Nouvelles du mois – 2006

nouvelles

Hubert Salin ou la mesure précise des choses

Hubert avait finalement fait sa vie ici ; il avait tenu à jour les registres de sa mission sur l’île de Muneranae pendant trente-huit ans avec l’opiniâtreté que l’on pouvait attendre de lui. Avec ce sérieux qui le caractérisait. Trente-huit ans sans faillir, sans omettre la moindre ligne ; saisir la date, s’enquérir des modifications, mesurer, reporter et poser les observations. Trente-huit ans de fidélité et de travail accompli avec une rigueur et une minutie digne d’un ingénieur germanique. Trente-huit ans de souffrance muette, et d’éloignement aussi, car Hubert n’avait jamais revu sa Bourgogne natale depuis son exil à Muneranae.

nouvelles

Les poissons sont nés pour vivre dans l’eau

Mia poussa son premier cri dans une modeste maison de paille mélangée avec de la boue des étangs. Sa mère, les yeux lourds de fatigue, posa sur elle un regard perdu. La veille voisine venue à l’aide s’affairait dans la chambrette meublée d’un lit garni d’une natte déjà bien usée. Elle posa Mia dans un grand panier en osier qui lui servit de berceau pendant les premiers mois de sa vie. Son père qui attendait dans la cour en terre battue, laissa échapper un long soupir en écoutant la vieille femme annoncer qu’il venait d’avoir une fille : « Encore une fille ! ». Il dit la nouvelle à la grand-mère qui mâchait le bétel sous un arbre dans le jardin. De nouveau, un soupir qui surprit le silence assourdissant d’un après-midi du mois d’août. Trop de chaleur et trop d’humidité. « Oh ciel, encore une fille ! », exhala la grand-mère.

nouvelles

Beau mec

Il faut dire que la fille est peu discrète. De cuir noir vêtue, chemisier de soie blanche ouvert sur des seins généreux, longue chevelure carotte ruisselant sur les épaules. Trente ans peut-être. Bien roulée, démarche affriolante, la séduction tapageuse. Assis au bar, Beau Mec l’a remarquée lui aussi. « Elle est pour moi », pense-t-il, sans en souffler mot à ses compères. Il se contente de respirer le parfum de la sirène, quand à deux pas du groupe affalé au bar, elle ondule, se coulant jusqu’à une petite table à l’écart des consommateurs. Pas longtemps seule, la rousse. Deux types lui proposent un verre. Elle refuse d’un geste nonchalant qui ajoute à sa brutale sensualité.

nouvelles

Bonifacio

Moi j’aime la ville. Pas la campagne, Pas la montagne et surtout pas la mer. Dès qu’y a du vert, du bleu, ou des gens en tongs, ça me débecte. Mon nom c’est Bonifacio. J’suis pas italien. J’suis concierge. Et pas dans un immeuble de bourges. Peu pas les blairer ceux-là.

nouvelles

Foie gras

Je pris une décision. Demain, je n’irai pas au travail. Je n’irai plus au travail. Cet univers masculin me paraissait comparable aux jeux vidéos dans lesquels le danger vient de tous côtés. À droite, à gauche, feu ! Ce travail, je ne l’avais pas choisi, comme beaucoup, je l’avais adopté, comme tant d’autres, afin de me procurer ma pitance. Riche pitance, fruit d’un travail peu fatigant et grassement payé. Malgré cela, y retourner demain me semblait surhumain. Non pas qu’il venait de s’y passer quelque chose de grave, l’atmosphère y était plutôt paisible. C’était même une période clémente, favorisant mon introspection.

nouvelles

Un crime parfait

Au numéro 56 d’une rue maussade de la banlieue nord – « forcément maussades, les banlieues, peste l’homme à l’imper… de plus, je porte un imper de flic, maudit boulot où chaque détail s’inscrit dans un cliché » – une secrétaire blonde ne rentre pas, comme à l’ordinaire, par l’express de 19 heures 29. Et pour cause : on la retrouve écrabouillée sous ce même train, à l’entrée de la cité-dortoir.

nouvelles

Le songe d’une nuit d’hiver

Une fois encore, la neige ne tiendra pas. On est trop bas ici, on a trop de tuyauteries, de machines, de commerces. Cela l’effraie sans doute, l’irrite, alors elle vient nous narguer, elle vient danser et blanchir et nous montrer comme c’est beau, comme c’est propre quand elle consent à s’installer ; mais nos voitures la souillent, notre sel la réduit à de pauvres flaques beiges, et le lendemain déjà il n’en reste que le regret.

nouvelles

La Malédiction du loup

Lisa freina brusquement, évitant de justesse la voiture arrêtée devant elle. Chaque fois qu’elle revenait de la clinique, elle risquait l’accident. Son esprit chavirait loin des dangers de l’autoroute, aspiré par la folie de sa mère. La démence s’était installée peu à peu. Comme un ruisseau timide alimenté par des sources souterraines, le mal s’était incrusté sournoisement diluant l’esprit sain. Et aujourd’hui sa mère était particulièrement agitée. Une infirmière avait tenté de la maîtriser, mais elle l’avait griffée, hurlant la trahison de sa fille.

nouvelles

Le Jumeau fantôme

Henriette était, comme on disait à l’époque, une honnête fille, et l’expérience de Raymond pour ces choses qu’on ne raconte pas n’atteignait pas des sommets. Néanmoins les lois de la nature firent si bien que le ventre d’Henriette commença à s’arrondir vers la fin du printemps de 1937. Il fallait s’attendre à un heureux événement. Pas si heureux que ça à vrai dire, car la situation financière du couple en ces années de crise était plutôt précaire. « On n’a même pas pu s’acheter des vélos », disait Raymond. Et la logeuse d’Henriette, qui avait accepté de les abriter un certain temps, fit la moue à l’idée qu’un braillard viendrait bientôt troubler sa quiétude.

nouvelles

Le Café du centre commercial

J’aurais préféré être la première dans ce café mais je n’ai pas pu. Je ne parviens jamais à faire quelque chose correctement, même ne rien foutre de ma journée. Ce vieux aux cheveux crasseux était déjà là avant que j’arrive. J’ai su que j’avais de nouveau perdu à l’instant où j’ai aperçu les triples cernes soulignant son regard terne.