Nouvelles du mois – 2005

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Plus fort que le Che

Notre commando de guérilla urbaine avait un rôle crucial à jouer. L’idée était d’attaquer de l’intérieur même de San Salvador, lorsque le gros des troupes du Frente Farabundo Marti de Liberación Nacional donnerait l’assaut à la capitale. Notre victoire se rapprochait et nous allions enfin rendre ses droits et sa liberté au peuple du Salvador. La plus grande partie du pays se trouvait déjà sous notre contrôle et les forces régulières s’étaient recroquevillées autour de leurs dernières positions, à bout d’espoir et de munitions. La répression du gouvernement n’en devenait que plus féroce. Les tortures et les exécutions sommaires, bien qu’officiellement niées avec vigueur, rythmaient la vie quotidienne de San Salvador. Nos partisans, mais aussi de nombreux innocents dénoncés par erreur, par hasard, se retrouvaient, comme un enfer avant la mort, entre les mains de l’armée ou des escadrons de la mort. Chaque jour, la liste s’allongeait et tout le pays comptait un fils, une sœur, un père torturé ou disparu.

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Le Mot de la fin

Par une belle journée du mois de mai, en fin de matinée, un couple dans la trentaine pénétra gauchement dans le hall d’accueil d’une maternité. La femme, de condition modeste, très fatiguée, poussait son gros ventre en direction du comptoir de la réception, le regard absent, soutenue par son mari, un ouvrier basané qui sentait le tabac noir et maîtrisait mal la langue du pays. Ils étaient venus à pied depuis Dieu sait où. On leur demanda de remplir la fiche d’entrée, ce qu’ils firent laborieusement avec l’aide d’une employée grincheuse. Profession : aide-maçon. Signatures : Virginio Gazzoletti. Date : 11 mai 1939.

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La Dame d’Aigremont

Elle ne s’était jamais aventurée aussi loin. Son père n’aimait pas la voir traîner dans les souterrains. Il disait craindre le bouc énorme et la truie rouge qui rôdaient dans l’antre des terres de la vallée des Ormonts. Mais Isabeau soupçonnait son père d’utiliser la légende pour l’éloigner des souterrains ; un puissant seigneur se devait d’entretenir des relations secrètes. La flamme de sa lanterne faiblissait, bientôt l’obscurité viendrait la ravir. Elle progressait lentement, les marches grossièrement taillées dans la roche se déroulaient sans fin écorchant ses pieds nus. C’est à l’instant où son coffret heurta la porte d’airain que la flamme s’éteignit. Alors Isabeau s’écroula, prisonnière de la nuit.

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La Fuite

La question risque bien de rester posée à tout vent, sans réponse susceptible de soulager ma conscience. J’ai beau retourner en tous sens les tenants et les aboutissants de l’affaire, je ne suis pas persuadé que ce fut la meilleure solution, mais aujourd’hui encore, je n’en vois point d’autre qui m’apparaisse plus raisonnable. Napoléon ne prétendait-il pas que la fuite n’est pas forcément une défaite ? Compte tenu de ma mauvaise volonté et de mon incapacité chronique à jouer le jeu du grand massacre social, sourire aux lèvres, papotages de circonstances, j’ai opté pour l’émigration, qui ne m’apparaît pas comme l’échec le plus cuisant de ma jeune carrière.

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La Robe noire

Enfant, il avait été un élève appliqué à l’école, sage et discret. Rien ou presque ne le distinguait de ses condisciples, hormis peut-être une tendance à l’effacement. Mais dès l’adolescence, une poussée de croissance aussi brusque qu’imprévisible l’avait changé en géant. L’hérédité ne pouvait expliquer cette métamorphose. Son père, qui était mort lorsque Igor avait trois ans, était de taille médiocre. Quant à sa mère, elle était si menue que certains la prenaient pour une naine. Mais, plus étrange encore, cette poussée de croissance s’accompagna du décuplement de ses facultés intellectuelles. L’élève besogneux, passant de justesse d’un degré au suivant, se mua soudain en premier de classe. A tel point que lorsqu’il finit son secondaire (avec une année d’avance), il fut question de l’envoyer à l’université.

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Alphonse

Il a essayé, bien sûr, de prendre sa vie en main. Il a trouvé un apprentissage d’apprenti tisseur. Et a mis le feu à l’atelier en fumant une cigarette au milieu des bobines de fil. L’incendie fut le plus beau moment de sa vie. Il savait qu’il venait de réaliser quelque chose d’important. Monsieur le Juge était du même avis. Il le condamna à deux ans de prison avec sursis dont deux mois ferme. Alphonse fut très fier que son talent soit reconnu. Il voulut conserver l’admiration de Monsieur le Juge.

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Le Mouchoir

Mais qu’est-ce j’avais à agiter ce mouchoir ridicule à la fenêtre ? Ça m’avait pris quand le train s’était ébranlé et qu’elle avait eu comme un élan pour se lancer à sa poursuite. Quelque chose avait craqué dans ma poitrine et je m’étais penché au dehors. Le mouchoir avec lequel je m’épongeais les tempes une seconde auparavant flottait au bout de mes doigts alors que je m’entendais lui crier que je l’aimais. Une scène d’un pathétique à rougir.

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Destin clan destin

LAUSANNE, en caractères blancs sur un vaste rectangle azur. L’Intercity de dix-huit heures douze entre en gare. Les doubles croches s’espacent. Les disques d’acier crissent. Un tube métallurgique se range sur la voie six, bien en face des quais. L’air de rien, les passagers s’alignent le long du couloir. À la dernière secousse, ils sont nombreux à crisper leurs mains au siège le plus proche. Cela ne surprend personne. Un homme réduit dans un costume terne distrait ses mains sur le clavier d’un petit téléphone. Il s’occupe de ses affaires. Un autre homme profite de sa retraite, le visage baigné de soleil et les souliers de marche. Une petite dame fatiguée baille silencieusement en mettant une main devant la bouche. Elle lorgne le manège de deux collégiennes qui font part de leurs plus intimes inclinations. La petite dame fatiguée ne trouve personne pour échanger des regards complices.

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Les Rêveries d’un ramoneur solitaire

La ville s’étendait, longue, large, sinueuse et rectiligne à la fois. À cette hauteur, la cité n’avait plus rien de crasseux, ni d’agressif ; à cette hauteur, à la lumière d’un soleil à peine éveillé, la ville ressemblait à une mer par temps d’orage. Mille dégradés de gris, de blanc et de noir semblaient concurrencer les ressacs marins. Les cheminées, comme autant de mâts, tanguaient doucement au gré des vents. Les klaxons des camions de livraison étaient le cri de goélands impétueux, et des jeunes filles légères et aguichantes apparaissaient comme autant de sirènes sortant des flots, charmant le marin égaré.

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Sainte Cécile

Une croisée de sentiers m’offre de redescendre vers la cluse ou de grimper vers les ruines du monastère de Sainte Cécile. Une course de lièvre – j’ai dérangé son sommeil – trace une ligne d’écume vers la crête et me suggère de la suivre, de poursuivre mon ascension par les broussailles. Là, la pente se durcit, des buses tirent des traits contre les rares nuages. Au loin la teinte des lavandes s’est mue en janthine, en zinzolin. Des fumées fines lancent des serpents blancs dans l’azur. Les traits d’un pinceau d’air couche les verts en ingénieuses superpositions. Les cirrus diluent le dôme bleuté du ciel. Mes pas se font plus lents, mon souffle s’accorde au souffle de la montagne. L’inclinaison va crescendo, mon cheminement traverse quelques écueils : des troncs d’arbres abattus, des affaissements, des ronces.