Site d'édition libre de texte, de musique et de dessin
Nouvelles du mois
Deux bouteilles
23/06/11
Il vous est certainement arrivé d’emprunter le train de 6 h 55 pour vous rendre de Fribourg à Genève. Vous avez profité du temps imparti pour boire un café, voire prendre votre petit-déjeuner à l’étage supérieur de la voiture-restaurant qui se trouve au centre de la composition. Les places y sont prises d’assaut à chaque gare, comme si la qualité de la journée dépendait, pour chaque navetteur, de sa bonne installation à l’une des tables de cet établissement public roulant à la vue quasi panoramique.
Détournement
30/04/11
Comme je baissai la tête, il leva une main en montrant que de l’autre, il enclenchait la vidéo. Suite à quoi, passé à l’anglais, il me présenta par mes noms et prénoms, il précisa dans quels locaux nous nous trouvions, il prononça distinctement les date et heure du jour, puis il ajouta quelques données juridiques avant d’expliquer à la caméra ce que nous allions faire…
Jeté en proie à différents spécialistes depuis le matin, je m’étais déjà plié à une version minutée, puis à une autre analytique, et enfin une troisième dite circonstanciée… Le chef du SCOSCI signala qu’eu égards à mes droits ultérieurs en tant que citoyen helvétique, on avait décidé de l’enregistrement d’une version simplement factuelle, chronologique, de ce qui m’était arrivé depuis la veille…
Nous n’avons plus rendez-vous
31/03/11
Je te regarde rentrer, prendre ta douche, mettre ton survêtement bleu clair, t’attabler, tendre ton assiette, manger, boire ton verre de vin, débarrasser mais ne pas ranger dans le lave-vaisselle que je vide pour rien depuis dix-sept ans. J’attends que tu me voies. Après, je te regarde allumer une cigarette, te verser un verre de scotch, soupirer, t’affaler dans le fauteuil, brancher la télévision. Je te regarde regarder les informations, faire semblant de t’y intéresser alors que tu n’en retiendras rien, soupirer encore ou éclater de rire me faisant sursauter, pendant que je mets les plats dans le lave-vaisselle. J’attends que tu m’offres ton aide.
Le Dernier contrat
1/02/11
Je n’ai plus l’âge de jouer au petit soldat. Et si je tire toujours aussi bien, comme vous dites, je suis beaucoup moins efficace au pas de course. Le bruit des bottes me donne la nausée. Et je ne suis plus assez idiot pour croire qu’un gouvernement puisse être reconnaissant envers ceux qui combattent pour lui.
Styx
1/10/10
Chaque existence est condamnée dès l’étincelle originelle. La mienne est désormais minutée. On m’a promis la mort pour un meurtre que je ne commis pas. Compatissants, allez savoir, ils ont laissé la lumière dans la cellule pour la dernière nuit. J’hésite entre lecture de la Bible et terreur absolue, envisage la folie, me mets à écrire soudain, comme naturellement. Ne plus penser, confondre les marques du temps, ne plus avoir conscience, ne plus savoir. Ne plus me savoir. J’ai parfois l’impression de basculer, diffus sentiment de ne plus m’être totalement, de me trouver à côté de ce qui me semble un corps étranger avec lequel j’aurais quelques liens étrangement familiers, sans plus.
Belzébuth, les chèvres et les farceurs
1/08/10
Le grand maître Bratathg, Lucien Plomboux de son état civil, avait pourtant l’air préoccupé : voilà donc bien deux heures que ses disciples et lui-même, vêtus de leurs robes rouges et noires, invoquaient Balaam, Asgaroth et ses légions de la mort sans succès.
– Par Urgoth et Margram, il y a un truc qui cloche; soit quelqu’un a mangé de l’ail avant de venir, soit on s’est gourés de chapitre. Je vois pas, là vraiment, je vois pas.
Le Petit chien
1/03/10
De ma fenêtre, j’aperçois en face la vieille qui bouffe. La vieille bouffe tout le temps et aujourd’hui elle observe le caniche courir dans le gazon, en bouffant. Tout en bas sur un banc, la maîtresse du caniche, une jeune, fume sa clope en contemplant tantôt son chien heureux tantôt le pigeon facétieux. Elle a sa vieille doudoune moche et sa vilaine peau, comme tous les jours, et comme tous les jours je me demande ce qu’elle fait de ses journées, à part fumer en regardant son chien courir dans le carré d’herbe.
Retrouvailles
1/11/09
Pour moi, l’omble chevalier est un poisson noble. Et quand je dis noble, je suis sérieux. Je ne veux pas signifier par là que l’omble est un poisson classé, qui se promènerait dans les fonds sous-marins vaseux avec un monocle et une canne dorée sous le bras gauche, pardon, la nageoire. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un animal absolument fascinant, avec ses hauts, ses bas, un caractère en somme.
Akram
1/10/09
Je ne voulais pas participer, je l’ai dit à Majida, elle a besoin d’un danseur, comme d’habitude, ces théâtreux me demandent de me rouler, de sauter, pendant qu’un acteur hurle son texte, au final je danse très peu, et je m’ennuie à crever aux répétitions. Ceci dit, je n’en sais rien, Majida a fait ses études à Londres, elle doit savoir des choses, elle parle plusieurs langues, elle connaît les chorégraphes, les metteurs en scène.
Grain d’encens
1/07/09
Les garçons se rendent au fond de l’église. Tels de braves soldats du Christ, ils prennent la tête de la procession qui ouvre l’office par une marche vers l’autel. Jacques s’occupe de la navette, Paul tient l’encensoir dûment préparé par François. Faute d’enfants de chœur en nombre suffisant, c’est du reste ce dernier qui porte la croix, suivant le prêtre, qui lui-même brandit le Saint-Sacrement, soleil rayonnant au cœur de l’église. Alors que tout ce monde est en marche, on entend l’organiste qui, prélude avant fugue, écrase quelques bémols orageux signés Jean-Sébastien Bach sur un instrument en faux vieux.

