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Textes, Page 2

Yaourt, tango & charentaises

Deux petites bûchettes crépitaient dans l’âtre sans grande vaillance ; il y avait presque autant de passion dans cette cheminée encastrée que dans la libido de Mauricette : les flammes qui s’y déployaient sans vigueur éclairaient un peu l’endroit à défaut de le réchauffer ou de l’illuminer.

La vengeance des canards

Mathias s’est établi depuis de nombreuses années à Villeneuve au bout du Léman. Il a toujours été un ornithologue reconnu par ses pairs pour ses publications, mais très peu apprécié…
Mathias n’a pas ressenti une vocation pour l’ornithologie. Il a juste constaté qu’il disposait d’un don pour l’observation des oiseaux.

Père La Tête

Depuis des générations, la famille Latours travaille au service du Roi, mais n’a jamais été anoblie. Soucieux de cet état, l’Abbé Latours, quatrième remplaçant de la cour de sa Majesté le Roi de France et prêtre officiel de la domesticité, a décidé de remédier à cette injustice qui n’a maintenant que trop duré.

Walter Obensphul

Walter Obensphul était l’un de ces avant‑gardistes, l’un de ces précurseurs de la cuisine moderne; un explorateur, le Livingstone du marmitonnage doublé …

Le Désir de la culpabilité

– Cette ampoule que vous enfonciez délicatement dans le culot avec vos doigts fébriles et impatients…, susurra le praticien.
– Visser, docteur, visser. On n’enfonce pas une ampoule, ce n’est pas un suppositoire, précisai-je.
– Oui, enfin, je m’exprimais au niveau du symbole, s’emporta-t-il. Est-ce que cela vous a apporté du plaisir, évoqué du désir, porté à frémir ?

Le Paragraphe du doute

L’atmosphère était plus que lourde, chapeautée de ce silence que personne n’osait briser. Amédée leva les yeux vers Sylvette :
– Je suis un artiste incompris, ma mort ne sera que le couronnement de mon existence incomprise, je n’ai plus qu’a disparaître, je vais de ce pas me suicider.

Deux bouteilles

Il vous est certainement arrivé d’emprunter le train de 6 h 55 pour vous rendre de Fribourg à Genève. Vous avez profité du temps imparti pour boire un café, voire prendre votre petit-déjeuner à l’étage supérieur de la voiture-restaurant qui se trouve au centre de la composition. Les places y sont prises d’assaut à chaque gare, comme si la qualité de la journée dépendait, pour chaque navetteur, de sa bonne installation à l’une des tables de cet établissement public roulant à la vue quasi panoramique.

Détournement

Comme je baissai la tête, il leva une main en montrant que de l’autre, il enclenchait la vidéo. Suite à quoi, passé à l’anglais, il me présenta par mes noms et prénoms, il précisa dans quels locaux nous nous trouvions, il prononça distinctement les date et heure du jour, puis il ajouta quelques données juridiques avant d’expliquer à la caméra ce que nous allions faire…

Jeté en proie à différents spécialistes depuis le matin, je m’étais déjà plié à une version minutée, puis à une autre analytique, et enfin une troisième dite circonstanciée… Le chef du SCOSCI signala qu’eu égards à mes droits ultérieurs en tant que citoyen helvétique, on avait décidé de l’enregistrement d’une version simplement factuelle, chronologique, de ce qui m’était arrivé depuis la veille…

Nous n’avons plus rendez-vous

Je te regarde rentrer, prendre ta douche, mettre ton survêtement bleu clair, t’attabler, tendre ton assiette, manger, boire ton verre de vin, débarrasser mais ne pas ranger dans le lave-vaisselle que je vide pour rien depuis dix-sept ans. J’attends que tu me voies. Après, je te regarde allumer une cigarette, te verser un verre de scotch, soupirer, t’affaler dans le fauteuil, brancher la télévision. Je te regarde regarder les informations, faire semblant de t’y intéresser alors que tu n’en retiendras rien, soupirer encore ou éclater de rire me faisant sursauter, pendant que je mets les plats dans le lave-vaisselle. J’attends que tu m’offres ton aide.

Le Dernier contrat

Je n’ai plus l’âge de jouer au petit soldat. Et si je tire toujours aussi bien, comme vous dites, je suis beaucoup moins efficace au pas de course. Le bruit des bottes me donne la nausée. Et je ne suis plus assez idiot pour croire qu’un gouvernement puisse être reconnaissant envers ceux qui combattent pour lui.

Styx

Chaque existence est condamnée dès l’étincelle originelle. La mienne est désormais minutée. On m’a promis la mort pour un meurtre que je ne commis pas. Compatissants, allez savoir, ils ont laissé la lumière dans la cellule pour la dernière nuit. J’hésite entre lecture de la Bible et terreur absolue, envisage la folie, me mets à écrire soudain, comme naturellement. Ne plus penser, confondre les marques du temps, ne plus avoir conscience, ne plus savoir. Ne plus me savoir. J’ai parfois l’impression de basculer, diffus sentiment de ne plus m’être totalement, de me trouver à côté de ce qui me semble un corps étranger avec lequel j’aurais quelques liens étrangement familiers, sans plus.

Belzébuth, les chèvres et les farceurs

Le grand maître Bratathg, Lucien Plomboux de son état civil, avait pourtant l’air préoccupé : voilà donc bien deux heures que ses disciples et lui-même, vêtus de leurs robes rouges et noires, invoquaient Balaam, Asgaroth et ses légions de la mort sans succès.

– Par Urgoth et Margram, il y a un truc qui cloche; soit quelqu’un a mangé de l’ail avant de venir, soit on s’est gourés de chapitre. Je vois pas, là vraiment, je vois pas.

De la globalisation diversatoire et autres considérations internationales

Je vois déjà, sur vos lèvres tendues, gercées, closes ou pulpeuses, se dessiner les contours mondiaux de ce que vous considérez comme la diversité globalisante au sens large du terme.

La diversité c’est mondialement world et enrichissant, Marcel me le disait hier encore à la buvette de son échoppe de vents en boîte : C’est inévitable et c’est sain.

Le Petit chien

De ma fenêtre, j’aperçois en face la vieille qui bouffe. La vieille bouffe tout le temps et aujourd’hui elle observe le caniche courir dans le gazon, en bouffant. Tout en bas sur un banc, la maîtresse du caniche, une jeune, fume sa clope en contemplant tantôt son chien heureux tantôt le pigeon facétieux. Elle a sa vieille doudoune moche et sa vilaine peau, comme tous les jours, et comme tous les jours je me demande ce qu’elle fait de ses journées, à part fumer en regardant son chien courir dans le carré d’herbe.

Retrouvailles

Pour moi, l’omble chevalier est un poisson noble. Et quand je dis noble, je suis sérieux. Je ne veux pas signifier par là que l’omble est un poisson classé, qui se promènerait dans les fonds sous-marins vaseux avec un monocle et une canne dorée sous le bras gauche, pardon, la nageoire. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un animal absolument fascinant, avec ses hauts, ses bas, un caractère en somme.

Akram

Je ne voulais pas participer, je l’ai dit à Majida, elle a besoin d’un danseur, comme d’habitude, ces théâtreux me demandent de me rouler, de sauter, pendant qu’un acteur hurle son texte, au final je danse très peu, et je m’ennuie à crever aux répétitions. Ceci dit, je n’en sais rien, Majida a fait ses études à Londres, elle doit savoir des choses, elle parle plusieurs langues, elle connaît les chorégraphes, les metteurs en scène.

Grain d’encens

Les garçons se rendent au fond de l’église. Tels de braves soldats du Christ, ils prennent la tête de la procession qui ouvre l’office par une marche vers l’autel. Jacques s’occupe de la navette, Paul tient l’encensoir dûment préparé par François. Faute d’enfants de chœur en nombre suffisant, c’est du reste ce dernier qui porte la croix, suivant le prêtre, qui lui-même brandit le Saint-Sacrement, soleil rayonnant au cœur de l’église. Alors que tout ce monde est en marche, on entend l’organiste qui, prélude avant fugue, écrase quelques bémols orageux signés Jean-Sébastien Bach sur un instrument en faux vieux.

Plein soleil

Elle avance. Déjà les pieds réduits en cendres effleurent à peine le sol. Le corps flotte, virevolte, danse au rythme des ergs. Mouvements grotesques, elle le sait, elle s’en moque. Elle ne sent plus la piqûre du scorpion, encore moins celle du verre acéré, le sable du désert.

Muller

Il s’assit au bar. Le patron l’accueillit d’un: « Salut Muller! », les « Monsieur » n’étant plus à sa portée. On ne reçoit pas du « Monsieur » quand on n’a pas de prestance. Une serveuse maghrébine posa l’habituel verre de rouge devant lui. Il y avait du monde ce soir. Ça riait, ça gueulait, ça racontait sa semaine avec des commentaires gras, l’esprit échauffé par la bière, le vin, la fumée. Muller ne disait rien, il n’entendait pas grand-chose non plus. Il était habitué et puis, ce genre d’âneries ne l’intéressaient plus depuis bien des années.

Somewhere

Samedi soir, bientôt dimanche matin. Les lumières tamisées d’un bar, à l’angle d’une rue, éclairent doucement le trottoir. Juste un endroit sans prétention, à peine un vieux boui-boui qui tente avec espoir de se faire passer pour un café-resto. Plats de pâtes trop cuites à un prix trop élevé, et chaises au vernis écaillé, entreposées soigneusement sur la terrasse, en rond autour des tables de jardin. Le genre de bar où même les vendeurs de roses ne s’aventurent plus. La porte est ouverte, l’été commence à peine, et la nuit est encore chaude.