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Textes, Page 3

Somewhere

Samedi soir, bientôt dimanche matin. Les lumières tamisées d’un bar, à l’angle d’une rue, éclairent doucement le trottoir. Juste un endroit sans prétention, à peine un vieux boui-boui qui tente avec espoir de se faire passer pour un café-resto. Plats de pâtes trop cuites à un prix trop élevé, et chaises au vernis écaillé, entreposées soigneusement sur la terrasse, en rond autour des tables de jardin. Le genre de bar où même les vendeurs de roses ne s’aventurent plus. La porte est ouverte, l’été commence à peine, et la nuit est encore chaude.

Portrait de bar avec bières

Dorée comme la victoire, pétillante comme les perspectives d’avenir, la bière paraît sourire à Waldo, accoudé au bar noblement boisé de l’établissement guérétois « Le Pub Rochefort ». C’est dans ce café-bar-de-nuit-restaurant-billard-karaoké aux allures respectables, tout de pierres construit, qu’il a choisi de s’arrêter pour fêter son triomphe au jeu télévisé « Objectif Thunes », diffusé en direct de Paris la veille au soir. Tout heureux de le voir débarquer chez lui, Jean, le patron s’est fait un plaisir de lui offrir sa consommation préférée, après lui avoir servi sa fameuse entrecôte au fondu creusois, accompagnée de ses petits légumes du marché.

Vive la science !

C’est la fin du monde, un type sérieux l’a dit récemment lors d’une conférence : le truc fumant du CERN, leur expérience, ALICE n’est pas celle du pays des merveilles. Il va y avoir des trous noirs, enfin au moins un. C’est le contraire de la poussière ; on ne peut pas les balayer ou les cacher sous un tapis car c’est le tapis qui s’en va avec la balayette et, tôt ou tard, nous allons disparaître, absorbés comme un petit-beurre trop mou dans un flan au chocolat.

Entre deux mondes

D’une main attentionnée malgré elle, Robert mit un peu d’ordre dans ses cheveux ébouriffés. Il eût aimé pleurer, il se retint. Il resta un instant à regarder les meubles de la pièce dont la vie s’était arrêtée en même temps que sa femme avait sombré. Fini ses mains sur les tiroirs de la commode, ces heures interminables qu’elle passait à se maquiller devant la coiffeuse, la recherche fébrile d’un habit dans l’armoire blanche… Il revint à elle, il y reviendrait toujours. C’était un rond-point duquel il ne sortirait plus jamais.

L’Étui à rien

Il traînait sur la banquette du train, le petit objet oublié comme un journal déplié et déjà lu, comme l’emballage de sandwich froissé, la canette de Coca vide. Bondé au départ, le train s’était vidé, au fil des arrêts. Les voix, les rires, les chuchotements avaient diminué pour faire place au silence rythmé des bruits mécaniques. Les allées et les banquettes encombrées de sacs, valises et autre bagage s’étaient vidées, laissant quelques détritus, quelques oublis. La jeune fille pensa un moment que quelqu’un allait venir le reprendre, mais le train entra en gare du terminus, le frein retentit, le choc de l’arrêt se fit sentir, et personne ne vint reprendre l’objet. Alors elle le saisit entre ses mains, le regarda un instant, puis le mit machinalement dans sa poche avant de descendre.

Froissée

La BMW roulait trop vite. Quand elle est passée en bas des tours, sous les lampadaires, entre le gris et la nuit, les derniers traînards qui fumaient à l’entrée des halls d’escaliers pouvaient entendre les basses qui résonnaient. C’était la première fois qu’ils voyaient cette BMW-là mais ils sifflaient et criaient pour la saluer. La voiture faisait des allers et retours et la voix de Mac Tyer, le rappeur local, s’amplifiait puis disparaissait à nouveau. La BMW roulait trop vite mais personne ne s’en souciait pour l’instant.

Terrassée par la santé

Toujours clouée au fond du lit. Je ne me lève même pas pour aller aux toilettes, je fais tout sur place, c’est plus simple. Envoyé à Chef de Service à 09:27:31. Parfait.

J’ai bien l’intention de ne jamais guérir, de rester malade jusqu’à ce qu’ils soient obligés de me virer de la grande boîte froide. Enfin, il faudrait d’abord que je trouve une maladie crédible, un simple rhume, ça le fait pas ! Quel délice de rester allongée dans la pénombre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, de ne rien faire.

Germaine

Germaine avait l’esprit meurtrier. Elle avait besoin de tuer comme elle avait besoin de respirer.

Germaine vivait dans une belle maison campagnarde avec sa riche grand-mère. Elle éprouvait un profond mépris pour les êtres humains. Elle ne supportait pas leurs concessions, leur manque d’audace, leur rancœur, leur fierté, leur hypocrisie, leur combat à couper le souffle pour survivre. Son attitude glaciale dérangeait parfois les autres. Elle s’en fichait. Elle vivait sa vie et se faisait plaisir quand l’envie de tuer la dévorait.

Un coeur fidèle

De tout temps, j’ai su que Valérie était la femme de ma vie. La première fois que je l’ai vue, elle n’était encore qu’une enfant, je n’étais guère plus âgé. En tenue d’équitation, elle fouinait partout dans le commerce de mes parents, qui tenaient alors un magasin de sport, et se plaignait de ne rien trouver pour elle, ni pour son cheval. Cette gamine gâtée, à la moue dédaigneuse, m’est apparue comme une figure emblématique de l’idéal féminin : fière, jolie, exigeante, sachant tenir son rang. Un jour, me suis-je dit, elle sera ma femme et partout où nous irons, rien ne sera jamais assez bien pour elle. Quelle classe !

Lève-toi et marche

– Il a bougé, maman, papa a bougé !

Céline sentit les larmes se remettre à couler le long de ses joues. Elle prit une profonde inspiration et s’essuya le visage avec le dos de la main. Calme-toi, pour les enfants, calme-toi…

– Non, Jérémy, papa n’a pas bougé. Comme je t’ai expliqué, papa ne bougera plus. Il va partir rejoindre sa maman dans les étoiles.

Courant d’air

Mireille haïssait cette maison qui l’ancrait dans la région, alors qu’elle aurait aimé voyager, découvrir des pays lointains, vivre des odeurs, des couleurs, des sons que les reportages télévisés lui montraient, mais qu’elle ne pouvait ressentir. Les restaurants exotiques dans lesquels ils allaient parfois lui hurlaient tout ce dont elle était privée, tout ce que cette vie de retraité lui refusait. Elle s’assit et soupira en se servant une tasse de café. Mais Georges était trop content ; elle n’avait pas le droit de lui dire qu’elle regrettait leur départ de la ville, il n’aurait pas compris.

Dérivations

Newton plongea le nez dans son verre et aspira bruyamment la dernière lampée de bourbon. Le japonais dans lequel il prenait ses quartiers fermait et les garçons accomplissaient prestement leurs derniers gestes du jour. La décoration était sobre, chic et bercée de musique. Il opéra un tour du bassin sur la gauche, puis sur la droite, puis stratégiquement, soupesa l’attention des serveurs pour gagner sa poche d’une de ses mains. Il en sortit une petite fiole qu’il vida discrètement dans son verre, le descendit d’un trait et se dirigea vers la sortie, en balançant une poignée de monnaie sur une table proche de la caisse.

Alcootest

Il est enfin cinq heures. En sortant du bureau, un vent d’automne s’engouffre sous ma veste. Il fait beau, il fait doux, les feuilles mortes crissent mollement sous mes pieds. Je presse le pas, Diane n’aime pas être seule à la maison ; depuis le déménagement, elle a constamment peur. Ça lui passera sans doute une fois qu’elle se sera un peu habituée, qu’on aura enfin fini de déballer tous les cartons.

Minuit, Diane s’endort, sa tête sur mes genoux et sa main contre mon ventre. J’ai toujours aimé sa façon de s’endormir avant la fin des films, me bombardant de questions une fois réveillée. J’attrape la vieille couverture de laine et enveloppe son joli corps d’adolescente. Aucune femme n’est aussi belle qu’elle lorsqu’elle dort et que ses longs cils cadenassent ses yeux.

Hypocondrie

Merde. Je vais mourir.

Bon, vous pensez « Ben comme tout le monde », déjà distant, vous vous attendiez à un scoop, un truc sortant de l’ordinaire, et là il n’y a guère plus banal, en sorte. Vous vous trompez, parce je vais mourir bientôt. Je suis malade, et c’est pas bénin, si vous voyez ce que je veux dire.

Je suis romancier, d’habitude j’écris mes fictions à la troisième personne, mais là c’est plus délicat, et vous admettrez que commencer par « Merde. Il va mourir. » réduit nettement la portée dramatique.

Sismondi m’était contée

1984, rue terrain de jeux. Slalom entre les tables de l’Aiglon, cache-cache entre les voitures, patin à roulettes sur les trottoirs, première gamelle, genoux qui saignent, larmes qui coulent, gentille dame aux longues bottes qui souffle sur la plaie. Premier amour pour une infirmière à moitié nue serrée dans un latex rouge. Mes pieds grandissent, mes semelles bouffent de plus en plus de surface de cette rue belle, de cette rue chaude. 1990, mes yeux d’adolescent se forment à la pénombre d’établissements peu respectables, le nez collé à la vitre, guignant sous les rideaux, espérant percer le secret de la mauvaise réputation de mon quartier, les Pâquis, berceau des rumeurs les plus folles, des légendes les plus sulfureuses, des femmes les plus belles.

Meurtre à petit feu de Madame S.

Les semelles de Marc avaient de la peine à résister. À deux reprises déjà, le privé avait dû les rappeler à l’ordre. Du calme, ce n’est pas le moment… conjurait-il mentalement. Mais dès qu’il leur laissait une seconde de liberté, elles se remettaient au pas du plus fort. Or le plus fort, ici, c’était la samba. Elle donnait le tempo à toute la cuisine, régnant sans partage. Les quatre hommes assis autour de la table s’étaient visiblement eux aussi soumis corps et âme. Pas une fibre de leur corps qui ne vibrât avec la batucada. Seul Marc, le pauvre, devait surveiller ses semelles.

Au piano

Je ne sais pas à quoi il ressemblait d’habitude, mais là, cela n’avait rien de très engageant. Son visage se cherchait dans une expression de brouillard hivernal et ses yeux tiraient sur le rouge, le même que celui des tours/minutes dans un cadran de contrôle. Il était proche de la zone d’implosion. Ses mains tremblaient sans même qu’il s’en aperçoive. Je présageais un sale moment. J’ai pris l’air le plus neutre possible :

Hubert Salin ou la mesure précise des choses

Hubert avait finalement fait sa vie ici ; il avait tenu à jour les registres de sa mission sur l’île de Muneranae pendant trente-huit ans avec l’opiniâtreté que l’on pouvait attendre de lui. Avec ce sérieux qui le caractérisait. Trente-huit ans sans faillir, sans omettre la moindre ligne ; saisir la date, s’enquérir des modifications, mesurer, reporter et poser les observations. Trente-huit ans de fidélité et de travail accompli avec une rigueur et une minutie digne d’un ingénieur germanique. Trente-huit ans de souffrance muette, et d’éloignement aussi, car Hubert n’avait jamais revu sa Bourgogne natale depuis son exil à Muneranae.

Les poissons sont nés pour vivre dans l’eau

Mia poussa son premier cri dans une modeste maison de paille mélangée avec de la boue des étangs. Sa mère, les yeux lourds de fatigue, posa sur elle un regard perdu. La veille voisine venue à l’aide s’affairait dans la chambrette meublée d’un lit garni d’une natte déjà bien usée. Elle posa Mia dans un grand panier en osier qui lui servit de berceau pendant les premiers mois de sa vie. Son père qui attendait dans la cour en terre battue, laissa échapper un long soupir en écoutant la vieille femme annoncer qu’il venait d’avoir une fille : « Encore une fille ! ». Il dit la nouvelle à la grand-mère qui mâchait le bétel sous un arbre dans le jardin. De nouveau, un soupir qui surprit le silence assourdissant d’un après-midi du mois d’août. Trop de chaleur et trop d’humidité. « Oh ciel, encore une fille ! », exhala la grand-mère.

Beau mec

Il faut dire que la fille est peu discrète. De cuir noir vêtue, chemisier de soie blanche ouvert sur des seins généreux, longue chevelure carotte ruisselant sur les épaules. Trente ans peut-être. Bien roulée, démarche affriolante, la séduction tapageuse. Assis au bar, Beau Mec l’a remarquée lui aussi. « Elle est pour moi », pense-t-il, sans en souffler mot à ses compères. Il se contente de respirer le parfum de la sirène, quand à deux pas du groupe affalé au bar, elle ondule, se coulant jusqu’à une petite table à l’écart des consommateurs. Pas longtemps seule, la rousse. Deux types lui proposent un verre. Elle refuse d’un geste nonchalant qui ajoute à sa brutale sensualité.