Akram

Je ne voulais pas participer, je l’ai dit à Majida, elle a besoin d’un danseur, comme d’habitude, ces théâtreux me demandent de me rouler, de sauter, pendant qu’un acteur hurle son texte, au final je danse très peu, et je m’ennuie à crever aux répétitions. Ceci dit, je n’en sais rien, Majida a fait ses études à Londres, elle doit savoir des choses, elle parle plusieurs langues, elle connaît les chorégraphes, les metteurs en scène. Elle nous avait choisi au dernier spectacle la musique d’un Hindemith, il a fallu que je danse ma dabké sur ça, il n’y avait même pas de rythme, elle me criait : « Mais vas-y ! Invente ton rythme ! Frappe, comme tu veux ! ». Si on ôte la joie d’une belle musique, et qu’on ne sait pas où on va, qu’est-ce qui reste ? J’ai tapé dix ou quinze fois au pif puis j’ai pris mon sac et je me suis barré, faut pas me prendre pour un con. Mais récemment, j’ai eu moins de boulot, la concurrence est rude pour les mariages, les gens ne savent plus faire la différence entre une vraie dabké et cette nullité qu’on leur sert, ces shows avec des filles raides comme un clou qui font à peine trois pas, elles arrivent sous un grand voile blanc et font le tour de la salle sur une musique synthétique qui me casse les oreilles. J’arrive donc dans un sous-sol à Achrafieh pour les répétitions, j’entends du piano, ah non, pas encore son Hindemith-Mindemith ! Marre de leur musique classique, que chaque musique reste dans son pays ! J’entre, et c’est un vrai piano, une fille qui joue, toute blanche, petite, des cheveux noirs tirés en arrière. Yasmina me voit, me fait signe de me taire et de m’asseoir près d’eux. Majida trône derrière sur une chaise, les yeux clos comme si elle voyait des choses se passer dans sa tête, à d’autres ma chérie, tu penses juste que tout le monde te regarde, mais en réalité, tout le monde regarde cette fille, où donc l’a‑t‑elle dénichée ? Majida a dû lui sortir le grand jeu, j’ai un projet, avec des acteurs, un danseur, je voudrais du Beethoven avec de la dabké, pendant qu’on hurle un texte de Karl Marx en se brossant les dents, ça va faire joli, moderne.

La pianiste termine et dit : « Voilà, ce sera à peu près ça. Si ça vous plaît, je garde ». « Comment, s’exclame Yasmina, tu improvisais tout ce temps?! ». « Bien sûr que Nadine improvise, répond suavement Majida. Nadine, je te présente notre cher danseur, Akram ». La fille se lève et me tend la main en souriant, elle a le visage le plus ouvert, le plus franc, c’est comme ça que j’aime juger les gens, au premier coup d’œil, je vois s’ils sont chaleureux, sans calcul ni réserve.

Les textes sont distribués, une demi-heure passe sans qu’on n’ait rien décidé, Nadine n’a pas l’habitude de tout ça, elle pianote un peu, respire, puis commence à jouer, un vrai morceau, sans se soucier de nous, de Yasmina et Ahmad qui se chamaillent dans un coin, ils se connaissent depuis qu’ils ont dix ans, ils ont grandi dans ces sombres rues de Bayda dans la banlieue sud, ils ont tous deux déclaré à leurs parents qu’ils allaient devenir comédiens, ils ont été traités de dégénérés, d’ennemis de la religion, il a fallu que Yasmina endure des insultes tous les soirs durant trois ans – mais personne ne l’empêchait réellement de sortir, et elle a décroché un rôle à la télévision, celui d’une femme vertueuse qui recueille un orphelin, cet enfant est devenu le chouchou de la nation : tous les jeudis soirs, les gens se pressaient pour s’attendrir sur son sort et louer sa mère adoptive. Ça n’a jamais été aussi facile pour Ahmad, mais Yasmina l’a pris sous son aile, et se faisait rarement engager sans lui. Je m’élance vers eux, les prends par la main et les fait danser, nous sautons tous les trois comme des diables de là‑haut, les jambes repliées en l’air, mon bras libre se lève, je chavire vers l’arrière sous les yeux éblouis de Nadine qui frappe sur son piano.

Nous faisons une pause au café d’en face. « Je suis sûre que si je te fais écouter les morceaux que j’aime, ceux qui me fendent le cœur, ça t’arrivera à toi aussi ». Nadine me prend de court, me présente les choses là où je ne les attends pas. « Chiche ! Et tu me garantis que j’aurais envie de bouger dessus, que ça me rendra heureux ? Parce que je te préviens, Hindemith, j’en ai par-dessus la tête ! ».

Elle éclate de rire : « Hindemith ? Mais où donc as-tu écouté Hindemith ? ». Les autres lui racontent le spectacle précédent, moi je regarde sa bouche et sa peau autour, blanche, et les yeux, grands, noirs, des biches qui vous regardent, j’ai peur qu’elle ne voie tout de suite que je veux la porter en l’air, la coucher, elle est tellement menue, sa peau appelle un massacre de baisers, de coups de dents, je me fais peur, transpire, entre nous il y a mon café, son thé et quarante centimètres de table, je vois ses seins s’approcher et s’éloigner du rebord, ses mains sous mon visage, lorsque, comme un chef d’orchestre, elle me montre le mouvement de la musique. Plus elle me parle avec entrain, heureuse de me convertir, plus j’ai les entrailles qui chauffent, je n’oserais pas bander en public, mais, résultat, je suis tout entier bandé, de joie aussi, parce que, ce sera peut-être demain, ou après‑demain, mais je la ferai suffoquer cette fille, je vais la dévorer.

Majida fait : « Un, deux, trois ! », une sorte de danse guerrière, j’exécute après elle: « Tu veux qu’on entre comme ça ? ». « Oui, sur la musique – Nadine, s’il te plaît ». Nadine ne bronche pas, elle frappe trois accords dans les graves, et se lance dans un tourbillon. « Non, non ! éclate Majida, non, c’est trop tôt ! ». Elle demande à Yasmina d’entrer sur scène par la droite, avec des poses saccadées : nous avons l’air tellement idiot que Nadine plonge la tête pour rire.

Elle n’est pas venue le lendemain, mais nous a proposé de lui rendre visite chez elle, dans le quartier de la rue Clémenceau, pour écouter quelques disques. Nous sortons de notre cave de répétitions à vingt heures, énervés. Je donne un coup de bottes, boum ! pour effrayer un chat qui chute dans la poubelle – Yasmina me bouscule : « Hey ! Tu nous fous la honte ! ». Ahmad annonce qu’il préfère rentrer, il a toujours le visage désolé de quelqu’un qui a mal au ventre et ne peut pas jouer avec vous. Je ne sais pas ce que Yasmina, forte comme un cheval, fait avec ce type mou toujours soucieux de se préserver. Yasmina le supplie : « Juste un peu, mais qu’est-ce qui te prend, j’ai envie de voir où elle vit, moi… ». Il a raison d’elle, elle me regarde désespérée. « Ah non ! J’y vais moi ! Pas peur de la nuit». Je monte sur le pont du Ring, parcours le chemin très vite et me plante sous son immeuble. Ouf. Je ne sais pas sur quoi je vais tomber. Je monte au second, sonne, elle ouvre tout de suite. « Les autres ne pouvaient pas, ils étaient pressés de rentrer ». « Dommage ! Entre ». Son appartement est un peu vide, mais vaste, avec de grands tableaux sur chaque mur. « Tu vis seule ? ». « Oui. Mes parents sont à la montagne, à Broumana. »

Je n’y suis jamais allé, je me sens énorme et seul devant elle, je me demande comment elle n’a pas peur de moi, j’essaie de me faire plus petit et m’assieds tout de suite. Elle m’offre à boire, me pose des questions sur ma vie de danseur, sur mon père, mes années à l’université. Elle ne laisse rien paraître quand je réponds, l’air d’avoir sa petite idée, je vois combien elle est sûre d’elle-même, en fait, sous ses dehors gentils, pas comme Yasmina la lionne, qui vacille dès qu’Ahmad se referme, ou qu’elle reçoit une critique. Nadine ne bouge pas un cil de trop, sa bouche ne s’ouvre jamais plus qu’il ne le faut, ses genoux sont collés, ça m’oblige à rester poli. Elle me fait écouter un morceau par ci, le deuxième mouvement de cela, un troisième prélude, une douzième étude, elle claque des doigts, « tu vois la force !? Pas une fois il ne rate le rythme, et PAM ! pararara PAM ! Au temps fort de la mélodie, chaque fois ». C’est comme ce rythme arabe de Hadou, le temps fort est le deuxième, je me lève pour lui montrer, j’ouvre les bras, je me sens ridicule. J’aurais voulu la faire danser, j’ai toujours eu les filles comme ça, on les prend par la taille, on les contourne, des mains on les possède, on les palpe, la main est pressante sur le bras, la gorge, on embrasse, et quand on sent qu’elles résistent, l’autre main plaque leur corps contre un sexe qui se frotte à leur robe, elles vont se replier, pour dire non, s’écarter, mais céder aux mains neutres, ce ne sont les mains de personne, regarde, ce n’est personne qui te prend.

Je me suis déjà rassis sans rien tenter, je suis penché vers elle depuis des heures, je me renferme de plus en plus pour cacher que je brûle, même si elle doit deviner, je lui dis, intérieurement : je veux toucher tes lèvres, elle bavarde, change de disque et me regarde une fois dans les yeux, peinée, ou étonnée, je ne saurais dire, mais qu’est-ce qu’elle veut que je fasse ? Si je m’approche d’elle, elle va me dire non, elle ne m’invitera plus, je vois bien qu’elle n’est pas pudique – elle ne veut pas de moi, c’est tout ! Alors je n’ai rien fait. Je lui dis au revoir, elle reste à la porte, et je m’en vais.

Je te dis des choses, je te parle tout le temps, mais dans la tête, et tu n’entends rien. Nous sommes au bar, elle connaît le propriétaire, et le pianiste, elle les salue rapidement et revient vers moi, se pose sur son tabouret. À cause de mon whisky, de la pénombre, et peut-être aussi de cette clientèle bien propre sur elle, je me lâche, par provocation, je n’ose toujours pas la toucher, mais j’ai pris cette habitude de lui parler sans dire un mot : J’ai envie d’enfoncer trois doigts dans ton sexe et de te caresser si longtemps que tu jouirais comme une pluie sur la mer. Elle se retourne à moitié vers la scène quand les musiciens se mettent à jouer, je regarde son dos, elle porte une chemise blanche qui moule sa taille et se perd sous le pantalon. Son cou est fin, doux, j’hésite un instant à poser les doigts juste à la naissance des cheveux, lisses, tenus par une épingle, je vois la ligne de ses fesses, j’ai les doigts crispés sur mon verre. Je veux me réchauffer la main à ton ventre, exploser ton pantalon, te coucher, je veux passer ma langue sur toi, je te vois, ton sexe, je veux lécher tes replis, le plus clair de ta peau et les ombres, tes fentes, je colle ma bouche à toi, je veux tes seins… Elle se retourne vers moi et je baisse les yeux, le saxophone prend le relais, je ne veux pas perdre le fil. Elle me sourit :

« Ça va ? Tu es à l’aise comme ça ? ». « Oui, je préfère être au bar. Il est bien ton ami, c’est un pro ! ». « Ah oui, il est super. Il vivait en Norvège, mais il est revenu, il préfère Beyrouth ». J’ai perdu le fil. Elle est distante, attentive au jeu du pianiste, elle pense à autre chose, je me sens con, sur mon tabouret, les yeux sortis comme une truite.

À la pause, deux musiciens se joignent à nous, je ne peux pas tout entendre, la sono est forte, ils parlent anglais entre eux de toute façon. Nadine baisse le front pour écouter, elle a une tête d’Européenne, pas splendide d’ailleurs, je connais des filles bien plus belles, mais je veux cette peau nerveuse, c’est son regard réfléchi, elle pense et sent de manière organisée, je veux ce visage-là sous mon épaule, je suis déçu, d’elle, de moi, je rentre à la maison, je ne peux même pas me branler, je veux qu’elle fasse comme pour sa musique, qu’elle me fasse rentrer – qu’est-ce donc qui lui fendrait le cœur ? Je me lève le lendemain, déjà fou à l’idée qu’elle sera derrière ce piano, en fait je suis fou.

Aujourd’hui Yasmina n’est pas venue, elle a un tournage, et nous ne faisons à peu près rien qui vaille, nous réalisons à quel point son énergie nous tient, même Majida se traîne parmi nous, affligée. Ahmad en profite pour lancer des idées de percussions. « J’aimerais bien aussi, dit-il à Nadine, tenter quelque chose avec le piano, et même sur le piano, pendant que tu joues, je vois bien un rythme sur le deuxième morceau, je veux dire que j’entends bien le rythme que tu joues, et j’ai envie de l’augmenter, tu vois, comme ça… ». Il a mémorisé la mélodie, il la chante et enrichit le rythme en frappant les contretemps, de plus en plus ludique, oriental… « très jazz ! s’exclame Nadine. Je veux bien essayer, bien sûr ! ». « Quoi, maintenant…?! ». Ahmad et Nadine ignorent Majida, l’expérience les ravit. Ahmad cherche des sons sur la surface du piano pendant qu’elle joue, animée, elle ajoute des élans, reformule dix fois avec dix tons différents, et sa tête s’incline chaque fois d’un côté, pour boucler la question. Il sourit de toutes ses dents, il a un visage de prophète avec sa barbe noire, ses yeux radieux. « Intéressant, me dit Majida, tu as remarqué que quand Yasmina n’est pas là, Ahmad se réveille ? Tout à coup il s’intéresse à Nadine, au spectacle, à notre travail. Il est normalement endormi, non ? ».

J’ai dansé une petite demi-heure avec la troupe de Rafic au « mariage de l’année », dixit le maître de cérémonie. J’ai fini de me changer, les autres m’attendent dans le hall, il est presque minuit et l’hôtel est éclairé comme en plein jour. Nous recevons notre paie dans une enveloppe, on nous propose même un repas, mais, dans mon euphorie de la scène, de l’effort, j’ai pris une décision. Je vais la voir, lui dire. Ce n’est plus possible, avoir à ce point envie d’elle, je peux me mettre ce soir à sa hauteur et lui parler, au moins lui parler.

Elle m’ouvre la porte les yeux inquiets, pousse un cri de reproche : « Quoi, c’est toi ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’as fait peur !! ». « Je peux entrer ? ». « Non, excuse-moi, tu ne peux pas entrer ! ». Je vois Ahmad derrière elle, en slip. « Akram ? ». Non. Non. « Sorry », j’ai dit « sorry », en détournant les yeux, je descends les marches sans rien voir. Non. Non. J’ai la bouche ouverte, tout ce temps‑là, salope, moi qui m’écrase, il a fallu que cette branlette, ce… Je me mets à pleurer, j’ai de vraies larmes qui me coulent par le nez, dans la bouche, je veux me rouler par terre, je frappe du pied, tombe, récupère sur l’autre jambe, monte genou, caresse, ouvre les bras, suspends, frappe, quart de tour, recule, quart de tour saut, pieds joints éloigne hanches vers la droite, avance le torse, tour entier en sautant, droite gauche, droite gauche, je cours en avant, la rue se jette dans une rue, je saute, j’atterris mal, je tombe, douleur à la cheville, aux poumons, je ris sous le choc, essaie de me relever.

– Qu’as-tu donc, toi ?

Ce sont deux soldats, leurs armes sur le dos, qui protègent le quartier des Ambassadeurs.

– Qu’est-ce que tu fais depuis tout à l’heure ? Qu’est-ce que tu viens faire ici, hein ? Tu as bu ? Tu vas où ?

Je me relève en titubant: « Non, je n’ai pas bu, Monsieur, Watan ! Soldat ». Aïe ! Ma cheville. Je me sèche le nez, les yeux. « Tu veux nous suivre ? Qu’est-ce que tu fais là ? ».

– Je visite une pute.

– Une pute ? Il n’y a pas de putes, ici. Fous le camp !

– Mais si, juste sous vos yeux, elle vit ici, je viens chez elle, tout le temps.

– Va-t-en !

– Mais où ça, une pute ? s’enquiert l’autre soldat.

– Bon, intervient l’autre, on n’est pas de la police, nous, ça ne nous regarde pas, tes histoires. Fous le camp.

– Mais, où ? Là ? Là ? s’assure encore l’autre.

Je me traîne pour m’éloigner, je ne vais pas vomir sur leurs bottes, il faut que je parte. Je boite en remontant vers la rue principale. Ahmad. Ahmad. Sa tête se fige en moi. Hypocrite. Cachottier. Petite merde. Ta gueule d’ange et d’artiste. Fourré dans la vie de Yasmina comme le parasite menteur que tu es. Vermine. Tu es le vieux misérable qu’on a toujours vu, Yasmina t’a inventé, t’a sorti de ton trou à rat. Et tu te tapes ma pianiste, la petite élégante, séduite par le prophète et son cou d’oiseau… Je fais demi‑tour, dévale la route vers les soldats sur ma jambe saine, Papam, papam, c’est bien rythmé, ça va vous plaire, je vais vers celui qui a l’air intéressé, il a même attrapé son arme. « Tu veux que je te la montre, la pute ? Tu veux que je te la montre ? ». Je ne lui laisse pas le temps de refuser, je marche en boitant furieusement vers l’immeuble, je lève les yeux sous sa fenêtre, je dis : « Deuxième étage. Allez voir si vous ne me croyez pas. Elle est avec un client, en ce moment ! Va voir ! Va voir ! ». Il s’engouffre dans l’entrée, son compagnon ne bronche pas. Je fais demi‑tour et m’éloigne, je me retourne de temps en temps, l’appartement est éclairé, je tourne la rue, je marche encore, j’ai mal à la cheville, j’entends la douzième étude, parara parara, une pluie, et les yeux de Nadine qui se ferment de bonheur, parara, parara

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Caroline Hatem est née au Liban en 1976. Comédienne, danseuse, elle se consacre à l’écriture depuis "Beyrouth, été 2006" (Editions des Bords Perdus).

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