La Liberté – Ils sont venus mais n’ont rien vu

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Ils sont venus mais n’ont rien vu

Laure Lugon Zugravu. La journaliste se fait romancière pour dénoncer tous ceux qui veulent sauver l’Afrique malgré elle: ambassadeurs désoeuvrés, humanitaires, écolos et journalistes.

JACQUES STERCHI

Dans la chaleur de Kinshasa, ils sont tous là pour se servir de quelque chose de cette Afrique. Ils sont officiellement venus ai­der, sauver. Mais la plupart as­souvissent des fantasmes, s’amu­sent relativement bien, gagnent fort bien leur vie ou trafiquent à plus ou moins large échelle. Il y a là des ambassadeurs désœuvrés pour qui le continent noir sem­ble surtout être un joyeux trem­plin. Des humanitaires en pa­gaille, des gangsters, des écolos intégistes, une ribambelle de Chinois et une journaliste, Giu­lia, qui observe le ballet humani­taire d’un œil de plus en plus désabusé. Tel est le cas du pre­mier roman de Laure Lugon Zugravu, Déroutes.

Reporter, elle avait déjà épin­glé «les égoïstes de la générosité» dans Au crayon dans la marge, suite de chroniques sur le ter­rain. Le roman lui permet de se concentrer sur les portraits de celles et ceux qu’elle a souvent côtoyés, en Afrique. Car c’est es­sentiellement en tant que galerie de portraits que Déroutes… tient la route. Et ils sont parfois cruels, tant Laure Lugon Zugravu fait sourdre la noirceur de l’âme hu­maine de toutes ces ONG. Non, constate-t-elle, le colonialisme n’est pas mort. Il s’est juste trans­formé pour l’apparence.

Hier, l’Occident s’appropriait l’Afrique pour la piller, ouverte­ment, avec forcément une contrepartie: l’éducation de ces bons sauvages. Aujourd’hui, l’Occident vient en aide à l’Afrique pillée et bouleversée, pour mieux continuer à en profi­ter plus ou moins discrètement. Dans Déroutes, on cède à toutes les tentations, dont le détourne­ment de nourriture – en l’occur­rence des algues protéinées dont on espère tirer en fait du biocar­burant – pour s’en mettre plein les poches.

Plus insidieusement, Dé­routes met en scène le divorce de plus en plus clair entre les humanitaires et les Africains, selon Laure Lugon Zugravu. Même ceux qui partent là-bas avec les meilleures in­tentions du monde se heurteront à l’incompréhension et à la méfiance, pour ne pas dire l’hostilité. Et au passage, on mas­sacre allègrement quelques Chi­nois venus pourtant construire des infrastructures.

Nul angélisme chez Laure Lugon Zugravu. Il n’y a pas de bons Africains et de méchants Occidentaux. Mais ces derniers ont tous le don, dans ce roman,d’être venus en Afrique et de n’y avoir rien vu. Sinon les sources potentielles de profit. Les idéaux? Abandonnés le long des routes poussiéreuses ou au bord des piscines privatives.

Générer les problèmes

Laure Lugon Zugravu avait déjà lancé le débat dans Au crayon dans la marge. Elle en remet une sérieuse couche avec Déroutes. La multiplication des ONG fait de l’humanitaire un système où tout le monde vient picorer ce qu’il peut, détourner ce qu’il veut. Les politiques en profitent comme d’une assu­rance-vie minimum pour les po­pulations qu’ils abandonnent par ailleurs. Le niveau de vie des coopérants creuse le fossé avec ces mêmes populations, boule­versant les fragiles équilibres économiques. Bref le système semble générer plus de pro­blèmes qu’il n’en résoud, à lire Déroutes. Dès lors faudrait-il mettre un frein, sinon la fin à cet imbroglio politico-économico­humanitaire? Laure Lugon Zu­gravu ne tranche pas.

Et la chair est triste

Encore une fois, c’est par le biais des portraits à charge de ses personnages désabusés qu’elle en dit long sur la situation. Pas un pour racheter l’autre. Laure Lugon Zugravu réussit à rendre palpable le cynisme, le désintérêt pour l’entourage, le manque total de scrupules. On sent de moins en moins d’empathie envers un pays et une population qui ob­servent à distance le cirque mé­diatico-humanitaire des Occi­dentaux.

Et puis quand on s’ennuie dans la touffeur africaine, quel’on vit en petit cénacle, le sexe ça fait passer le temps. Alors ça couche un peu partout dans ce roman. Mais que la chair est triste. Trait marquant d’une dés­humanisation rampante.

Sombre tableau, mais pas exagéré paraît-il, de l’avis de gens qui ont fait l’expérience de cette Afrique-là. Pourtant le roman de Laure Lugon Zugravu reste un ré­cit pétillant. Peut-être parce que son personnage principal, la journaliste Giulia, tente à tout prix de ne pas verser complète­ment dans le système et de met­tre une légère distance ironique entre elle et ce qu’elle observe, y compris les faits les plus graves. Exercice réussi donc que ces Dé­routes. Ou quand le roman per-met parfois de suggérer bien plus qu’une info…

> Laure Lugon Zugravu, Déroutes, Ed. Faim de siècle & cousu mouche, 168 pp.

Article sur :

Déroutes

 

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