Grain d’encens

– Qu’est-ce que vous fichez avec l’encensoir ? Foutez-moi le camp d’ici, bordel !

Rien de très catholique dans le discours de François, le bedeau ! Alors que l’office de la Fête-Dieu va commencer dans deux minutes, tout le monde est tendu dans la sacristie. À peine effrayés, Jacques et Paul lâchent l’objet avec lequel ils sont en train de s’amuser. Le sacristain allume rapidement les deux pastilles et les quelques grains d’encens qui, de leur cage de métal, vont embaumer la petite église rococo de X*** en ce beau matin de printemps. Par chance, ça prend, sans trop de difficultés. Déjà, l’abbé Kosinski appelle ses troupes :

– Allons ! Tous en procession ! Jacques, Paul…

Les garçons se rendent au fond de l’église. Tels de braves soldats du Christ, ils prennent la tête de la procession qui ouvre l’office par une marche vers l’autel. Jacques s’occupe de la navette, Paul tient l’encensoir dûment préparé par François. Faute d’enfants de chœur en nombre suffisant, c’est du reste ce dernier qui porte la croix, suivant le prêtre, qui lui-même brandit le Saint-Sacrement, soleil rayonnant au cœur de l’église. Alors que tout ce monde est en marche, on entend l’organiste qui, prélude avant fugue, écrase quelques bémols orageux signés Jean-Sébastien Bach sur un instrument en faux vieux. Puis, d’un geste bien balancé au pied de l’escalier du chœur, Jacques sonne la cloche qui annonce aux fidèles que l’office commence. Sous les notes à la fois solennelles et rieuses de l’orgue, la petite troupe de célébrants déambule autour de l’autel ; le prêtre prend l’encensoir pour enfumer généreusement l’auguste pièce de mobilier, puis le Saint Sacrement, la foule enfin, à grands gestes trines, les bras placés haut. Un sourire certain naît sur son visage, celui de l’officiant heureux de célébrer une messe plus belle que les autres mais conscient de l’importance ultime de l’office. À la tribune, le cantor lance ses derniers feux et meurt, glorieux, en un point d’orgue prolongé à l’envi.

L’abbé Kosinski pose l’encensoir sur une plaque de marbre, se place derrière l’autel, face à la foule, et proclame :

– Au nom du Père, et du fils, et du Saint-Esprit…

– … Amen, lui réplique l’assemblée.

L’assemblée ? Aussi étrange que cela puisse paraître en ces terres laïques, elle est assez nombreuse, même si elle s’est essentiellement massée au fond de l’église. On y trouve quelques notables, de jeunes catholiques à la foi fervente et à la marmaille déjà nombreuse, une poignée de vieilles dames au faciès de crapaud, ainsi que deux ou trois visages que le curé ne connaît pas, ceux de tous ces gens qui, baptisés dans le Christ, ne se déplacent qu’aux grandes occasions pour le saluer. Quand ils n’ont pas un air absent, ces fidèles d’occasion affectent un air entendu, celui du devoir accompli, peut-être, ou celui que devaient avoir leurs ancêtres au terme de leur bain annuel. La procession de la Fête-Dieu serait-elle une attraction pour les fidèles, une manière de repeupler les églises ? L’abbé Kosinski s’interroge alors qu’il envoie le Gloria, heureux comme le Pape à Rome. Une énergie peu accoutumée s’empare des fidèles, qui s’élancent dans un grégorien des plus fusionnels avant d’écouter, soudain attentifs, les lectures et l’évangile.

François surveille sa croix.

Assis au fond du chœur, Jacques et Paul rigolent.

Et sous les fresques discrètes du plafond de l’église, qui contrastent avec les dorures ruisselant en baveuses coulées du maître-autel, le prêtre se lance dans un sermon qu’il veut convaincant, persuasif, galvanisant même. L’ouvrage de sa vie ! Peu importent son accent polonais, sa maladresse habituelle, sa carrure de tâcheron des églises, il va les avoir, ses fidèles ! Il les exhorte à s’aimer les uns les autres comme Dieu l’a fait pour les hommes, sans compter, à offrir sans reprendre. « Dieu vous a aussi donné pour mission de croître, de vous multiplier et de remplir la Terre entière ! Alors repeuplez-moi cette église, repeuplez-moi cette putain d’Europe occidentale décatie, bordel ! », lâche-t-il soudain face à une assistance médusée.

– Pêchu, le sermon, souffle une tradinette enthousiaste.

– Mouais. Toute la démagogie de Vatican II, rétorque son fiancé, plus réservé.

Mais Kosinski réussit à terminer son prêche sans sortir de route, malgré une argumentation aux virages pour le moins téméraires. Quelques fidèles sont tentés d’applaudir une telle fougue ; mais la pression du nombre les en dissuade. Tout au plus entend-on l’un ou l’autre poupon rigoler sans retenue.

Encore rosissante d’émotion après un sermon d’une telle puissance, une lectrice d’âge respectable vient à l’ambon pour égrener quelques intentions de prière. Il n’y a là guère que du convenu : la paix dans le monde, la sagesse des dirigeants politiques, la solidarité entre les peuples. Toute grisonnante qu’elle est, elle aurait apprécié qu’on secoue parfois l’ordonnancement trop rigide de cette partie de la messe. Une partie que l’abbé Kosinski conclut d’une manière peu orthodoxe, en déclarant : « Seigneur, votre seul commandement est, au fond, de faire l’amour et pas la guerre. Donnez-nous en la force, nous vous en prions. » Et les orgues reprennent leur couplet, pratiquement sans solution de continuité. Cette fois, elles basculent dans ces musiques d’ameublement si pratiques et si passe-partout qu’on arrive à peine à se souvenir du nom de leur compositeur lorsqu’on les entend dans les ascenseurs des grands hôtels.

François surveille sa croix.

Assis au fond du chœur, Jacques et Paul rigolent.

Et alors que l’orgue égrène quelque chef-d’œuvre plus proche de Jean-Michel Jarre que de Dietrich Buxtehude, l’abbé Kosinski reprend son encensoir et se livre, avec celui-ci, aux innombrables salutations rituelles à l’autel et au Saint-Sacrement, faisant claquer l’objet contre le complexe réseau de chaînettes qui permet de l’actionner. Une espèce de brouillard artificiel envahit soudain le chœur et, de là, se répand dans l’église. Au fond, on entend quelques vieillards tousser à en perdre leur âme.

– Drôle d’odeur, s’interroge la tradinette, inquiète.

– C’est de l’encens Vatican II, c’est normal que ça sente un peu la saucisse grillée, réplique son fiancé, rassurant.

L’orgue continue de napper ses mélodies faciles de pédales de basse. Elles font vibrer les vitraux modernes qui filtrent la lumière et l’habillent de couleurs étonnées. L’abbé Kosinski, est certes patient, mais là, toute cette muzak, ça commence à bien faire. Il prend donc l’initiative d’entonner la suite. Pour ce faire, il ouvre la bouche et aspire largement l’air embaumé et lumineux qui l’environne pour chanter le sursum corda.

Et c’est là qu’il tombe, face en avant, dans une attitude de respect admirable et brutal envers Dieu. Silence et stupeur dans l’église : l’organiste arrête ses airs, les bébés cessent de pleurer, les vieilles interrompent leurs bavardages. Après un temps que l’histoire n’a pas jugé utile d’évaluer, quelqu’un s’exclame tout à coup : « Miracle ! » Un signal qui crée un immense chahut dans l’église, tout le monde voulant aller toucher, même du bout des doigts, le prêtre soudain foudroyé par la grâce de Dieu.

François surveille sa croix.

Assis au fond du chœur, Jacques et Paul ne rigolent plus.

Paul dit à Jacques :

– Ce n’était pas une bonne idée.

– Quoi ?

– Le haschich dans l’encensoir.

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Daniel Fattore est né le 21 mars 1974. Après des études de lettres, il est actuellement traducteur pour les Chemins de fer fédéraux suisses. Marié et père, il s’adonne au noble art de la nouvelle depuis 2004. Ses sites Internet sont : http://www.fattore.com et http://fattorius.over-blog.com

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