Le Dernier contrat

Prologue

Il naît dans une petite ville proche de la frontière. Son enfance se déroule sans histoire entre son père, dentiste et passionné de chasse, et sa mère, professeur d’histoire dans un collège secondaire. Son seul don véritable lui a été transmis par son père lors de longs week-ends passés dans la nature à pister, traquer et tirer du gibier.

À la fin de sa scolarité, il quitte le domicile familial pour entrer à l’université. Il échoue sa première année de médecine et se dirige sur la section « biologie » et défend sa thèse : « Pour le maintien de la biodiversité de nos forêts de montagne ». C’est également durant ses études qu’il rencontre sa femme. Elle lui donnera un fils puis, une année et demie plus tard, une fille. Au sortir de ses études, il postule auprès de nombreux employeur qui préfèreront des candidats plus affirmés.

La guerre lui permet de mettre un terme à sa recherche de travail, il s’engage et part au front. Sa femme et ses enfants seront accueillis par ses parents en attendant la fin des conflits. Leur proximité avec la frontière leur sera fatale. La ville est bombardée. Seul le fils y survivra et sera placé en orphelinat, pendant qu’il sert sous les drapeaux.

À son retour, il ne trouvera pas de travail dans sa branche. Qui s’intéresse à sauvegarder l’écosystème local lorsqu’il y a un pays entier à reconstruire ? Il survivra de petits jobs et de la pension ridicule versée aux grands blessés de guerre. Il y aura laissé une jambe et son œil gauche, sa famille et ses proches.

Partie 1

La pleine lune éclaire le bureau cossu qu’il est en train de fouiller, plongé dans l’obscurité. Un coffre ouvert dans son dos laisse entrevoir une pile de dossiers et de paperasses. Les tiroirs de la bibliothèque ont été soigneusement vidés de leur contenu.

Soudain, la porte s’ouvre et laisse passer des bruits de musique et de conversations. Un homme apparaît dans la lumière de la pièce voisine. Il referme calmement la porte et allume la lampe de bureau qui illumine les deux hommes debout face à face, le visage toujours dans l’obscurité.

– C’est donc ici que vous vous cachiez ? Cela ne vous dérange pas de cambrioler l’appartement de celui qui vous invite ?

– …

– Ceci dit, c’est bien vous que j’espérais surprendre en organisant cette rencontre d’anciens combattants.

– Pourquoi cela ?

– J’y viendrai plus tard. Je crois que je vais mettre un terme aux réjouissances et nous pourrons discuter plus tranquillement. En attendant, par sécurité, je vous enferme ici. Je vous rappelle que la fenêtre est la seule issue et que nous sommes au cinquième étage. Profitez-en pour poursuivre votre lecture, je ne serai pas long.

***

– Désolé, je n’ai pas pu faire plus court, mais il est difficile de convaincre un vétéran d’abandonner une position. En particulier lorsque le buffet est copieux.

– …

– Trêve de plaisanterie. Pourquoi est-ce que je vous trouve en train de fouiller dans mes affaires plutôt que de piller mon bar ? Votre rente d’ancien combattant ne vous suffit pas ?

– Vous disiez ne plus vouloir plaisanter…

– C’est vrai. Même en tant qu’ancien officier supérieur je ne touche pas grand-chose.

– Pourtant cet appartement ?

– Héritage, héritage ! Et il est vrai que mes autres biens de famille me rapportent suffisamment pour mener grand train si tel était mon désir. Mais ne parlons plus de moi. C’est votre situation qui m’intéresse. Ne me dites pas que la cambriole est devenue votre gagne-pain ?

– Aucun employeur ne veut d’un blessé de guerre comme employé. Ils sont trop nombreux à ne pas résister psychologiquement et presque tous pètent un câble à un moment ou un autre.

– Votre famille ?

– Une bombe s’est chargée des miens. à l’exception de mon fils. J’étais au front, l’État a préféré le placer en orphelinat plutôt que de me rappeler. Une mine m’a pris une jambe et mon œil et j’ai été soigné puis rééduqué dans un hôpital militaire à l’autre bout du pays. À mon retour, je n’avais plus rien et surtout pas de quoi m’occuper d’un enfant qui ne me connaissait même pas.

– Alors vous me cambriolez …

– Vous ou un autre… Votre invitation m’évite l’effraction.

– Pas de scrupule à dévaliser votre ancien supérieur ?

– Pourquoi ? Je me fiche de votre rang, grade ou position sociale. Vous avez, j’ai besoin, je me sers. C’est tout !

– …

– …

– Êtes-vous toujours aussi bon tireur ?

– Je vise avec l’œil droit et ma prothèse est extrêmement stable. Ce que la guerre m’a pris ne m’est d’aucune utilité pour le tir.

– Seriez-vous prêt à remettre ça ?

– Je n’ai plus l’âge de jouer au petit soldat. Et si je tire toujours aussi bien, comme vous dites, je suis beaucoup moins efficace au pas de course. Le bruit des bottes me donne la nausée. Et je ne suis plus assez idiot pour croire qu’un gouvernement puisse être reconnaissant envers ceux qui combattent pour lui.

– Je ne parlais pas de vous engager dans une armée quelconque, je parlais de supprimer des vies sans vous poser de question.

– Tueur à gage ?

– …

– Si ça paie bien…

– Excusez-moi deux minutes. C’est fois c’est sûr, je reviens de suite.

– Dans cette enveloppe vous trouverez les coordonnées et la photo d’une personne que quelqu’un pense devoir supprimer. Toutefois, cette personne n’est pas en mesure de faire le travail elle-même. Trente mille vous seront versés une fois le travail effectué.

– …

– Ça vous tente ?

– Quelles sont les conditions ?

– Pas de question ! Le fait d’accepter l’enveloppe scelle le contrat. Et je n’aurais aucun scrupule à vous faire supprimer par quelqu’un d’autre si vous renoncez. Mais vous avez toujours respecté vos engagements, n’est-ce pas ?

– Combien je touche à titre d’avance ?

– Rien. Soyons clair, c’est une mise à l’épreuve. Si ça marche, d’autres contrats suivront.

– Je n’ai pas les moyens de m’acheter une arme, il me faut une avance.

– Ce n’est pas mon problème. Personne n’a dit que vous deviez lui loger une balle dans la tête. Vous devez supprimer quelqu’un. La méthode n’a pas d’importance.

– Ce sont mes qualités de tireur que vous voulez louer, non ?

– Aujourd’hui, c’est votre sang-froid qui est en jeu.

– D’autres contraintes ?

– Le client, appelons-le ainsi, demande à ce que le travail soit fait d’ici un mois au plus tard. La victime n’est pas très connue, donc soyez spectaculaire, il faut que cela fasse les gros titres.

– Quelles garanties d’être payé ?

– La somme est déjà ici en sécurité. Vous voulez la voir ?

– Inutile, je pense que je dois vous faire confiance.

– Alors ?

– Donnez !

***

Deux semaines plus tard, même lieu.

– Vous n’y êtes pas allé de main morte : égorgé dans les toilettes.

– Vous vouliez du spectaculaire non ?

– Je croyais que vous étiez sans le sou. Comment vous êtes vous payé un repas dans ce restaurant ?

– Qui vous dit que j’y ai dépensé quoi que ce soit ?

– Qu’avez-vous fait de l’arme ?

– Elle est en sécurité.

– Débarrassez-vous-en !

– J’en ai besoin pour faire la cuisine. Mais j’y penserai !

– Des témoins ?

– …

– Caméra de surveillance ?

– Pas aux toilettes et je ne suis pas passé par la salle du resto !

– Par où alors ?

– C’est mon problème ! Mon argent ?

– Et vos vêtements ?

– Je travaille proprement.

– Ne prenez pas de risque.

– Je ne peux pas me permettre ce luxe. Où est mon argent ?

– Ici. Prenez l’enveloppe sur le bord de la cheminée. Par contre, à l’avenir, nous devrons établir une autre procédure pour le versement de vos émoluments.

– …

– Comme promis, j’ai une autre enveloppe pour vous. Cette fois il y a une avance. Cinq mille. Le montant total est bien plus important. Cinquante-cinq mille après le travail.

– Et ?

– Une seule demande, la victime doit mourir vite.

– Et ?

– C’est tout ! Alors, vous prenez ?

– Donnez !

Partie 2

– Une si longue collaboration, ça se fête, non ? Prenez donc un verre !

– …

– Jamais d’alcool, c’est ça ? Vous rappelez-vous qu’il y a exactement vingt ans, dans ce bureau, je vous surprenais à fouiller mes papiers et je vous remettais votre premier contrat ? Quel chemin depuis. Vous êtes riche maintenant. Pourquoi gardez-vous toujours cette apparence de vétéran dépressif ?

– Discrétion

– C’est vrai, c’est bien là un de vos meilleurs atouts.

L’autre dépose une boîte sur le bureau à côté des flûtes à champagne

– Qu’est ce que c’est ?

En ouvrant la boîte, l’autre découvre un couteau de cuisine.

– Je ne comprends pas ?

– Mon premier contrat !

– Vraiment, c’est l’arme qui vous a servi à égorger votre première victime ? Pourquoi me la remettez-vous ?

– Ceci scelle la fin de notre collaboration. Je me retire.

– Pourquoi ?

– J’ai assez de réserves pour pouvoir quitter ce pays et me consacrer à ce qui me plaît. Retraite anticipée.

– Je m’y attendais. J’ai donc une dernière proposition à vous faire. Le plus gros contrat que vous ayez jamais dû traiter. Cinquante mille d’avance, deux cent mille après.

– Développez !

– Gros poisson, la cible est surprotégée, pas de routine, programme connu que brièvement à l’avance. Toutes les forces de police nationale seront sur les dents. Joli challenge !

– …

– Je ne peux pas donner ce contrat à un débutant. Vous êtes le seul à pouvoir… Je n’ai confiance qu’en vous pour une affaire de cette importance. Après, c’est promis, je vous laisse à votre retraite. Ce sera même mieux que vous disparaissez.

– Et ?

– Et rien ! Alors ?

– … Donnez !

Il ouvre l’enveloppe, sort la photo et se fige plusieurs secondes.

– Je ne peux pas accepter !

– Vous ne pouvez pas refuser maintenant. Les conditions n’ont pas changé.

– Je ne peux pas accepter un tel contrat.

– … Il y a un problème. Vous savez maintenant qui est la cible. Vous connaissez la source à défaut du commanditaire. Si ce n’est pas par mon intermédiaire, quelqu’un d’autre s’en chargera. Je vais également être obligé de vous faire supprimer, vous en savez trop…Maintenant, c’est vous qui décidez !

– Je garde le contrat.

– Je vous contacte comment, une fois l’affaire faite ?

– Vous ne me contactez plus. Du moment que je franchis cette porte, vous n’entendrez plus parler de moi avant que nous nous retrouvions en enfer.

Épilogue

Juste après les élections, le jeune sénateur s’accorda une semaine de vacances pour se reposer de la campagne. Il prit la mer comme il aimait le faire depuis son enfance, depuis qu’on lui avait appris à naviguer, à l’orphelinat. Il avait annoncé partir pour quelques jours, une semaine au plus. Le dixième jour, il n’était pas de retour et aucun contact ne put être établi avec le voilier. Une vaste opération de recherches fut mise en place. Ce n’est qu’après deux semaines que l’embarcation fut retrouvée dérivant au gré des courants, sans personne à bord. Le voilier avait visiblement essuyé une tempête. L’enquête conclut que le jeune sénateur avait dû être emporté par une vague. Son corps ne serait pas retrouvé.

Quelques détails troublants n’ont pas été élucidés : le sénateur était connu pour aimer naviguer en solitaire et avait quitté le port seul selon ses proches qui ont assisté à son départ. Il manquait visiblement deux gilets de sauvetage dans l’embarcation. On y retrouva également une bouteille de champagne entamée et deux gobelets sales dans la cabine. Sur les gobelets se trouvaient les empreintes digitales du sénateur et d’un autre homme décédé durant la guerre. Le ou les corps n’ont jamais été retrouvés.

avatar

Né sur la Riviera vaudoise, il passe une enfance et une adolescence presque sans histoire. Émigré dans un paradis fiscal national, il en revient pour se perfectionner professionnellement. Ce séjour outre-Sarine laissera des traces indélébiles mais fort utiles dans son travail et ses loisir : oui, il aime bien le suisse-allemand ! De fil en aiguille, il s’établit à Lausanne, se marie, et tente d’élever correctement deux enfants magnifiques. Jusqu’à ce jour, il était convaincu de ne pas être créatif, mais il a fini par essayer de rédiger quelques lignes à l’orthographe chaotique (merci aux correcteurs). Il dit avoir toujours de bons débuts mais doute toujours pour les fins. Finalement…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *