Migros Magazine – Laure Lugon Zugravu, sans concession

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Laure Lugon Zugravu, sans concession

Quatre ans après le succès d’«Au crayon dans la marge», chroniques de ses reportages en zone de conflit, la journaliste romande présente «Déroutes», une fiction en République démocratique du Congo. Devenue écrivain, elle n’a pas perdu son sens aigu de la critique.

Virginie Jobé

J’ai toujours été agressive, pas révoltée. Sinon, je me serais lancée dans l’humanitaire, j’aurais milité.» Laure Lugon Zu­gravu aime bousculer. Sa langue ne fourche pas lorsqu’elle évoque ses reportages en Afrique noire; «les violences faites aux civils, au-delà de l’imagination»; les Blancs d’Afri­que, «forme de néo-colonisation, qui à force devient caricaturale, comme je le suis aussi»; le bord du lac Kivu en République démocrati­que du Congo (RDC), «qui ressem­ble au lac Léman, avec les monta­gnes en face, d’une beauté… Sauf qu’assis sur sa terrasse, on entend claquer les coups de feu.»

Son premier roman, Déroutes, est à son image, sans concession: intégristes écologistes, humanitai­res abîmés, journalistes perdus, gou­vernement corrompu, un monde à huis clos qui s’effrite en RDC, loin des yeux des Occidentaux. «Cha­cun en prend pour son grade dans ce bouquin. Les personnages que je décris sont fictifs, mais crédibles. Des mercenaires russes, j’en ai ren­contré un certain nombre. Ils ne sortent pas d’un chapeau.»

Longtemps reporter dans les pays en guerre

Après plus de vingt ans de repor­tages, la Genevoise, 43 ans, re­cherche la vraisemblance, même dans son nouveau job de roman­cière, forcément. «Toute petite, je me voyais écrire des livres. Mais je n’aurais pas pu le faire à 20 ans. Il est nécessaire d’avoir un certain vécu pour construire des person­nages, avec leurs lâchetés inti­mes.»Qui naissent et qui meurent au gré des situations du quotidien. Elle se souvient d’avoir tué l’un de ses protagonistes à la piscine de Carouge (GE), en nageant son ki­lomètre. «Pour la première fois, les choses m’ont échappé. C’est un bonheur d’écrire autrement. Je ne suis plus dans l’urgence. Mais ce travail ne se substitue pas à celui de journaliste. Dans l’idéal, je poursuivrai les deux activités si­multanément.»

Si la reporter ne couvre plus les pays en guerre depuis qu’elle est maman, elle continue à témoigner de l’injustice, sa «religion person­nelle». «Dans les flashs info, on va mentionner deux morts à Gaza. Alors que dans le même temps, il y en a des centaines à l’est du Congo dont personne ne parle. Il y a des gens sur cette planète qui comptent plus que d’autres, clairement.» At­taquée pour ses prises de position contre le travail des humanitaires, elle revendique son droit au politi­quement incorrect. «Lors de confé­rences organisées autour de la sor­tie de mon premier livre, (n.d.l.r: «Au crayon dans la marge»), dans lequel j’ai osé dire que la concréti­sation de l’aide n’était pas toujours adéquate, je me suis retrouvée dans des salles au bord du lynchage. Je ne suis pas lisse, encore moins nuancée, c’est ma force. Même si ça ne paie pas toujours.»

En Roumanie peu après la chute du rideau de fer

Entre deux éclats irrités contre les intégristes de tout bord, la Valai­sanne d’origine confie être une… angoissée! «Je suis quelqu’un de craintif, pas du tout de courageux. C’est peut-être pour cela que j’ai quitté la Suisse. Pour soigner le mal par le mal. Ma petite victoire personnelle.» C’est en novembre 1989, à la chute du rideau de fer, que l’étudiante en droit à Fribourg d’alors a compris que sa vie devait se dérouler ailleurs. «A la radio, Marc Leroy-Beaulieu a annoncé: le mur est mort. Je suis sortie de mon lit pour voir si on manifestait dans la rue. Rien. Au cours de droit romain, le prof a déclaré ce jour comme historique. Personne n’a réagi. Je me suis dit, qu’est-ce que je fais là? J’ai res­senti pour la pre­mière fois un dé­calage en moi et les miens.» Peu de temps après, elle rencontre son futur mari à An­dorre, lors d’un congrès interna­tional des univer­sités. Il rentre à Bucarest, elle en Suisse. «Mes étu­des m’emmer­daient, j’étais folle amoureuse, j’ai tout arrêté. Des remplacements dans une école m’ont permis de financer mon voyage en Roumanie. Et de vivre un moment postrévolutionnaire. Du communisme au chaos, une émulation incroyable dont j’étais spectatrice. C’était ma première confrontation longue sans les fi­lets familiaux, avec les soubresauts du reste du monde. J’en avais be­soin.»

Avec un ancien parachutiste de l’armée française

De retour en Suisse, elle obtient une licence en sciences politiques, tout en écrivant des articles pour le quotidien La Liberté. Encore deux ans pour terminer sa forma­tion de journaliste au Nouveau Quotidien et lavoilà engagée à L’Il­lustré, en tant que reporter. Elle découvre par «sauts de puce de deux à trois semaines»le Soudan, le Zimbabwe, l’Irak, la Serbie. Les enfants soldats, les mutilations. «Il m’est arrivé de revenir avec des reportages où on s’autocensurait sur les photos, impubliables. On aurait parlé de voyeurisme. Alors que dans les hôpitaux, les gens soulevaient leur drap et disaient, montrez ce qu’ils m’ont fait.»

Huit ans de voyages, touj ours en compagnie de Claude Glunz, photographe, ancien parachutiste de l’armée française. «Sans lui, je n’aurais jamais mis les pieds dans certaines zones. Il est devenu mon gilet pare­balles, mon para­chute, l’un des hommes qui a vraiment compté dans ma vie. Je n’aurais pas eu le courage de partir seule.» Un ter­rain trop difficile pour une fem­me? «Non. Je ne sais pas ce que c’est que d’être un homme. Il faut intégrer le fait que l’on peut non seulement se faire découper en rondelles, mais aussi violer. Ça pourrait m’arriver ici.»

Ce qui la motive, l’adrénaline, «voir comment on réagit dans des situations de crise. On n’a plus de passé, plus de futur. Il faut gérer le présent. Ce qui reste plus terre à terre que les bons sentiments. Je ne suis pas partie pour sauver le monde.» Et quand elle retrouve son pays natal, les sentiments sont confus. La famille, la tranquillité, le chocolat et la sécurité ont manqué. «Mais je me suis sentie seule. Com­muniquer ce que j’avais vécu àmes proches était très dur. Aussi parce que l’autre se metune protection.» Aujourd’hui, dans sa maison gene­voise, Laure Lugon Zugravu partage son temps entre l’écriture journa­listique et de romans. En regardant ses deux enfants grandir. «Peut­être mon plus beau reportage, là, dans mon jardin. Je vais en profiter. Car la probabilité qu’ils redevien­nent petits est nulle…»

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Déroutes

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