Coopération – Laure Lugon Zugravu : «J’ai perdu toute ma naïveté»

Cliquez pour agrandir

«J’ai perdu toute ma naïveté»

L’invitée. Pendant plusieurs années, Laure Lugon Zugravu a arpenté des zones de guerre comme journaliste. elle en dresse un portrait mordant dans son premier roman.

ENTRETIEN ALINE PETERMANN
PHOTOS CHARLY RAPPO/ARKIVE.CH

Coopération. Vous avez été reporter dans des zones de guerre pendant cinq ans. Qu’en avez-vous retiré?

Laure Lugon Zugravu. J’ai perdu les derniers restes de naïveté qu’on a quand on a toujours vécu en Suisse. J’ai appris sur les autres, sur moi-même, sur mes limites. Et surtout, je me rends compte de la chance absolue d’être née ici.

Votre roman «Déroutes» a lieu dans le contexte d’une famine en République démocratique du Congo. Un sujet très actuel…

Oui, malheureusement. Pourtant les images de la Corne de l’Afrique sont les mêmes que celles du Biafra en 1967. Rien ne change, et c’est désespérant, car mourir de faim au XXIe siècle est un scandale. Mais l’opinion publique s’est habituée à cet état de fait en ce qui concerne le continent noir, et ce qui paraîtrait intolérable partout ailleurs est devenu acceptable pour lui. Comme si les Africains étaient un peu moins que des hommes. On voit s’agiter le Programme alimentaire mondial, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture et les ONG. Mais de toute manière ils n’y suffiront pas, face à l’incurie des gouvernements, à la corruption des élites de ces pays et aux inégalités économiques Nord-Sud qui persistent.

Comment réagissez-vous aux images qui passent à la télé, depuis que vous n’êtes plus sur le terrain?

Je ne peux plus les voir. (Silence) Surtout depuis que j’ai des enfants. Mais il faut continuer à les montrer. Par devoir pour ceux qui souffrent.

Dans votre roman, il y a l’Afrique, la famine, l’aide alimentaire, la corruption. Mais c’est aussi l’histoire de Giulia, une journaliste issue de l’immigration italienne qui a grandi à Genève. Il y a un peu de vous en elle?

Notre seul point commun, c’est notre vision du journalisme: un journal n’est pas un produit mais une plateforme qui devrait pouvoir rendre compte d’une certaine réalité avec une distance critique. C’est de moins en moins le cas. Mon héroïne est une secondo. A Genève, j’ai beaucoup d’amis issus d’autres cultures. Le métissage m’a toujours intéressée. Et mes enfants sont métis, roumano- suisses.

En étant mère de famille, comment se passe le travail d’écriture?

J’ai besoin d’avoir des blocs de plusieurs jours devant moi. J’attends que les enfants partent à l’école et je m’installe à mon bureau, sous les combles. Je travaille la journée, sans musique. C’était assez étrange, mais, à un moment donné, j’ai senti mes personnages m’échapper. Car ils existent, ils font des choses qu’ils n’étaient pas censés faire au départ…

Les expatriés que vous décrivez sont cyniques, corrompus, ambitieux, portés sur le sexe… Ça reflète la réalité?

Ce livre est une fiction, aucun des personnages n’existe réellement. Mais lors de mes voyages en Afrique, j’ai eu l’occasion de rencontrer des ministres, des mercenaires, des humanitaires. Cette expérience m’a permis de recréer des profils et une situation vraisemblable. C’est un milieu formidable à décrire, car composé de gens hauts en couleur, caricaturaux, interlopes.

Pourquoi ont-ils tous ces travers?

Vivre exilé dans un pays de grande misère est très difficile à gérer. Plus on est naïf et plein de bons sentiments et plus on s’en prend plein la gueule. Les expatriés déchantent vite. Il faut lutter pour ne pas devenir complètement cynique.

Il y a pas mal de sexe…

Oui, c’est vrai. Mais le sexe est un peu désespéré, triste, machinal, comme une compensation au cynisme et à l’absence de perspectives. Il est aussi un remède contre le manque d’activité, parmi une poignée d’Européens qui s’ennuie ferme et qui vit en vase clos, à cause de la barrière culturelle et de celle de l’argent.

Vous l’avez aussi sentie, cette barrière?

Oui, il est quasi impossible d’être considérée comme une égale par des gens qui sont réduits à la plus stricte nécessité. Quand on lutte pour survivre, les contacts humains deviennent un luxe. Ici, on ne se rend pas compte de leurs conditions de vie.

«Déroutes» dresse également le portrait au vitriol de deux écologistes. Pas politiquement correct à l’heure du développement durable…

(Sourire) C’est vrai que je n’ai pas été tendre. Mais je trouve qu’il y a de moins en moins d’écologistes modérés. L’écologie est extrêmement importante – moi aussi je trie mes déchets, je fais attention à ce que j’achète – mais ce mouvement est en passe de devenir un nouveau dogme. L’Occident a tué Dieu, perdu des valeurs au passage. Je hais les dogmes, qui n’ont jamais apporté à l’humanité que du négatif. Et je ne supporte pas ceux qui, sur une échelle des valeurs, préfèrent la Terre aux humains. J’en connais, même des scientifiques.

Vous faites aussi allusion à la mainmise chinoise sur le continent africain.

C’est une tendance lourde. Contrairement aux Français, les Chinois ne cherchent pas à faire valoir une quelconque influence. Ils veulent juste l’accès aux matières premières. Ils construisent des routes, apportent leur main‑d’oeuvre, donc, pour l’instant, ils n’offrent pas de travail aux autochtones. Mais les infrastructures sont là. Ce sera peut-être une planche de salut pour l’Afrique…

Portrait express : Authentique et agressive

Née le 23 juin 1968. Mariée, mère d’Achille (8 ans) et de Margaux (5 ans).
Parcours. Licence en relations internationales à Genève, journaliste à La Liberté, au Nouveau Quotidien, à L’illustré et Bilan. Auteure de «Au crayon dans la marge».
Un livre. «La promesse de l’aube», de Romain Gary.
Un film. «La liste de Schindler», de Spielberg.
Une chanson. «Heureux qui comme Ulysse», de Brassens.
Une qualité. «L’authenticité».
Un défaut. «L’agressivité».
Un lieu. «Charrot, village de la campagne genevoise. C’est la terre où poussent mes enfants.»

Article sur :

Déroutes

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *