Plein soleil

Elle avance sur le sable brûlant. Plein soleil, plein les yeux.

Au loin, des images incertaines lui font signe, l’incitant à se perdre dans les mirages. Effigies de lointaines rencontres, phantasmes peut-être, ou chimères. Souvenirs de l’enfance enchaînée à la tristesse.

Elle se dit jadis l’enfer était froid, je voudrais mourir au soleil, enfouie dans les bras du vent torride, baiser de feu qui dessèche la peau, ravine le regard, arrache aux pensées un soupir de fin du monde.

Elle avance. Déjà les pieds réduits en cendres effleurent à peine le sol. Le corps flotte, virevolte, danse au rythme des ergs. Mouvements grotesques, elle le sait, elle s’en moque. Elle ne sent plus la piqûre du scorpion, encore moins celle du verre acéré, le sable du désert.

Elle avance. Pleine lune. Pleine la tête de tableaux fantasques qui surgissent à chaque coin de dune. Je rêve, songe-t-elle. Mais non, les tableaux sont là, suspendus à quelque invisible cimaise: navire sur mer houleuse, renard fuyant le fusil du chasseur, à l’horizon un phare dont le rayon balaie l’espace, tourne et tourne encore, lui tourne la tête… Coup de feu, elle sursaute, le renard gît dans son sang que le désert avale goulûment, le bateau s’enfonce dans la mer en colère dont les vagues vertes se dressent devant elle, frigorifiée. Se roule en boule, le front contre terre. Se pince, les images s’éteignent. Serait-ce mon imagination? Je me meurs, pense-t-elle, nul ne résiste à l’épreuve du désert. Un fennec bondit devant elle, renifle la bête étrangère au biotope, lèche la main de la femme, comme le ferait un chat en ronronnant.

Elle se relève, jette en arrière ses cheveux en bataille. Elle marche. Plein soleil ou pleine lune, le sable fait des caprices, il tourbillonne, claque au visage de l’inconnue venue le défier sur son territoire. Sable vivant, avaleur de formes humaines, sable fantôme qui ricane à l’abri de son suaire. Elle croit l’entendre parler. Je ne suis pas ton ennemie, répond-elle dans un murmure, je voulais seulement voir les mirages esquisser pour moi seule des œuvres scintillantes qui meurent à peine sont-elles nées. Le sable apaise la bourrasque, creuse un nid à ses pieds. L’eau jaillit. La femme se baigne, fraîcheur sur la peau recouverte de minuscules grains dorés. Quand l’eau doucement retourne aux profondeurs de la terre, elle aperçoit dans son miroir le visage d’une vieille, très vieille femme.

Cri. Se couche contre le sol encore chaud de la journée, elle gémit: depuis quand suis-je partie?

Tu nous appartiens, répond le vent… tu foules l’immensité aride depuis toujours. Elle observe ses mains brisées par le sel, ridées par le soleil, elle voit ses jambes, les pieds usés qui ne la portent plus. Je marche pourtant. Tu ne marches pas, expliquent les voix du silence, nous te portons depuis des lustres… Te souviens-tu fillette de l’enfance parmi les hommes qui ont massacré tes jours? Te rappelles-tu les amours qui sans cesse mouraient alors que renaissaient aussitôt de nouvelles illusions? As‑tu oublié les guerres, le sang, la misère?

Elle reprend la marche ou ce qu’elle nomme la marche.

Plein soleil, elle rassemble des idées lointaines, informes. Des bribes d’images se pressent devant ses yeux délavés par le temps. Le soleil réduit le décor à une surface incandescente à l’infini. Le ciel lui-même a perdu son vêtement d’azur. Livide comme le désert. Et elle? Ivoire elle aussi? Les os polis par la caresse implacable du désert? Elle regarde les pieds-moignons, les mains décharnées, elle tâte le visage émacié… la robe d’autrefois voltige, l’entourant de dentelles fragiles au travers desquelles le vent se faufile.

Je ne suis plus que carcasse, souffle-t-elle, privée de corps, de chair frémissante, bientôt squelette ambulant. Et je ne me suis aperçue de rien. Des larmes lui échappent.

Le vent entonne une mélopée: Les hommes t’appellent la Camarde, la grande Faucheuse.

Je suis donc morte. Elle égrène ces mots, une pointe de nostalgie aux lèvres… mais puisque je n’ai plus de lèvres…

Ne pleure pas petite, chuchote la fournaise à son oreille, tu as pour toi l’éternité. Elfe du désert, grande prêtresse du destin, tu n’es pas morte, tu es la Mort.

Plein soleil ou pleine lune, elle va. Qu’elle sanglote ou qu’elle rie, ses cheveux dessinent des étoiles filantes le long des dunes.

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Bernadette Richard est née à La Chaux-de-Fonds en 1951. Elle écrit depuis l’âge de 12 ans et travaille comme journaliste depuis 1981. Elle publie régulièrement des nouvelles dans différents médias en Suisse et à l’étranger. «Bernadette Richard a une particularité qui résume assez bien le personnage. Lorsqu’elle téléphone, elle ne prend pas la peine de s’annoncer ou de demander à son interlocuteur comment il va. Non. En principe, elle ne s’encombre pas de convenances et entre immédiatement dans le vif du sujet. Ce qui se traduit par un grognement ou un cri de colère, en fonction de l’actualité. Et puis ça se calme. Bernadette Richard, on peut l’appeler la sorcière, la rate, l’extra-terrestre, parfois même tata Berna et ça la fait rire.» -- M. Goumaz -- Bernadette Richard est journaliste et a publié bon nombre de romans. Pour plus de renseignements, visitez son site Web : http://www.berna-richard.biz.

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