Muller

On lui donnait cinquante ans, en fait, il n’avait pas d’âge. Les gens qui n’ont pas d’histoire n’ont pas d’âge non plus.

Il était peintre à mi-temps, une vilaine blessure au genou, et alcoolique à plein temps, une vilaine blessure au cœur.

Ce soir, vendredi, comme tous les vendredis, il n’avait rendez-vous avec personne au café de la gare. Il avait pourtant un ami, un ami fidèle même, mais ce soir, comme tous les vendredis, son ami avait pris de l’avance sur lui. Il avait le temps lui, il ne travaillait pas le vendredi. Alors, du matin jusqu’au soir, c’était en haut en bas la rue de la gare avec de fréquents arrêts dans les salons où l’on oublie les pourquoi.

Il s’assit au bar. Le patron l’accueillit d’un: « Salut Muller! », les « Monsieur » n’étant plus à sa portée. On ne reçoit pas du « Monsieur » quand on n’a pas de prestance.

Une serveuse maghrébine posa l’habituel verre de rouge devant lui.

Il y avait du monde ce soir. Ça riait, ça gueulait, ça racontait sa semaine avec des commentaires gras, l’esprit échauffé par la bière, le vin, la fumée.

Muller ne disait rien, il n’entendait pas grand-chose non plus. Il était habitué et puis, ce genre d’âneries ne l’intéressaient plus depuis bien des années.

Au « Ça va? » désintéressé du patron, il répondit que ça allait, en espérant qu’il ne s’accroche pas. Il détestait parler. D’ailleurs, ça allait toujours, il ne savait pas où, mais ça allait. Avec son verre de rouge, ça allait de toute façon bien mieux. Il le porta à ses lèvres. Sa main trembla légèrement, il en renversa un peu. Il le reposa avec une attention toute particulière.

Il sortit une cigarette de la poche de sa chemise, des brunes, les blondes le faisant tousser. Il alluma, la flamme du briquet zigzagua un peu avant d’atteindre son but. Elle brilla dans ses yeux, puis s’éteignit. Bourrasque de fumée sous les spots du comptoir. Il n’avalait jamais la première bouffée.

Elle était mignonne la petite serveuse. Un peu petite mais mignonne tout de même.

Il avait le droit de mater, sa mère était morte depuis une dizaine d’années. Une mère jalouse, possessive, une reine mère. Elle n’accepta jamais qu’il essaye d’être heureux. Elle enjoignit toutes les filles qu’il lui présenta de partir, de leur propre chef ou en les aidant un peu.

Il aurait pu, il aurait sûrement dû se battre pour elles, mais il ne le fit pas. C’était là tout son drame. C’était la raison pour laquelle il se retrouvait ici, seul, sans âge, sans histoire… et sans « Monsieur ». Il lui fallût une femme pour qu’on l’appelle « Monsieur ». Il faut toujours une femme pour que l’homme grandisse.

Muller n’avait connu que celles qu’on loue très cher pour pas longtemps. Ça n’était pas vraiment « une femme » mais ça coupait l’envie pour un moment. Du rêve avant, de la chair pendant, du dégoût après, du regret aussi.

Il passa une main instinctive dans ses cheveux gris et noirs, les lissa vers l’arrière puis termina comme une caresse sur son oreille et son menton. Il était en manque de caresses. Les femmes qu’il prenait en leasing n’offraient pas ce genre de prestations. Fellations, massages bouillants, spectacles à couper le souffle, presque tout ce que l’on désirait mais jamais de caresses, jamais. Ça faisait partie du domaine du sentiment et le sentiment, c’est quelque chose que l’on n’achète, ni ne loue. Point. Ces femmes-là sont sans doute les moins hypocrites de toutes. Il vida d’un trait le premier verre. Le second venait d’atterrir sur le tarmac brun souillé du comptoir.

Tout le monde connaissait Muller ici. Dans les petites villes, on se connaît tous. De vue, comme on dit. On connaît sans connaître tout en prétendant connaître. Muller était peintre, il travaillait pour les frères Michellod, une entreprise assez recommandable. C’est elle qui fut mandatée pour repeindre le bâtiment de la gare. Il y avait laissé une belle trace. Alcoolique, certes, mais talentueux.

Alcool parce que solitude, solitude parce qu’alcool. Un cercle vicieux dont il se savait aujourd’hui incapable de sortir. Pourquoi essayerait-il, pour qui?

Pour lui-même lui avait supplié son médecin. Il lui avait ri au nez. « Pour à nouveau ne plus oser me regarder dans le miroir? Bourré je n’arrive pas à me voir mais au moins, je n’ai pas peur de le faire! ».

De plus, vivre avec l’alcool avait d’indiscutables avantages: on devenait sage, on relativisait beaucoup.

Son médecin n’avait pas compris. Normal, il gagnait le quadruple de ce que l’on voulait bien jeter à Muller, il avait une villa en banlieue, une femme belle comme l’aurore, trois gosses nés avec la science infuse et les promesses d’une scolarité que l’on réserve à ceux qu’un sperme noble a procréés.

Il ne le lui avait pas dit, il était allé boire un coup pour effacer une certaine envie de lui coller son poing sur la figure.

Il croisa les bras sur le comptoir, les manches de la chemise quadrillée vinrent pomper le vin qu’il renversa tout à l’heure. « Pas perdu pour tout le monde », se dit-il. Il regarda les jambes de la petite serveuse. Des jambes majuscules enveloppées d’un nylon cadeau noir. Il regarda sans vraiment voir. Elle était déjà ailleurs que ses yeux regardaient encore. L’esprit commençait à s’évader, ça faisait du bien, cette charogne de rancœur ne tarderait pas à capituler.

Il vida son second verre, commanda deux décilitres de vin, pour que ça dure plus longtemps, pour pouvoir observer un instant le manège des petits seins qui s’activeraient un instant devant lui. Elle n’avait aucune crainte à avoir la petite Maghrébine, il n’était pas du genre à essayer de concrétiser quoi que ce soit. Il n’avait jamais concrétisé aucun de ses rêves. Elle le savait, elle ne disait rien, et puis, elle avait trois gosses à la maison et son patron connaissait le bonhomme. Une mauvaise remarque lui eût peut-être coûté sa place. De surcroît, elle le trouvait attendrissant ce type sans âge, sans histoire avec sa gueule de chien battu, son front large, ses bajoues qui tombaient comme des falaises ruinées par l’océan et ses yeux gris, toujours à demi fermés. Elle le servit, il remercia d’un grognement inaudible.

Il souffla. L’un des jeunes venait de mettre un disque.

Il n’appréciait pas la musique, ni la musique ni toutes ces choses qui pouvaient le faire se souvenir. Son voisin en écoutait toujours à cette heure-ci, c’était l’une des raisons pour lesquelles il sortait. Il ne pouvait quand même pas aller lui dire de mettre un casque parce qu’il avait peur de se rappeler, de ressentir!

Les petits seins s’éloignèrent. Il trempa ses lèvres dans le nectar rouge que d’honorables vignerons avaient préparé avec soin pour l’aider à s’envoler. Il vit les plants de vignes, les caves fraîches, les milliers de flacons à bague rouge, les tables de dégustation. Il pensa, pour penser à quelque chose, le trajet que suivit le divin breuvage avant d’arriver dans son verre. Tout cela pour ça! Mais enfin, il aidait à écouler la production locale, il était un bon gars, bien du terroir!

Une odeur exagérée de parfum l’enleva à son voyage. Un homme soigné, cravate, chemise blanche et tout et tout vint s’asseoir à ses côtés. Il le regarda en coup de vent. Il ne le connaissait pas, un étranger sans doute, en tout cas, pas un du coin. Il commanda un café. En effet, il ne venait vraiment pas d’ici. Il resta l’espace de six gorgées et de deux coups de fil et disparut dans la nuit. Un météore, Muller resta sur son siège, il avait décroisé les bras. Sa main droite tenait la cigarette, le majeur de la gauche caressait une infime parcelle de son front gras.

Ce soir, il était un peu plus fatigué que d’habitude. Ça faisait quelques semaines qu’il traînait cette sale léthargie après lui. Un boulet de plus. Un de plus ou un de moins.

Bientôt la retraite. Il aurait préféré ne pas y penser, à la retraite. Pour quoi faire bon Dieu? Il n’était pas question de retraite, il ne sera jamais question de retraite. Il en avait déjà parlé à Marc Michellod. Il pourrait continuer à travailler, pas comme avant, certes, mais il lui avait promis qu’il aurait toujours un petit truc pour lui. Un truc au noir bien sûr mais vu ce que c’était payé, il n’y avait pas grand risque que l’on vienne l’ennuyer avec ça.

La petite repassa devant lui, il la regarda un peu plus haut qu’à l’accoutumée. Tiens, elle a un visage! Il le savait, bien sûr, ce n’était pas la première fois qu’il regardait au-dessus des deux mamelons. Il n’aimait pas trop son nez d’épervier, sinon, il la trouvait assez jolie. Elle le vit, elle lui fit un sourire, comme un clin d’œil, de ces sourires gênés, attendris, que l’on jette à ceux qui font de la peine. Muller sourit aussi puis détourna les yeux, il n’appréciait pas trop qu’on le prenne en pitié, il ne s’en sentait pas le droit.

Il devait être fort, comme un bœuf, comme sa mère le lui avait seriné lorsque le cœur de son père avait explosé en mille morceaux sous la pression trop grande de ses trop larges cuites. L’alcool était affaire de famille chez les Muller. On s’en transmettait le penchant de père en fils, comme d’autres transmettent le cancer.

Il avait souvent vu son père pleurer, ça l’avait marqué, profondément. Un père, ça ne pleure pas en général. Ça boit ou ça quitte lâchement sa famille, mais ça ne pleure pas. Le père de Muller pleurait et buvait, souvent.

Il avala cul sec un verre entier de Côte pour oublier qu’il avait un père et qu’il lui manquait. L’abreuvoir faillit déborder, il devait penser à rentrer maintenant, rentrer et se finir tranquillement à la maison. Là, personne ne viendrait le regarder de travers si une vague produisait un léger débordement.

Il paya, la petite remercia en refermant sa bourse. Il répondit à son dos déjà tourné vers d’autres clients. On y percevait l’attache du soutien-gorge.

Le décollage du siège fut long et douloureux. C’était toujours la même chose lorsqu’il restait trop longtemps assis, la jambe repliée. Il analysa sa montre, pensa qu’il devait approcher des dix heures. Il ajusta son veston sur sa bedaine, inutile de penser le fermer! se courba lentement, dans un mouvement de mime de rues, à la recherche de ses cannes. Son genou lui arracha presque une larme, ses dents manquèrent exploser sous la pression qu’il imposa à sa mâchoire pour ne pas crier. Saloperie!

Dehors, deux mâles et une femelle se disputaient afin de savoir si elle allait monter dans la Béhème ou dans l’Audi.

Il réfléchit au chemin qu’il devait prendre pour rentrer chez lui. Sur la droite, tout d’abord, suivre un instant la secondaire puis tourner à droite, deux cents mètres, traverser la nationale, tout droit et puis à gauche. Ensuite, trois étages à pied parce que l’ascenseur ne fonctionnait plus depuis deux mois, et puis la délivrance.

Il fut fatigué d’avance. S’il n’avait pas été seul, si quelqu’un avait pu le ramener en voiture, il ne s’en serait pas senti le courage mais là, forcément.

Muller ne marchait plus depuis son genou: il se traînait, se poussait, se tirait, essayait de se porter du point A au point B avec force grimaces et explosions de mâchoire.

Quatre cents mètres, une demi-heure et trop de cigarettes plus tard, il atteignit le palier du troisième étage. Cinq minutes encore, pour reprendre son souffle et chercher ses clefs. S’il venait à les avoir oubliées au café de la gare, il dormirait sur le palier, tant pis car là, il n’avait plus la force, même de descendre d’un étage. Il les trouva finalement, au plus profond du jean.

Il visa la serrure, tira quelques salves qui n’atteignirent pas la cible puis toucha plein but. Quel réconfort d’entendre la clef glisser dans la serrure, le pêne se retirer de la gâche, la porte s’ouvrir! Quel réconfort!

Il ferma la porte, tourna la clef. Un souffle long, profond. Il toussa, beaucoup. Dans un dernier effort, il passa aux toilettes faire de la place. Il regarda le jet d’urine, lui sourit, lui dit: « Tout ça que les paupières n’auront pas ». Il sortit sans tirer l’eau, sans se laver les mains. Ça faisait longtemps qu’il avait oublié cette habitude.

Sa cuisine se trouvait dans une sorte de placard, derrière deux grands vantaux. Il ouvrit, ça déclencha l’électricité. C’était bien pensé, ça avait empêché bien des fois qu’il mette le feu à son studio. Il suffisait de le fermer et hop! l’électricité se trouvait coupée. Un truc génial! Il prit une bouteille de gros rouge dans le frigidaire, boita quatre pas jusqu’à son canapé, étendit sa jambe douloureuse sur un pouf qu’il s’était acheté exprès.

Il pouvait enfin commencer à se finir tranquillement. Depuis que ses mouvements étaient limités, il s’était organisé. Tout se trouvait à portée de main: la télécommande, un cendrier pouvant accueillir les mégots de trois paquets, une cartouche de cigarettes presque toujours pleines, deux la plupart du temps, trois briquets, une boîte d’allumettes et son coussin qu’il se mettait sur le ventre, pour se réchauffer, comme une présence.

Il y avait des bibelots de partout, des petites figurines de femmes, des briquets vides, des porte-clefs, des modèles réduits de trains, de voitures, des cendriers, quelques disques des années cinquante. C’était sa façon à lui de ne plus être seul, c’était son petit monde, ses femmes.

Il avait un faible pour Elvis, c’était un peu ses jeunes années. L’Amérique des années cinquante, les grandes idées, ses premières amours. Il se sentait quelques parallèles avec Elvis, surtout sur la fin. Mais il n’écoutait plus trop.

Il alluma une cigarette et la télévision. Un peu de bruit, des images, des vies. Ça rassurait de voir que ça bougeait autour, même en différé, ça rassurait. Aussi étrange que cela paraisse. A cette heure-ci, la vie se trouvait bien dénudée et très facilement abordable, ça n’était pas la vraie vie, bien sûr, mais quand même. Il changea de chaîne. Ça l’intéressait comme ça intéresse tous les hommes mais il préféra se noyer dans d’autres miroirs. Ça lui aurait donné des idées, des idées onéreuses. Des idées dont la réalisation le dégoûtait, pour lui et pour la femme qui eût à s’occuper de ce qui lui tenait lieu de corps.

Il suivit une partie de la nuit l’histoire fascinante d’une microsociété de chimpanzés.

***

Il passa le week-end à regarder par la fenêtre. Il faisait beau, chaud, on était en août, il se trouvait à deux millions d’années de son école de recrue mais il suivait toujours les conseils avisés, très avisés, du capitaine: « Boire avant d’avoir soif, toujours. » Il y avait des enfants avec des parents. Ils couraient dans tous les sens avant de s’embarquer dans des voitures, direction quelque lac, quelque piscine, quelque autre endroit dans la montagne, enfin, ailleurs. Là où il n’allait que peu souvent. On ne trouve aucun plaisir à se promener quand on est seul. Il aimait bien les enfants, Muller. Peut-être aurait-il même été un bon père. En tout cas, il aurait su que dire sur certaines choses de la vie. Mais on est toujours bon théoricien quand on n’a pas la pratique.

Le dimanche, à dix-huit heures et trente minutes exactement − il avait regardé l’heure lorsque l’on sonna à sa porte –, il lui arriva comme un cadeau du ciel. Il n’était peut-être pas si hermétique que cela, le ciel.

Il ouvrit sur une fort jolie jeune femme. La future épouse du voisin. Un voisin qu’il ne connaissait pas trop, ils s’étaient souvent vus mais il était toujours pressé.

Il lui offrit avec grand plaisir le sel quémandé, rajoutant un grand sourire. Elle lui fut immédiatement sympathique. Jeune, fraîche, pétulante, très abordable, ils discutèrent un peu. D’où venait-elle? Restait-elle longtemps? Oui, c’était très joli comme endroit, très calme aussi, ça faisait trente ans qu’il y habitait. Si elle avait besoin d’autre chose, il ne fallait pas hésiter.

Ça lui ferait de la visite, ça lui permettrait de parler un peu, de voir du monde sans devoir parcourir un chemin de croix. Le soir même, il remercia le ciel en s’ouvrant une bonne bouteille, et en la finissant, cela va de soi. L’avion qu’il pilota ce dimanche soir l’emmena un peu plus loin que d’habitude. Il s’endormit un peu plus tôt aussi. Maudite fatigue, lourde comme mille cuites.

Le mercredi suivant, elle vint lui apporter une part de pizza faite maison, pour le remercier. Un délice au palais et au cœur. A-t-elle seulement su à quel point il lui avait fait plaisir? Il en lécha l’assiette. Il était tellement content d’avoir quelqu’un qui lui offre un peu plus que de l’indifférence gênée. Le lendemain, en partant travailler, il posa l’assiette devant leur porte. Pour la première fois depuis des lustres, il avait fait la vaisselle juste après avoir mangé. Il y avait ajouté une petite babiole, une petite cuisinière modèle réduit en fonte avec tout son attirail de casseroles et autres poêles.

Ils se tutoyèrent rapidement, ça lui rappela qu’il avait un prénom.

Elle était du genre entreprenante, un petit bout de femme dont les qualités eussent contenté la plupart des hommes de cette planète. Elle lui avait proposé de faire le ménage chez lui, s’il le voulait. Il s’était senti tout timide, tout honteux du bordel total qui régnait dans son antre. Il avait accepté, à la seule condition qu’il la payât. Réticente au début, elle avait fini par accepter. Les jeunes ont toujours besoin de petits sous. On s’était serré la main, comme on concluait les contrats dans les années cinquante. Dès qu’elle fut partie, ce jour-là, il avait décollé les affiches de Playboy des murs. Ça faisait quinze ans qu’elles faisaient partie d’une décoration qu’il ne voyait plus. Elles laissèrent un beau rectangle blanc. Ça le fit rire, vraiment rire. Ça l’étonna, ça effaça la fatigue, un moment. Il se remit un disque d’Elvis, sacré Elvis, il avait quand même une belle voix!

Elle vint alors une fois par semaine, dans un tourbillon de fraîcheur et de bonne humeur. Elle faisait la poussière, elle mettait un parfum de propre sur celui de la cendre froide, un renouveau de printemps dans son vieux cœur épuisé. Il s’arrangeait toujours pour qu’elle n’eût pas trop à faire. Il s’était remis au ménage alors qu’il avait maintenant quelqu’un pour le faire.

Comme il arrive encore parfois dans les toutes petites villes, il lui avait laissé les clefs de son studio. Comme cela, si elle voulait effectuer sa tâche alors qu’il se trouvait au travail, elle pourrait quand même venir tout embaumer de ses exhalaisons magiques. Il préférait cependant qu’elle vînt lorsqu’il se trouvait chez lui. Ce n’était pas une question de confiance, non. C’était pour qu’il pût échanger quelques mots avec quelqu’un. Ça soulageait de discuter, ça permettait de penser à autre chose qu’à soi, qu’à rien. Et puis, il rigolait beaucoup avec elle, il n’y avait pas une visite sans qu’ils n’éclatent de rire.

Il remarqua qu’il buvait moins les jours où elle venait. Elle ne le lui eût pas reproché, bien sûr, c’était probablement parce qu’il se sentait mieux.

Elle se maria avec le voisin. Ils partirent en voyage de noce. Muller se sentit seul, délaissé, mais que pouvait-il faire? Elle avait une autre vie.

Il ne parla à personne de cette nouvelle amitié, beaucoup n’y auraient rien compris, beaucoup se seraient moqués, beaucoup auraient souri devant lui, l’auraient qualifié de vieux cochon par derrière. Comment peut-on s’imaginer, lorsque l’on ne sait rien de la solitude, qu’il existe des grâces, des sursis si précieux qu’aucune mauvaise pensée ne saurait les ternir. Il y a, dans le cœur des hommes finis, des vertus qui surprendraient, des honneurs antinomiques, des dilections enfantines.

Un jour, on apporta un bouquet aux jeunes mariés. On le posa simplement devant la porte, sans se soucier de savoir si quelqu’un le réceptionnerait jamais. Il emplit un vase d’eau − le genre de liquide qui ne lui servait pas à grand-chose. Il les plaça dedans et prit quelques photos, afin que, lorsqu’ils reviendraient, ils puissent en profiter. Il changea l’eau tous les jours, jusqu’à ce qu’il entende à nouveau du bruit à côté.

On était revenu, donc. Il espéra un passage, même en coup de vent. Il voulait être rassuré, on ne l’aurait pas oublié. Elle ne vint pas. Il se fit une raison, il n’était pas présentable, son genou lui faisait mal, sans compter cette fatigue abominable qui le prenait désormais dès le réveil.

Ça l’effrayait un peu. S’il pouvait prendre des analgésiques pour son genou, pour les maux de tête du lendemain, un verre ou deux de plus contre l’insomnie qui guettait, contre la fatigue qui pesait, il ne pouvait rien faire, strictement rien.

Il essaya le jus d’orange le matin, la vitamine C dans le courant de la journée, mais non. Ça faisait effet quelques pauvres minutes et elle revenait, on aurait dit plus forte encore. Il se dit qu’il devrait consulter. Ça faisait à nouveau trois semaines qu’il ne travaillait plus. Depuis qu’elle était partie. Elle lui avait bouleversé ses habitudes et lorsqu’il se fût agi de les réintégrer, il ne put plus. On devient vite dépendant de quelqu’un lorsqu’on vit seul et, de surcroît, malade.

De cette période de léger doute s’ensuivit une autre, euphorique presque. Elle revint, sa muse, voleter de la télévision à la cuisine en passant par la petite bibliothèque, musée improvisé pour bibelots chanceux. Quand on n’a plus d’histoire, on garde tout.

Elle vit les rectangles blancs. Elle demanda. Il répondit, rougissant. Ils rirent de bon cœur.

Lorsqu’elle eut fini de taquiner la poussière, il lui proposa du café. Elle accepta. Ils parlèrent un peu. D’eux, de leur jeunesse. Elle lui expliqua ses projets: elle voulait avoir un enfant, déménager, ils étaient en train de chercher.

Tu me donneras ta nouvelle adresse? demanda-t-il, comme cela, pour s’assurer d’un suivi. Bien entendu, et toi la tienne? Il la regarda comiquement. Elle comprit, ils rirent encore. Doux moments que ceux-ci.

Ils écoutèrent de la musique: Elvis. Elle aima, quoiqu’elle préférait les chanteurs encore de ce monde. Mais là, à ce moment et avec lui, elle aima. Il y avait un peu de cette ambiance chaude et familière des années cinquante dans le studio de Muller, surtout lorsqu’il allumait les dizaines de bougies disséminées un peu partout.

Lorsqu’il allumait tous ces petits feux, le studio prenait des airs de donjon. On ne se trouvait plus vraiment au XXe siècle. On ne se trouvait pas vraiment dans un autre siècle non plus. C’était chez Muller, tout simplement. L’alcoolique au cœur tendre avait des velléités romantiques. Il ressentait le besoin de voir briller les chandelles physiques qui ne brûlaient plus en lui. Avec elle au milieu, ça prenait des allures de conte de fée. La belle et la bête, revu et corrigé.

Muller vécut dans ce contexte les mois les plus doux de sa vie. Elle était tombée à point nommé, une unique, une sublime sucrerie.

Ils regardèrent ensemble les photos d’une jeunesse encore ambitieuse. Il était assis sur une balançoire, assis sur un muret, assis sur une chaise de jardin rouge. Toujours assis, les yeux toujours comme cherchant quelque chose au-delà de l’objectif. Assis, rêveur, déjà nostalgique? On ne saurait en faire le pari mais il y a des choses qui surprennent.

Etait-ce lui, était-ce un autre sur ces images? Lui, bien sûr! L’effort de mémoire saurait toujours l’en persuader. Un autre, certainement aussi, car du jeune homme, il ne reste pas grand-chose, sinon la position assise. Il a en outre gardé sa façon de se duper, sa manière de s’évader dans d’impossibles rêves, ce cœur à la fois solide et léger comme l’air, transparent. Il croyait toujours en cette idée tenace que la vie était simple. Rien de plus simple que la vie, rien de plus banal, rien de plus monstrueux que les complications imposées par si peu qu’on se demande comment il se fait qu’on leur donne raison.

L’âge et les désillusions obligatoires ne l’avaient pas aigri. Quand on vit seul on peut rêver à sa guise. C’est dangereux et indispensable à la fois. Mais pourquoi s’en priver puisque l’infamie des chutes, des retours, n’implique que soi-même?

Elle allait partir, lui confia-t-elle. Pas très loin, assez loin tout de même.

Lui aussi s’apprêtait à partir. Un peu plus loin mais il resterait tout près, toujours. Il le savait, il ne le lui dit pas.

Elle déménagea, il s’envola quelques jours plus tard. Elle revient tous les ans verser quelques larmes sur le tertre à peine fleuri.

Là, devant le petit dôme de pierre, elle lui parle des injustices de la vie ou plutôt, elle ne lui en parle pas, il sait déjà.

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Né en 1970, à Martigny en Valais, David Charles habite depuis 17 ans en Suisse allemande, dans le Canton de Zurich. Écrire ? Bien sûr, toujours, partout. Depuis très longtemps et le plus longtemps possible. Rester vivant, tout est là. Il a créé en septembre 2007 un atelier d’écriture francophone à Zurich.

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