Vive la science !

C’est la fin du monde, un type sérieux l’a dit récemment lors d’une conférence : le truc fumant du CERN, leur expérience, ALICE n’est pas celle du pays des merveilles. Il va y avoir des trous noirs, enfin au moins un. C’est le contraire de la poussière ; on ne peut pas les balayer ou les cacher sous un tapis car c’est le tapis qui s’en va avec la balayette et, tôt ou tard, nous allons disparaître, absorbés comme un petit-beurre trop mou dans un flan au chocolat.

Fort heureusement, la technologie actuelle étant presque aussi défaillante que les certitudes humanitaires du président Georges, nous avons droit à un petit sursis salutaire. Deux fils qui se touchent dans un grille-pain expérimental, un plomb qui pète, un café qui se renverse sur un clavier ou un sandwich abandonné par mégarde dans le grand machin protonique, et hop : l’humanité gagne quelques mois. Sursis modeste si l’on prend en compte le temps qui nous sépare de l’apparition des dinosaures et de l’invention du discours politique, mais sursis tout de même. Privilège du commun sur l’élevé, du réalisme sur la science : la fin du monde s’en retrouve finalement reportée au printemps. Il est bon d’inscrire ici une petite précision à l’attention des botanistes amateurs : le poids total des bourgeons étant insignifiant par rapport à la simple moitié du Cervin, le trou noir ne s’en trouvera pas ballonné, non ?

Mais pourquoi la peur et la panique ? Pourquoi l’angoisse et la stupeur ? Un peu de maîtrise et de raison ! Certes, la notion de disparition évoque chez vous et moi des visions effroyables de caisse en sapin verni cernée de fleurs en plastique, de pleurs interminables et lancinants, de tentures en velours noir et cette image terrifiante de la tante Berthe noyée de chagrin, sanglotant en implorant le ciel de lui rendre l’être aimé mais disparu.

Mais là, trou noir aidant, tout est différent car s’il y a dans la disparition traditionnelle cette notion de ceux qui restent, des souffrances qu’ils endurent à la simple évocation d’un souvenir émouvant; un premier regard, un premier souffle, un débat constructif sur la banquette arrière de leur première voiture ou le baptême du petit dernier, il n’en est rien avec le trou noir car nous disparaîtrons tous. Pas de solitude, pas d’exceptions, pas de survivants; non seulement nous partirons tous ensemble ou presque mais tout ce qui nous a fait rêver partira avec nous ! Non content de partir avec vos proches, vous partirez avec tout le reste : veaux, vaches, cochons, serpents, voisins et dromadaires !

Certes, il y a dans la notion de partir ensemble des choses très communes et peu propices au rêve, car la tante Berthe sera du voyage avec son vaisselier, ses chats et ses vieilles culottes en coton, ainsi que la totalité de vos ancêtres avec leur caisse en sapin verni. On ne peut pas faire dans le commun que du majestueux.

La disparition générale apportera son lot de rencontres étonnantes pour ne pas dire détonnantes car si le trou noir finira par être une béance démesurée nous serons aspirés dans sa phase étroite dite de « l’entonnoir ». Nous y croiserons tout le monde et tout ce qui leur a servi de terre ou de conviction.

Le petit président et sa femme collés serrés pour l’éternité en écrasant la guitare de l’une sur le costume de l’autre. Sa Sainteté Benoît seize, cul par-dessus tête, partageant ses derniers instants de stupeur avec Sophie Marceau sortant de sa douche. Le caniche de ma voisine coincé dans la perruque d’un pianiste réputé. Le vélo de Michaël enroulé autour du cou d’un philosophe genevois. Nous partirons ensemble.

L’autre avantage du trou noir, c’est que nos âmes n’y survivront pas non plus. Point de salut, c’est scientifiquement prouvé : il n’y a vraiment rien derrière le trou noir, ni paradis, ni enfer. Rien.

La réincarnation ne sera donc pas d’usage ; tant pis pour ceux qui s’imaginaient dans une vie meilleure et ailleurs, dans un retour pétillant en femme généreuse, en moine tibétain d’une sagesse millénaire ou en singe de la forêt vierge.

Désolé encore pour ceux qui se voyaient nus et flottant sur des nuages, un cigare aux lèvres, en train de manger des fraises. Navré pour vous aussi soucoupistes convaincus, vos martiens et leurs comètes en aluminium finiront en purée cosmique tôt ou tard !

L’avantage étant que, débarrassés de vos peurs et de vos craintes, libérés de vos doutes et de vos contraintes, délivrés de ces pénitences qui ont trucidé vos existences, vous pourrez enfin exploser, exister, dans vos derniers instants de liberté, celle de la saveur des interdits transgressés. Vous connaîtrez alors la première et la dernière liberté. Celle de ne pas avoir à se demander pourquoi vous existiez.

Bientôt, par un petit matin de printemps et lorsque la machine sera réparée, le trou noir apparaîtra du côté de Meyrin. Méfiez-vous de ne pas être tout de même dans les tous premiers à vous lever pour voir ça de plus près ; vous y seriez aspirés en compagnie de ces infatigables promeneurs insomniaques, ces lève-tôt incorrigibles et leurs petits chiens bruyants. Non seulement ce sont des râleurs impénitents, mais passer de la terre à l’infini en compagnie des petits sacs verts qui contiennent les déjections matinales de leurs Mirza favorites serait d’un goût douteux.

Accrochez-vous un peu ! Vous aimiez la musique ? Avec un peu de chance vous passerez de vie à rien en compagnie d’Alain Morisod et des Sweet People ! Il y a, certes, l’inconvénient de l’accordéon collé sur le front sans parler du piano nacré, mais quel prestige ! Quel envol !

Vous rêviez de vengeance ? Elle sera de courte durée mais tenez-vous donc à une barrière solide ! Quelle joie de savoir que votre taxateur sera parti avant vous, absorbé avec son café matinal, son pyjama grotesque et l’édition du Matin Dimanche en couleur !

Tenez le coup, saisissez un pilier au passage et regardez passer le maire encore aviné de votre commune affirmant que c’est un scandale qui ne restera pas impuni tout en réajustant sa veste protocolaire, paré comme une majorette pour le défilé final, l’ultime discours, la dernière promesse.

Ce sera la fin, une fin magnifique. Vous rêviez encore de voyages incroyables ? Patience car vous partirez aussi avec vos skis, votre bonnet ridicule et les Alpes autrichiennes. Envie de plonger une dernière fois ? Du calme, les poissons exotiques, votre combinaison et vos bouteilles, votre tube de crème à bronzer, vos bikinis trop petits, l’immonde paire de chaussures en plastique verdâtre et la plage, la mer et les embruns seront de la partie aussi.

Tout, absolument tout : votre pizzeria favorite, votre collection de capsules de bouteilles de bière, la petite secrétaire de la comptabilité, Uma Thurman et son short, vos aspirines et votre belle-mère. Quelques despotes aussi, des écrivains encore, des imbéciles surtout, sans oublier votre brosse à dents. Tout vous dis-je.

Et pour une fois, vous qui faisiez la queue devant les premières au cinéma, la course sur l’autoroute, la resquille à la cantine et qui possédiez toujours le dernier truc à la mode : inutile encore d’être dans les premiers car vous ne pourrez le raconter à personne.

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Jérôme Rosset n’est pas un écrivain sérieux.
Il habite Genève où il est né en 1963.
Il lui arrive parfois de finir des nouvelles, malgré ce qu’en pense Cousu Mouche.

Jérôme Rosset a assumé avec brio et loyauté la fonction de konopsoproctotrype du Comité Cousu Mouche. Il a donné sa démission en août 2006 pour se vouer corps et âmes à l’écriture de loufoqueries.

En 2009, il publie aux éditions cousu mouche son premier recueil de nouvelles : Nobles Causes.

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