Père La Tête

Depuis des générations, la famille Latours travaille au service du Roi, mais n’a jamais été anoblie. Soucieux de cet état, l’Abbé Latours,  quatrième remplaçant de la cour de sa Majesté le Roi de France et prêtre officiel de la domesticité, a décidé de remédier à cette injustice qui n’a maintenant que trop duré.

Extraits du journal de l’Abbé Latours

Durant la messe de ce dimanche, j’ai été surpris de voir apparaître une dame de l’entourage de la Reine. La Comtesse de la Barre a assisté pieusement à l’office au premier rang. Comme pour se montrer. Il faut dire que ce dimanche Versailles est presque vide. Toute la cour a abandonné le château pour un pique-nique, une partie de chasse ou une campagne militaire qui démarre – je ne sais plus trop bien.

J’allais donc commencer le rituel rébarbatif des confessions. Les domestiques défilent pour m’exposer les détails sordides de leur vie insipide faite de courbettes, d’obséquiosités en livrée et de petits méfaits inconséquents. Qui, a pris une pomme ou une cuisse de poulet dans les plats destinés à la table du Roi, qui a dû satisfaire aux caprices libidineux de tel ou tel courtisan… D’un ennui ! Alors quelle fut ma surprise de voir la Comtesse se présenter dans le confessionnal !

La confession de la Comtesse fut plus terne que celle d’une fillette de dix ans. Selon le Père Bourgoin, spécialiste de ces dames, il y a deux profils : l’obsédée qui occupe les absences de son mari impuissant en glissant dans son lit un jeune domestique tout frétillant (celui qui ne me confessera qu’un vol de pomme ce prochain dimanche) et la prude qui réfrène ses pulsions en passant des heures en prière. Les deux viendront dimanche s’empourprer derrière le grillage en parlant de gourmandise et de colère pour faire bonne mesure alors que les deux pratiquent avec un art consommé, l’envie, l’orgueil, l’avarice et la paresse. Le mensonge, bien que n’étant pas dans la liste des péchés capitaux, reste le mode d’expression le mieux pratiqué. Madame la Comtesse de la Barre ne fait pas exception à la règle – deuxième catégorie ! Mais peu importe, elle gravite directement dans l’entourage de la Reine. Je me suis donc poliment offusqué du chocolat en trop et du ton, soi-disant trop brusque dont elle avait usé envers son fils. Elle m’a avoué ces idioties, dévorée par la honte (excellente simulatrice). Je l’ai tancée (un petit peu), condamnée à deux « Pater » et trois « Je vous salue Marie ». La peine n’est pas bien lourde, elle reviendra !

Bien vu ! Madame de la Barre est revenue. Mêmes péchés, même pénitence à un ou deux détails près.

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Voila trois mois que La Comtesse De la Barre vient tous les dimanches. Mais aujourd’hui je lui ai suggéré de prendre la dernière place dans la colonne des contrits. J’aurais plus de temps à lui consacrer. Je ferre le poisson.

Gagné ! Venue la dernière, elle m’a parlé de tout et de rien et confessé un joli péché bien menti pour justifier son passage. Prise par le temps, elle m’a demandé si j’étais disposé à confesser en privé et en semaine. Je n’ai pas voulu lui faire croire que je n’attendais que ça et lui ai proposé de lui faire porter un pli pour ma réponse. Elle sera positive cela va de soi.

Et dire que j’avais rangé La Comtesse de la Barre dans les bigotes aigries. Elle ne vient à la messe des domestiques que pour se délecter du paysage. Mes vingt-cinq ans doivent être plus attractifs que les cinquante de Monsieur le Comte. La Comtesse n’est plus très fraîche et guère plus entretenue que les petites dindes que je croise près de ma chambre. Par contre, l’emballage est bien plus attrayant. Rendez-vous est pris pour la semaine prochaine…

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Depuis deux ans maintenant que je fréquence plus souvent les couloirs du château, j’ai été surpris en sortant de la chambre de Christine, la camériste de la Reine. Il était bien deux heures du matin. Alors que je fermais délicatement la porte, surgit, derrière moi, le Roi. J’ai cru mourir de frayeur. Il se tenait à peine à quelques pieds de distance. Il devait se rendre nuitamment dans les appartements de la Reine (je suppose). Il me fit sursauter en m’apostrophant : « Que faites vous là mon Père ?  Allons, j’attends des explications ! » « Sire, Christine, la camériste de sa Majesté la Reine cherchait une oreille pieuse pour la tranquillité de son âme. Elle a commis quelques erreurs envers le Seigneur et ne pouvait trouver le sommeil sans absolution » (pas très crédible, mais bon…). « Vous n’avez pas à circuler dans cette partie du Château dans cette tenue à pareille heure. Vous vous présenterez à moi demain à dix heures afin que je décide de votre sort. Entre-temps disparaissez ». J’en tremble encore. Si le Roi ne me condamne pas au cachot, il va certainement m’envoyer aux galères. Pardonnez-moi Seigneur tout puissant !

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Je n’y comprends plus rien. Je me suis présenté quelques minutes avant dix heures au secrétaire du Roi, prêt à patienter plusieurs heures comme c’est de coutume. Déjà quatre ou cinq courtisans attendaient pour obtenir une audience. Première surprise, le secrétaire de sa majesté m’a fait entrer immédiatement. Je me suis incliné profondément alors que le Roi me tournait le dos observant les jardins de Versailles. « Si mes renseignements son bons, vous êtes l’Abbé Latours, confesseur des domestiques du château. N’est-ce pas ? » Et il se retourne. « Oui Sire » (plus bas encore, je frôle le plancher). Il poursuit : « Certaines de ces Dames, je ne parle pas de la camériste de la Reine, ne tarissent pas d’éloges à votre encontre. Pouvez-vous m’expliquer ça ? ». Terrorisé « Je ne suis que l’humble serviteur de leur foi. Je suppose que la nourriture spirituelle qu’elles peuvent trouver dans mes paroles répond aux questions de leur âme. Je reste le jouet de Dieu et ne peux m’opposer à Ses desseins » J’ai cru que j’allais m’évanouir. Un peu plus affable, Sa Majesté poursuit :« Il reste un problème ! Votre robe de bure est indigne des lieux que vous fréquentez. Je ne puis tolérer qu’un moinillon se promène avec ce… ce… ces haillons dans les couloirs du château de jour comme de nuit. J’exige que vous portiez un habit plus convenable si vous êtes appelé à revoir une de ces Dames ». Alors que je devais être aussi pâle qu’un bol de lait, je me suis enhardi et osai : « Sire, il m’est évident que l’habit de moine est indigne du palais, mais le pécule attribué à ma fonction ne me permet pas une dépense aussi importante qu’un nouvel habit ». Le Roi s’est alors assis à son bureau, a rédigé un document qu’il m’a tendu et d’un geste m’a congédié. En sortant, j’ai bien senti le regard réprobateur des courtisans en attente, mais j’ai filé sans demander mon reste. Il m’a fallu bien dix bonnes minutes pour rassembler mes esprits. J’ai échappé à la peine de mort… Je vais lire ce pli maintenant.

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La lettre du Roi est adressée au tailleur de la cour. Il lui demande de me confectionner des habits présentables, la dépense étant prise en charge par la cour. Une seule condition, l’habit doit être noir afin de refléter ma fonction d’ecclésiastique. Me voilà non seulement nourri logé, mais également blanchi.

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Cinq ans ! Les Dames de la cour font appel à mes offices, le Roi me paie ma garde-robe. Il faut que j’organise une petite agape pour mes fidèles « ouailles » et célébrer cet anniversaire…

Madame de la Barre a obtenu que nous puissions utiliser un des pavillons du jardin français de sa Majesté Marie-Antoinette. Nous allons avoir une petite fête délicieuse.

J’ai cru que j’allais m’évanouir lorsque nous avons vu sa Majesté le Roi s’inviter à notre collation. Par chance, les réjouissances n’avaient qu’à peine commencé et aucun débordement n’avait encore eu lieu. Le Roi s’est montré aimable, même jovial. C’est bel et bien un brave homme. Juste avant de partir, il m’a, à nouveau, convoqué pour une audience demain matin. Que dois-je penser ? Son humeur joyeuse dissimulerait-elle un mécontentement ?

Décidément, le Seigneur me béni de ses bienfaits au travers de notre Roi. J’ai du attendre deux heures dans l’antichambre avant que le secrétaire me fasse entrer dans le bureau de sa Majesté. Je n’ai rien eu à dire et le large sourire qu’il arborait m’a confirmé que je n’avais rien à craindre. Bien au contraire. Mais je préfère noter les paroles du Roi afin de m’en souvenir au besoin. « Il me semble que vous êtes issus d’une famille modeste. Mais comme vous faites merveilles, j’ai donc décidé de vous octroyer le titre de Marquis et vous attribue des terres en pays bourguignon. Vous êtes mon Père, à compter de ce jour, le Marquis Fourchambault de Latours. Voici vos titres de noblesse et les actes de propriétés qui vous assurerons une petite rente confortable si vos paysans remplissent correctement leur office. Vous pouvez disposer ». Je suis ressorti hébété de l’honneur. Je vais enfin pouvoir entretenir ma famille correctement. Je vais me charger d’adresser un compliment écrit au Roi (et un autre plus personnel à ces dames…).

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Le voyage jusqu’à Fourchambault a été pénible, la malle-charrette n’avançait pas à cause des paysans qui entretiennent si mal les routes. Arrivé à Nevers, je n’ai pu trouver de cheval et ai dû me rendre à pied sur mes terres. Il s’agit bien de terres, cultivées par quelques manants un brin fainéants. Aucun château ou même maison de maître n’y a jamais été construit. J’ai donc laissé mon bagage à l’auberge à Nevers et suis parti à pieds (un peu plus d’une lieue et demie – pas top long heureusement). Dans la première ferme, j’ai rencontré un paysan un peu plus au fait de ses fonctions et l’ai nommé gérant. Il y a en tout huit familles qui seront dès lors dirigées par le brave homme. Je compte bien sur les revenus de ces champs pour entretenir mon train de vie à la cour. Maître Billod (j’aime bien ce nom), notaire à Nevers, recommandé par le curé local, m’a paru honnête homme, craignant Dieu comme il se doit. Il se chargera d’encaisser mes revenus. Je peux donc rentrer tranquille à Versailles.

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Quel plaisir de retrouver les délices de la cour, mes ouailles et ces Dames en « confession ». Je renonce à faire construire une demeure de maître à Fourchambault. Elle me coûterait trop cher et surtout prendrait trop de place sur du terrain cultivable.

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J’ai reçu une brève missive anonyme dont je ne saisi pas la cause : « Fuis dans tes terres, ça va chauffer à Versailles ». Je ne puis fuir, je n’ai pas de logement à Fourchambault. Par contre, j’ai bien remarqué que la tension monte ces derniers temps. La messe des domestiques est de plus en plus houleuse et certains de mes sermons soulèvent des protestations. Il me faut être prudent avec mes fidèles. Les courtisans ont disparu et une ou deux de mes « pénitentes » sont retournées avec leur mari dans leur domaine. Les autres n’arrêtent pas de pester sur le Tiers État. Toute la cour ne parle plus que de cette convocation des États généraux. Où va le peuple à mettre ainsi la pression sur sa Majesté ? Il me faut me concentrer sur mes fonctions de Prêtre. Je vais instaurer une prière pour le Roi auprès des petites gens du château. Cela les remettra à leur place.

Je n’ai plus de nouvelle de Maître Billod depuis plus de six mois malgré mes courriers pressants. Que fait-il ? Où sont mes revenus ? Que se passe-t-il à Fourchambault ?

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Paris n’est plus gérable. Je n’ose plus sortir. On dit que le peuple se révolte. Prions que les soldats puissent mater ces gueux qui ne respectent plus rien. Décidément, je n’entends rien à la politique.

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Quelle déchéance, le Roi s’est absenté et s’est fait ramener de force depuis Varenne. Ce n’est pas une révolte, c’est la Révolution. Que va faire le peuple avec sa Majesté ? Lui qui s’est tant engagé pour les Français, réduit à se déguiser en bourgeois et voyager en simple diligence. Le peuple devrait avoir honte.

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Le Roi s’est réinstallé à Versailles. Mais l’ambiance est délétère. Je ne compte plus les messes annulées et les domestiques me font peur. Ils n’ont plus de scrupules à m’interpeller alors que je suis en chaire. Je dois peser chaque mot prêché, heureusement personne ne comprend le latin et je peux adresser mes prières au Seigneur et à Marie sa très Sainte Mère sans qu’ils ne se doutent de leur contenu. Je les vouerais bien tous au bûcher !

Mon Dieu protégez-nous ! Le château est envahi par les révolutionnaires, c’est un vrai massacre. J’ai vu les gardes se faire mettre en charpies par une horde de gueux en rage. J’ai peur ! Que vont-ils faire de moi si ils me trouvent ? Les voilà, ils sont à ma porte…..

Ils m’ont laissé la vie sauve. J’ai pu obtenir un peu de papier et de quoi écrire dans cette cellule crasseuse. Sans l’intervention de Christine (elle a rejoint les révolutionnaires, la garce !) je crois qu’ils m’auraient déchiqueté sur place. Mon Dieu, que j’ai eu peur. Maintenant j’attends un procès qui m’a été promis. J’espère que Christine saura parler en ma faveur. Elle qui a pu bénéficier si souvent des faveurs que je réservais aux nobles Dames.

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Il y a quelque chose qui cloche !

Après cette parodie de procès qui m’a été infligé j’ai été reconduis à ma cellule. J’ai passé la nuit à prier notre Seigneur et tout les Saints du calendrier afin qu’ils me pardonnent. J’ai imploré le pardon de Jésus notre Sauveur pour la vie de pécheur que j’ai mené. J’ai demandé son absolution. À l’aube, j’ai reçu la visite d’un prêtre douteux, mais nous avons pu prier ensemble également. Il m’a promis la vie éternelle si mon repentir était sincère. En fait, il ne m’a que répété les paroles que je servais à qui voulait les entendre durant mes années de gloire.

Mais il y a quelque vraiment quelque chose qui cloche !

Durant mon transfert du cachot à la guillotine, j’ai ressenti un étrange calme me gagner. Une sorte de repos de l’esprit qui m’a permis de surmonter les insultes et les cris de la foule rassemblée pour assister à l’exécution. Nous devions être huit à avoir la tête tranchée. J’étais le dernier sur la liste et tout c’est déroulé comme il nous a été expliqué. Mais c’est là que ça cloche !

…lorsque la lame a séparé ma tête de mon corps, je n’ai rien senti. Le bourreau a saisi mes cheveux pour brandir ma tête et l’exposer au public. Et ça ! ça m’a fait mal !

Ça fait maintenant plus d’un quart d’heure que ma tête a été reposée sur le sommet de la pile dans le panier au pied de la guillotine, j’ai les yeux braqué sur une horloge de clocher. Suis-je toujours en vie ? Est-ce cela la vie éternelle, l’âme reste bloquée dans la tête jusqu’au retour du Christ ?

Et que vont-il faire de ma tête après !!?!!

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Né sur la Riviera vaudoise, il passe une enfance et une adolescence presque sans histoire. Émigré dans un paradis fiscal national, il en revient pour se perfectionner professionnellement. Ce séjour outre-Sarine laissera des traces indélébiles mais fort utiles dans son travail et ses loisir : oui, il aime bien le suisse-allemand ! De fil en aiguille, il s’établit à Lausanne, se marie, et tente d’élever correctement deux enfants magnifiques. Jusqu’à ce jour, il était convaincu de ne pas être créatif, mais il a fini par essayer de rédiger quelques lignes à l’orthographe chaotique (merci aux correcteurs). Il dit avoir toujours de bons débuts mais doute toujours pour les fins. Finalement…

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