La vengeance des canards

Mathias s’est établi depuis de nombreuses années à Villeneuve au bout du Léman. Il a toujours été un ornithologue reconnu par ses pairs pour ses publications, mais très peu apprécié…

Mathias n’a pas ressenti une vocation pour l’ornithologie. Il a juste constaté qu’il disposait d’un don pour l’observation des oiseaux. C’est sur cette base qu’il a décidé d’en faire sa profession.

Durant son adolescence, à la tête d’un groupe de mauvais garçons (gentil euphémisme) il a cultivé ce don pour massacrer des mouettes au bord du Lac des Quatre-Cantons. En étudiant leur technique pour attraper des morceaux de pain, la bande s’amusait à leur lancer du carbure afin de les faire exploser en plein vol. Ils prenaient encore plus de plaisir, si l’oiseau venait à éclater sur les quais au‑dessus des passants.

Ayant terminé sa scolarité brillamment, Mathias a intégré l’Université de Zürich en biologie. Licence acquise, Mathias obtint son titre de Docteur en publiant la thèse « Les Oiseaux de nos lacs, tome 1 – Les Échassiers ». Lors de la défense, il promit de publier les tomes 2 et 3 titrés respectivement « Les Palmipèdes » et « Les Migrateurs ». En deux ans de travail intensif, la promesse fut tenue. Lors de la sortie du troisième volume, il est courtisé par les universités de Lausanne, de Neuchâtel et de Saint-Gall pour prendre le poste de professeur titulaire d’ornithologie. Car Mathias avait beau être sadique, désagréable et hautain, il était bilingue…

Ses trois livres, exceptionnellement exhaustifs, sont aujourd’hui encore des ouvrages de référence pour tout ornithologue amateur ou professionnel. Son poste de professeur titulaire et chargé de recherche lui permet de constamment remettre à jours ses publications et la cinquième édition des trois volumes est agrémentée de trois cédéroms regorgeant d’illustrations et de mini-vidéos. Un groupe d’étudiants cherche à développer une application pou iPhone et iPad. Bref, Mathias est LE spécialiste des oiseaux lacustres en Suisse et en Europe occidentale. Grâce aux droits d’auteur, Mathias vit confortablement dans une petite villa sur les hauts de Villeneuve. À cause de son caractère, il vit seul.

Mathias n’aime pas les oiseaux. Il considère que les palmipèdes lacustres font preuve d’une bêtise crasse. Les cygnes et les canards mangent trop, ne remplissent plus leur fonction biologique à cause des touristes qui les nourrissent au pain sec. Pour lui, sa seule qualité qu’il leur reconnaît est d’ordre gustatif. Et encore seulement les canards, le cygne est immangeable. Mathias a également publié, sous un pseudonyme, un livre de cuisine « Milles et une façon d’apprêter le magret et le foie gras ». Mais là, c’est le bide ! Cent cinquante livres vendus.

Même les oiseaux migrateurs qu’il piège, recense, bague et relâche deux fois par année au Col de Jaman n’obtiennent pas plus de considération. Et Mathias ne se gêne pas pour faire connaître son avis à tous ceux qu’il côtoie, gare à celui qui le contredit. Il a brisé plus d’une vocation par ses commentaires désobligeants. En résumé, Mathias est vénéré pour ses écrits, détesté pour ses prises de position et son attitude condescendante. Solitaire, il passe sa retraite à mettre à jour ses publications (sauf culinaires) et à élaborer de nouvelles recettes : canards, bien entendu, et autres types de volailles (celles qu’il braconne et celles qu’il achète).

Donc.

En cette fin d’automne Mathias a décidé de garnir son congélateur pour l’hiver. Il a chargé sa voiture hier soir : les bottes de pêche, un grand sac de jute, la glacière, un kilo de pain frais, quelques planches, des hameçons, du fil de pêche robuste et quelques lests. Ce matin, à trois heures, Mathias part à la pêche aux canards.

Oui vous avez bien lu : la pêche ! La chasse aux canards n’est pas autorisée sur le site des Grangettes à l’embouchure du Rhône. Un coup de fusil manquerait totalement de discrétion. Par contre, la pêche passe inaperçue. Et Mathias connaît bien les sites cachés hors de tout passage d’importun. Comment pêche-t-on le canard ? C’est très simple. Vous fixez un morceau de pain sur un hameçon relié à un lest par le fil de pêche, le tout en équilibre sur une planche. Le canard attrape le pain, déséquilibre le lest qui coule et emporte le canard croché à l’hameçon. En quelques longues minutes, le canard finit par se noyer. Il suffit de tirer sur le fil accroché à la planche qui sert de bouée de marquage.

Ainsi, Mathias posera ses pièges ce matin et viendra les relever demain à la même heure.

Il gare sa voiture le long du Rhône. Après avoir pris une rasade de thé, l’air est frais ce matin, il se saisit de son matériel et s’enfonce dans la forêt marécageuse. Arrivé sur une petite plage de gravier, il pose son matériel et prépare cinq ou six pièges tranquillement. Il ne risque pas de se faire remarquer. Quelques canards dorment encore dans les roseaux. Une ou deux mouettes se dégourdissent les ailes à la recherche d’un peu de nourriture. Ce qu’il n’aperçoit pas, concentré sur son ouvrage, c’est un cygne adulte mâle qui s’approche par derrière suivi de sa femelle et d’un complice.

Un puissant coup de bec l’atteint directement sur la nuque. Groggy, Mathias se retrouve allongé sur le sol et les trois cygnes s’installent : l’un sur son visage, le deuxième sur ses jambes et le dernier sur sa poitrine, pour l’immobiliser. C’est alors qu’une nuée de canards et de mouettes le roue de coups de becs. Rapidement, ses habits sont en lambeaux et les oiseaux s’attaquent à ses chairs. Même les plus herbivores prennent leur béquée de viande.

Il ne faudra pas plus de deux heures pour que le corps entier de Mathias parte en lambeaux dans les gésiers des oiseaux. Les trois cygnes ont transporté les os au large afin de faire disparaître toute trace de la curée. Dans l’intervalle, une harde de sanglier s’est chargée de pousser la voiture dans le Rhône. Il faudra plus de deux ans pour que la disparition de Mathias soit constatée.

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Né sur la Riviera vaudoise, il passe une enfance et une adolescence presque sans histoire. Émigré dans un paradis fiscal national, il en revient pour se perfectionner professionnellement. Ce séjour outre-Sarine laissera des traces indélébiles mais fort utiles dans son travail et ses loisir : oui, il aime bien le suisse-allemand ! De fil en aiguille, il s’établit à Lausanne, se marie, et tente d’élever correctement deux enfants magnifiques. Jusqu’à ce jour, il était convaincu de ne pas être créatif, mais il a fini par essayer de rédiger quelques lignes à l’orthographe chaotique (merci aux correcteurs). Il dit avoir toujours de bons débuts mais doute toujours pour les fins. Finalement…

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