Yaourt, tango & charentaises

Deux petites bûchettes crépitaient dans l’âtre sans grande vaillance ; il y avait presque autant de passion dans cette cheminée encastrée que dans la libido de Mauricette : les flammes qui s’y déployaient sans vigueur éclairaient un peu l’endroit à défaut de le réchauffer ou de l’illuminer.

Cinq degrés dehors avec du brouillard, cinq degrés dedans avec du brouillard aussi. On mangerait ce soir des nouillettes au beurre avec une petite viande bon marché, on écouterait la radio pendant les mâchonnements, on mastiquerait au son de la voix effroyable de banalité posée avec gravité entre deux gloussements de courge publicitaire puis une fois passée l’ingurgitation molle du yaourt aux fruits on irait se mettre dans le canapé, coincé entre deux petits guéridons, pour entamer une soirée au coin de la télévision, on resterait en silence car même les commentaires seraient convenus. Un débat sur le vide, un film sur rien, des témoignages insignifiants de belles-mères en mal de maîtrise, d’enfants adoptés, d’exaltés photogéniques. Seul le cliquètement des aiguilles à tricoter et les ronronnements du chat viendraient troubler cette quiétude, ce désert de la pensée.

Mais quelque chose clochait dans le rite paisible de ce vendredi ordinaire ; au lieu de venir s’affaler contre son coussin généreusement brodé d’une scène de chasse, une petite bière dans la main droite et la télécommande dans l’autre, Georges avait mis sur le tourne-disque un vieux Carlos Gardel et chantait à tue-tête dans la cuisine en faisant la vaisselle. Mauricette était inquiète, son Georges n’était pas ainsi d’ordinaire : non seulement il ne bougonnait pas mais on sentait les R rouler avec de plus en plus d’entrain, elle pouvait percevoir le glissement des charentaises de son époux revigoré sur le carrelage de la cuisine et puis soudainement, Georges fit son apparition dans le salon en terminant une majestueuse rotation du bassin, un bras en l’air et une main sur la taille, il était comme bouillant, tendu, exalté ; son regard était de braise et on aurait presque pu imaginer un peu de vapeur jaillir de son nez authentiquement poitevin.

Mauricette se sentait défaillir. Non seulement son Georges, percepteur des impôts à Meux-les-Noix, avait enfilé son peignoir du samedi soir alors que nous n’étions que vendredi mais il avait mis un peu de cet irrésistible parfum qui le transformait en viking brutal , en amant latin exigeant.

Mauricette ne pouvait cesser de cligner des yeux ; elle frôlait la transe, elle en avait d’ailleurs laissé choir son tricot sur le petit tapis avec les lapins verts, celui qui est devant la table basse du salon.

Le week-end s’annonçait bien.

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Jérôme Rosset n’est pas un écrivain sérieux. Il habite Genève où il est né en 1963. Il lui arrive parfois de finir des nouvelles, malgré ce qu’en pense Cousu Mouche. Jérôme Rosset a assumé avec brio et loyauté la fonction de konopsoproctotrype du Comité Cousu Mouche. Il a donné sa démission en août 2006 pour se vouer corps et âmes à l’écriture de loufoqueries. En 2009, il publie aux éditions cousu mouche son premier recueil de nouvelles : Nobles Causes.

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