Le Matin – «Mission: rester saoul 19 jours»

«Mission: rester saoul 19 jours»

Témoignage — Simple soldat, Florian Cuennet raconte dans un livre le quotidien alcoolisé d’un cours de répétition à la Foire du Valais.  L’armée réplique.

Eric Felley

Une nouvelle fois, l’armée suisse est confrontée à l’un de ses ennemis les plus tenaces en temps de paix: l’alcool. Cette fois, c’est un soldat qui sort du bois pour dénoncer dans un livre le sort du «soldat-cuve», selon son expression originale. Ou les risques des cours de répétition.

Photos : Charly Rappo

«A 17 heures, je sors de mon trou, et je file directement au bar à bières… Soigner le mal par le mal. Au début, il faut vraiment le vouloir. Après deux bières, tout rentre dans l’ordre, mais quelque chose en moi est mort. Je n’en peux plus.» Celui qui sort de son trou à 17h, c’est le soldat Florian Cuennet, de Fribourg, 27 ans à l’époque des faits. Il en est alors à son 13e jour de cours de répétition à la Foire du Valais, à Martigny, en 2009. Il lui reste encore six jours pour terminer sa mission, qui est de «rester saoul pendant 19 jours», soit le temps exact d’un cours de répétition.

Pas de quoi s’occuper

Il relate aujourd’hui cette plongée dans les abîmes alcoolisés de la vie militaire dans un petit livre intitulé «Saint Georges et le dragon». L’armée suisse était venue en Valais pour une présentation d’une dizaine de jours. Parmi les 300 militaires présents, ceux du génie avaient de quoi s’occuper à monter les stands, mais les autres, la grande majorité, n’avaient rien à faire. Alors, avec ses camarades, le soldat Cuennet boit du matin jusqu’au soir. L’abricotine dans le café avec les tartines, la bière omniprésente, le fendant et enfin le whisky pour se finir au bout de la nuit: «Le moyen le plus sûr de s’endormir est d’aller coucher bourré.»

Dynamique de groupe

A suivre ce soldat qui «picole» à longueur de journée, on en vient évidemment à se demander à quoi bon? Est-ce que l’armée, c’est toujours et encore ça? Christophe Brunner, porte-parole de l’institution, ne sait rien des beuveries à la Foire du Valais: «Les soldats ne doivent pas boire quand ils sont en service. En congé, c’est permis. C’est clair que comme dans toutes les armées, il y a des gens qui boivent trop. Pour ça, on a des mesures disciplinaires.»

A l’époque il n’y en a pas eu. Par souci de prévention, l’armée suisse avait présenté à la Foire du Valais un «ABC des cocktails» à distribuer dans les casernes. Ce manuel de recettes devait faire comprendre aux soldats romands que «la fête peut être très folle même sans alcool». Naïf. «Je crois n’avoir jamais été aussi bourré de ma vie», écrit Florian Cuendet.

Le directeur d’Addiction Valais, Jean-Daniel Barman, souligne le risque des cours de répétition: «Ce n’est pas un environnement neutre. Il y a une dynamique de groupe, un effet intégrateur. Pour ceux qui supportent mal l’armée, l’alcool apporte aussi une diversion ou un effet anesthésiant. Pour certains, prédisposés à l’addiction, je dirais même qu’il y aurait une contre-indication à faire l’armée.»

L’armée n’aime pas trop évoquer les problèmes d’alcool et ne tient pas de statistiques à ce sujet. L’ancien commandant de corps Luc Fellay, Valaisan lui aussi, résume la réponse usuelle: «Notre armée de milice n’est autre que le reflet de la société.»

Quant à Florian Cuennet, il s’en est sorti. «Comme un camion-citerne a besoin d’une longue distance pour s’immobiliser, le soldat-cuve a besoin de temps pour s’arrêter.» Il doit faire encore quatre cours de répétition. Mais sans Foire du Valais. Dorénavant, il a une autre affectation à l’armée: «Je vais tondre la pelouse.»

Article sur :

Saint Georges et le Dragon

 

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