Divertissement

Cette fois encore, la pêche avait été étonnamment fructueuse. Du bout de son index à l’ongle coupé net et ras, Robert avait rapporté une superbe crotte de nez, à la nuance verdâtre, jaunissant en son centre, bien molle, presque liquide, et parfaitement gluante. Elle avait longuement mûri à l’abri des vibrisses, et poissait les deux doigts entre lesquels Robert entreprit de la malaxer, la pétrissant délicatement afin de lui donner plus de consistance et de fermeté, jusqu’à obtenir une jolie boulette dont il se débarrasserait d’une pichenette.

La pêche à la crotte de nez était l’une des spécialités de Robert, son divertissement favori. Enfermé dans son étroit bureau (étant donné son petit grade, on ne lui avait attribué qu’un module à une fenêtre), il se délassait de ses classeurs, dossiers, et autres intarissables correspondances, grâce à mille petites activités puériles et ludiques : la torsion de trombones, qu’il finissait par rompre tant les nombreux pliages et dépliages qu’il leur faisait subir torturaient l’acier; le “crépitage”, amusement qui consistait à actionner le plus rapidement possible la manette de l’agrafeuse en une minute, émettant ainsi une série d’agrafes dorées qui giclaient sur le bureau avec un bruit de mitraillette (son record était parfois pulvérisé, les jours de rage et d’ennui où il apprenait par exemple que Georges ou Roland allait partager le lunch du Directeur De La Section). Il lui arrivait également de se relaxer en composant des numéros de téléphone qu’il improvisait, et qui, parfois, aboutissaient à une tonalité rompue par une voix inconnue : lorsqu’il entendait le “allô” attendu et désiré, il laissait passer quelques secondes avant de répondre “à l’huile” et de promptement raccrocher, victorieux et hilare.

Cependant, son délassement préféré restait la confection de boulettes de crottes de nez. D’abord parce que son appendice était riche en matière première (le moindre courant d’air lui remplissait les narines pour trois jours entiers), ensuite parce que cette activité lui permettait de réaliser quelque chose, d’obtenir, par ses efforts, son habileté, sa patience, un produit fini différent de celui, brut, du départ : un peu comme le sculpteur avec sa glaise, ou, plus modestement, comme un enfant avec sa pâte à modeler.

Or, ce matin-là, la pêche était quasi miraculeuse. On n’avait jamais vu, de mémoire d’employé de bureau, un aussi bel échantillon de résidu nasal. Robert se réjouissait déjà à l’idée de réaliser sa boulette, en prenant tout son temps pour lui donner une forme et une consistance parfaites, lorsque la porte s’ouvrit sans qu’on eût pris la peine d’y frapper les trois petits coups habituels, autorisant le fonctionnaire ainsi prévenu à se recomposer un maintien affairé. Robert tourna la tête et, effaré, découvrit la silhouette imposante du Directeur De La Section.

En vérité, c’était un petit homme, mais auquel un estomac énorme donnait de l’importance; deux joues obèses coinçaient la bouche minuscule qui pointait comme un bec de perruche, plissant les yeux chafouins en une fente aiguë. Cet homme qui, à force d’intrigues et de souplesse, avait su se hisser à un rang enviable de la hiérarchie de l’Association, accumulait les contrastes et les paradoxes : agile et rusé, mais la démarche encombrée par cette  étonnante bedaine qui lui interdisait l’accès à certaines étagères; rondouillard, bonhomme, comique et pataud dans son apparence, mais fin et acéré, tranchant, carré dans son discours et ses idées. Ses subalternes, depuis longtemps, ne riaient plus des manches trop longues de ses vestes qu’il devait choisir dans des tailles extrêmes pour envelopper sa carrure de sumo, mais le redoutaient et le respectaient, comme l’homme inflexible et aux angles coupants qu’il enfermait dans un physique bonasse.

D’un bond, Robert fut debout. Le Directeur jeta un regard circulaire sur le bureau, davantage par habitude que pour le prendre en faute. Machinalement, Robert tendit une main servile, que son chef refusa de voir, répondant d’un bref signe de sa tête mafflue au bonjour empressé de Robert. Et celui-ci pensait, rouge et prêt à défaillir : “Mon Dieu merci, il ne l’a pas serrée”; car à peine avait-il ébauché sa démarche courtoise qu’il s’était souvenu, au bord de la pâmoison, de l’humeur visqueuse collée au bout de son index, qui attendait d’être triturée pour quitter son point d’ancrage, comme ces rémoras fichés contre les ventres des grands poissons qu’ils ne délaissent que rassasiés et le danger éloigné.

– Bonjour, Puthod (Robert s’appelait Puthod), je viens pour le dossier Lemiel que vous avez en votre possession, et sur lequel j’aimerais revenir concernant… blablabla… blablabla…

Le chef parlait, enchaînant les mots, les phrases, et Robert entendait tout mais n’écoutait rien, songeant à la catastrophe évitée de justesse, et préoccupé par son butin dont il avait entrepris l’urgente métamorphose : impossible de plaquer la crotte sous son bureau, son geste ne pouvant passer inaperçu; il ne pourrait donc s’en défaire que lorsqu’elle aurait perdu tout son collant, à force de frottements réguliers et circulaires contre la peau du doigt qu’il tenait discrètement replié, à l’abri de sa cuisse, dans sa main en conque.

Ainsi, il ne parvenait pas à se concentrer sur le sens du mouvement des lèvres qu’il voyait bouger, ces lèvres de fillette à la moue forcée par des pommettes trop rondes, tout à sa boulette qu’il faisait rouler entre son pouce et son index; il devinait qu’elle avait pris maintenant une teinte cendrée, oui, elle devait désormais avoir à peu près la taille, la couleur, l’aspect d’une grosse lentille. Bientôt, il pourrait, d’une chiquenaude, s’en débarrasser.

– Puthod, vous m’écoutez?

Robert sursauta, interrompant son polissage.

– Bien entendu, affirmatif, c’est sûr, bégaya-t-il, blanc comme ces feuilles A4 qu’il noircissait sans conviction avant de les classer, pour toujours parfois.

Et l’autre repartit dans son discours, où, cette fois, Robert put discerner quelques phonèmes auxquels il fut en mesure d’attribuer un sens : “…vous êtes consciencieux, Puthod… d’ailleurs, j’en parlais l’autre jour avec le Secrétaire Général… D’accord avec moi… contents de vos services… grade supérieur… promotion qui ne saurait tarder…vous me suivez toujours?”

Et Robert acquiesçait, un peu détourné de ses travaux manuels qu’il sentait sur le point d’aboutir.

Enfin la boulette fut prête, admirable de rondeur, une sphère parfaite au gris foncé uniforme et fondu, compacte et lisse, presque sèche mais point dure, et Robert estima qu’il pouvait s’en défaire sans difficulté.

Il exécuta donc un léger mouvement du pouce, utilisant son ongle comme un levier qu’il fit coulisser contre l’index auquel adhérait encore son œuvre, et propulsa le projectile.

La boulette s’envola. Elle effectua un parcours d’environ un mètre cinquante, amorçant un splendide arc de cercle; cependant, au lieu de redescendre, elle interrompit brutalement sa chute en rencontrant un obstacle inattendu sur lequel elle échoua et, parce qu’elle n’avait pas tout à fait perdu sa viscosité, adhéra : le revers de la veste immense, qui concédait au Directeur De La Section l’allure de ces enfants qui, pour le carnaval, pillent la garde-robe de leurs parents avant de parader fièrement dans les rues animées de la ville.

Robert, dont le visage avait pris la nuance un peu sale des tables en mélamine de la cafétéria, avait pu constater avec effarement le point de chute du minuscule obus.

– Ça va être un carnage, pensa-t-il. Il va me pulvériser.

Cependant, le Directeur De La Section ne semblait pas avoir ressenti l’impact, et continuait son discours, un peu interloqué toutefois par l’attitude de Robert.

– Puthod, dites-moi, vous ne vous sentez pas bien? s’interrompit-il d’un ton sec et l’œil aux aguets.

– Bien? Oh oui, si, si, très bien, peut-être un peu de surmenage, je ne sais pas. Ou l’air climatisé. Mais août est terrible en cette saison, un marteau qui frappe une enclume.

– Sans doute, sans doute, s’impatientait le Chef De La Section, qui n’était pas venu parler de la pluie et du beau temps, et s’intéressait peu aux effets délétères de la climatisation sur les bronches de ses subalternes.

– Bien. Je compte donc sur vous, n’est-ce pas? Le dossier, aujourd’hui sur mon bureau. Et un peu plus bas, avec un ton de confidence auquel Robert reconnut qu’il allait incessamment faire partie des élus : “Et pour cette promotion, vous savez, cet échelon accordé chaque année à un membre de la Section pour service méritoire, eh bien, je pense sérieusement à vous, avant la fin du mois peut-être…”

Robert ébaucha un sourire niais et reconnaissant, plein de respectueuse complicité, mais en lui se livrait une lutte féroce pour éviter de trop souvent porter son regard sur le revers où la boulette séchée faisait comme une subtile décoration, un insigne glorieux.

Le Directeur De La Section sortit, laissant ouverte la porte que Robert referma lentement après que le pas du supérieur eut décru dans le couloir. Robert retourna s’asseoir; ses mains, légèrement moites, s’agitaient devant lui comme deux jeunes chiots folâtres et turbulents, disposés à accumuler les bêtises comme en l’absence de leur maître. La droite surtout lui paraissait plus joyeuse, étant pourtant la seule coupable; et Robert la mata d’un coup de règle bien appliqué, qui libéra sa nervosité dans un petit cri de douleur et de soulagement.

Bougre d’imbécile, se dit-il. Il avait failli tout gâcher. Cinq ans qu’il attendait ce jour, et cette idiote de main qui lui jouait des tours de pendu. Lui qui visait si bien d’habitude. Toujours en plein dans l’œil mi-clos de la pin-up qui se trémoussait lascivement, placardée derrière la porte de son armoire, où elle semblait retirer un substantiel plaisir de la chevauchée d’une grosse cylindrée dans une tenue aussi frivole qu’inadéquate. Enfin. Le gros n’avait rien vu. Bientôt, la boulette tomberait, et la guerre n’aurait pas lieu. Robert respira, et se permit même, magnanime, un léger sourire. Après tout, l’affaire était cocasse, et il n’était plus trop mécontent de l’avoir secrètement ridiculisé, sans conséquences aucunes. Toutefois, à présent,  finis ces jeux puérils. On allait bosser dur. Plus de regard dans le vague, ni de temps gaspillé à des amusements dangereux. Des hauteurs de ce grade supérieur auquel il allait accéder sous peu, toute sa perspective était changée; et si le paysage paraissait désormais plus aride et escarpé, il s’offrait également incomparablement plus somptueux.

Robert arriva de bonne heure le lendemain, décidé à rattraper le retard apporté à son travail : en effet, suite aux émotions de la veille, il avait consacré l’après-midi à de douces rêveries, où il se représentait, couvert de gloire et de responsabilités, une cravate neuve autour du cou et le front ceint de lauriers, un air martial sur son visage de battant.

Au milieu de son sous-main façon cuir, où l’ombre d’anciennes taches perdurait malgré des essuyages minutieux, avait été déposé en évidence un paquet de mouchoirs en papier. À côté, le dossier Lemiel, qu’il avait transmis après son départ au Directeur par le courrier interne; Robert comprit, et ses oreilles s’empourprèrent.

Le mois d’août s’écoula, lourd comme une Sachertorte, pris d’assaut par un automne gourmand. La fin de l’année approchait, avec son lot d’étrennes et de décorations. Alors qu’il remontait de sa pause de dix heures en passant devant le placard des avis officiels, Robert lut que Georges avait obtenu un grade pour service méritoire. Le Directeur De La Section ne manquerait certainement pas de convier tout son personnel à un “verre de l’amitié”, pour féliciter celui dont il avait su distinguer la compétence et le dévouement.

Retourné dans son bureau, Robert se planta devant l’unique fenêtre, longue et étroite comme un chemin de campagne, bordé des champs de blé fauché que formaient les murs jaune paille; jetant son regard au dehors, il leva son index droit, caressant lentement l’arête du coin de l’œil à la narine, la phalange bien à plat contre la peau légèrement grumeleuse, montant et descendant d’un geste machinal; enfin, l’index trouva l’orifice et, reléguant aux oubliettes déceptions, rancœurs, et frustrations, s’y plongea profondément

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Née une année en 6 dans une bourgade en ieu, Fred a très tôt montré un goût vif pour l’écriture. Son premier poème, qui évoquait avec justesse les bonds allègres d’un petit lapin dans le thym - notez la richesse de la rime -, fut rédigé à l’âge de sept ans. Auteur de trois romans, Monsieur Quincampoix (2006), La Ricarde (2012) et La Porte (2014), Fred Bocquet vit à Genève, dans un ilot de verdure promis, comme nous tous, à la démolition.

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