Le Propre du romantisme

Tout commença dans une boîte de nuit. Plus précisément au Rêve d’O, situé en plein centre-ville de Genève, sur la rive gauche du Rhône. Anatole Constant y était allé parce que son ami Youri Makarov voulait montrer qu’il était une sorte de tsar à sa nouvelle copine moscovite. Youri était grand, blond, solide, avec un regard d’acier planté dans un visage taillé à la serpe. Il se tenait bien droit et était persuadé qu’il allait bientôt devenir un grand de ce monde. Pour le moment, il travaillait dans une assurance. Il avait de l’argent, et Anatole en profitait un peu.

Le Rêve d’O n’était pas le night-club le plus réputé de la place, ni le plus cher. Bien au contraire. Mais il était agréable. On pouvait s’y promener même sans savoir danser et personne ne regardait la façon dont les autres clients étaient habillés.

Quand Natacha arriva, Anatole en eut le souffle coupé. Elle était grande, avait des formes affolantes partout où il en fallait, de grands yeux verts intelligents, presque moqueurs. Même sa bouche était hollywoodienne. Mais son allure, sa classe, faisait qu’on en était intimidé ou amoureux. Il n’y avait pas de place pour une approche purement physique. D’ailleurs, elle était vêtue très simplement, d’un pantalon en jean bleu foncé et d’un veston par-dessus un pull léger.

Sauf que Youri la traitait avec mépris, presque brusquerie. Lorsqu’il lui parlait en russe, c’était avec des accents primitifs baignés dans la testostérone et le bling-bling. En français, il y ajoutait de la grossièreté.

Cela provoqua, chez Anatole, une explosion de sentiments aromatisés à la rose et au sucre candi. Elle ne méritait pas ça. Elle le méritait lui, un jeune homme gentil, sensible, un petit peu paumé, pas trop intéressé par ses études qu’il laissait lentement tomber, mais qui saurait la rendre heureuse. Il la trouvait tellement belle qu’il éprouva de la colère à l’égard de Youri qui était allé chercher à boire.

Les enceintes diffusaient une sorte de transe rythmée que les murs blancs et l’éclairage au stroboscope rendaient malsaine et prenante à la fois. Anatole ne savait pas danser, mais il n’en avait cure. La piste était de toute façon déjà bondée, de même que les passerelles de fer qui les surplombaient. Le lieu avait quelque chose de futuriste et apocalyptique, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Mais ce qui le subjuguait, à ce moment-là, c’était Natacha qui dansait bien, les yeux dans le vague, avec sa silhouette de rêve et ses seins qui suivaient le reste avec juste assez de retard pour qu’on puisse en calculer le volume et la fermeté.

Mention très bien.

Anatole eut la tentation de la prendre par la taille et de lui raconter quelque chose pour se rendre intéressant, la faire rire ou n’importe quoi qui la détournerait de Youri, mais :

a. Il ne parlait pas russe.

b. Il avait un sens du respect hypertrophié.

Youri revint avec des verres de gin-tonic. Bien tassés. Ils étaient déjà tous dans un état d’ébriété avancée, mais ils avaient bien besoin de continuer à carburer. C’était un des fondements de leur amitié. On est fort, on boit beaucoup et on résiste comme personne. De fait, Anatole était plutôt fort. Facilement une tête de plus que la moyenne et des épaules à déchirer du XXL.

À peine firent-ils santé que Youri se mit à brailler sur Natacha. Cette dernière avait l’air de trouver ça normal. Anatole détourna son regard de la belle Natacha, martyre sacrifiée sur l’autel de la misogynie.

Le petit visage quelconque qu’il vit lui apparut comme une salvation, sinon une échappatoire. Le petit visage contenait des yeux marrons aux cils quasiment inexistants, déjà largement imbibés d’alcool. Les cheveux étaient mi-longs, sans style. Le tout surmontait un corps petit, disgracieux soutenu par des jambes trop courtes. Pourtant, ces yeux flous le regardaient lui, Anatole, dans une invitation franche à un peu de contact physique. Anatole, observé de façon insupportable par Youri et la déesse Natacha se pencha et glissa sa langue dans la bouche de l’apparition quelconque pour y constater un goût acide.

Lorsqu’il se retira, la fille sourit. Youri et Natacha riaient de bon cœur ce qui vexa Anatole. Alors, pour fuir cette humiliation, il saisit la nouvelle venue par la taille et s’éloigna.

Elle lui dit s’appeler Elaine, en lui expliquant les subtilités orthographiques autant que son élocution hésitante le lui permettait. Ils quittèrent aussitôt le Rêve d’O dans la nuit claire.

Elle dit ne pas habiter loin. De toute façon, ni elle ni lui ne possédait de voiture, ce qui signifiait que s’ils étaient vraiment motivés à soulager quelque frustration, il fallait marcher. Ils marchèrent donc, le long du Rhône, en abordant des sujets banals. Elle donnait des cours d’anglais à des élèves en rupture sociale. C’était à peu près tout ce qu’Anatole comprit.

Ils étaient arrivés chez elle, au pied d’un vieil immeuble du quartier, à la façade délabrée et sans ascenseur. Pour tout dire, Anatole y pénétrait par politesse. L’envie de coucher avec Elaine lui était passée en douceur, peut-être déjà alors qu’ils longeaient le bâtiment des forces motrices. Peut-être même au moment où leurs langues faisaient connaissance dans une atmosphère de gin, de tabac froid et, semblait-il, de jus d’ananas tiède. Sauf qu’il repensa à Natacha, son déhanché et sa perdition, aux mains d’un abruti prétentieux. Il regarda Elaine avec un drôle d’air qu’elle ne remarqua pas. Elle titubait dangereusement, lorsqu’elle ne marchait pas. Elle mit une bonne minute pour trouver ses clés et les enfoncer dans la serrure.

Ce fut quand la porte s’ouvrit qu’Anatole se dit qu’il n’avait peut-être pas fait les bons choix. Pendant qu’Elaine retirait son chandail révélant de petits seins faiblichons et s’allongeait sur le canapé-lit, il remarqua que les murs étaient peints en gris foncé. Des textes y étaient griffonnés au feutre noir, parfois avec rage, parfois avec application. La calligraphie était changeante, mais des mots revenaient sans cesse : death, soul, father et tout un tas d’autres mots bizarres. Anatole décida de regarder Elaine tout en se félicitant de ne pas parler anglais. Elle était étendue, toute droite, les yeux fermés. Elle avait l’air de s’être assoupie. Il décida de s’asseoir sur le petit coin de lit qui restait disponible, soudainement tenté d’en apprendre plus sur la sorcellerie. Le plafonnier était tamisé par une sorte de voile violet punaisé dans le plâtre. Apparemment, cet antre malsain était la seule pièce du logement. Un coin était aménagé en kitchenette.

Il faillit avoir une attaque quand une main se saisit de la sienne pour le forcer à la peloter. La peau était douce, mais franchement, le cœur n’y était pas.

« Pas que le cœur », se dit Anatole en se regardant le pantalon. Elaine était toujours toute raide, les yeux clos, mais il crut qu’elle en attendait davantage. Il repensa à Youri et à Natacha ce qui eut un effet plutôt positif. Désormais, seul le cœur se préoccupait d’autre chose. Il décida de masser un peu ce sein. Son cœur eut un nouveau raté, quand elle se leva brusquement pour ôter son pantalon et sa culotte. Elle s’allongea à même la moquette, violette aussi, à nouveau toute raide. Elle avait le teint blafard, mais il se dit qu’arrivé là, il serait malpoli de s’en aller.

Il ôta aussi ses vêtements et s’allongea sur elle, espérant qu’elle allait finir par s’endormir. Il fut en elle sans trop s’en apercevoir parce que :

a. Il était fortement alcoolisé.

b. Elle ne bougeait pas d’un millimètre.

c. Il tentait de déchiffrer un poème qu’elle avait écrit avec soin sur la paroi d’en face.

À un moment donné, il fut sûr qu’elle dormait. Comme il s’ennuyait, il se retira et se rhabilla. Et maintenant ?

Il avait un peu honte. Il aurait mieux fait de coller un pain à Youri et d’embarquer Natacha sur un beau cheval dans le but de faire des enfants dans un royaume lointain. Sauf qu’il était lâche. Au point d’avoir peur des chevaux. Résultat des courses, il se retrouvait chez une femme à moitié siphonnée et totalement nue à trois heures du matin. Ce serait la galère pour rentrer chez lui.. Vaguement inquiet, il s’endormit.

Le lendemain matin, elle était déjà éveillée quand il ouvrit les yeux. Apparemment en pleine forme et ravie. On ne pouvait pas en dire autant à son sujet. Il avait mal à la tête et la certitude que son haleine ferait tomber ce papier peint sinistre. Elle avait fait du café. Il espérait qu’elle n’allait pas lui demander comment elle avait trouvé leur pathétique étreinte.

– C’était sympa, hier soir, hein ?

Elle avait tout de même la voix un peu rauque. Quand même ! Elle avait dû s’enquiller par mal de verres, pour se retrouver dans l’état où elle était la veille.

– Oh oui, très sympa, même.

Anatole avait juste envie de prendre galamment la fuite et tout oublier. Il fallait trouver des arguments parce qu’on était dimanche et que chacun sait que le dimanche, à Genève, c’est un peu comme si la mort s’ébroue en ville. Il avait une furieuse envie de prendre une douche. Il détestait même sortir les poubelles sans avoir pris une douche auparavant. D’un autre côté, cela retarderait son départ. Oui, mais ça le rendrait plus fréquentable aux yeux de cette sorcière, même si l’opinion qu’elle se ferait de lui après son départ ne l’importait pas. Ou très peu.

– Je voudrais bien prendre une douche. Ça t’ennuie ?

Il avait fait exprès de ne pas prononcer son prénom, parce qu’il ne faisait pas vraiment confiance à sa mémoire.

– Je te montre.

À sa grande surprise, elle sortit de l’appartement. Il la suivit. Elle descendit d’un demi-étage, ouvrit une porte voilée et l’invita à y pénétrer d’un grand sourire. Consterné, Anatole l’interrogea d’un regard qu’il ne voulait surtout pas moqueur.

– Oui, dit-elle. C’est une salle de bains commune à l’étage.

Sur ce, elle retourna dans l’appartement en ayant pris soin de lui indiquer quel linge il pourrait utiliser. Il était pris au piège. Ce lieu le dégoûtait. Pourtant, ce n’était pas particulièrement sale. Il était surpris que de telles habitations existent toujours. Il savait qu’au temps où l’on faisait venir des saisonniers italiens ou espagnols, on les casait dans de tels endroits, mais il était loin de se douter qu’ils n’aient pas été détruits depuis.

Il fallait donc se doucher. Parce qu’il ne voulait pas lui montrer qu’il trouvait qu’elle vivait dans un lieu minable. Il se corrigea. Pas minable, mais indigne. En réfléchissant un peu, il pensait minable, mais il dirait indigne, à un habitant. Pour paraître bien. Il fallait qu’il sorte en sentant le savon. L’émail de la baignoire (sans rideau, soit dit en passant) s’écaillait. Il devait y avoir un magnifique assortiment de mycoses, là-dedans, se dit-il.

Il se déshabilla, fit couler l’eau dans la baignoire, mais se contenta de s’asperger d’un peu de savon liquide et de se frotter d’une main humide. Il se sécha avec le coin le plus petit possible du linge. Il passa ses vêtements qui sentaient encore les excès du Rêve d’O. Quand il remonta dans l’appartement, Elaine était assise bien droite sur le rebord du canapé-lit, les yeux un peu fuyants. Elle donnait l’impression de tirer une certaine inspiration de sa décoration.

– Bon, fit Anatole en guise d’introduction. Je vais y aller, alors… à bientôt.

Elle se rappela soudain de lui, se leva et s’en approcha. Elle n’eut pas l’audace de vouloir l’embrasser ni de le toucher.

– Ce serait bien de se revoir, dit-elle.

Tu parles !

– Euh oui… Avec plaisir.

Lorsqu’il fut dans la rue, Anatole ne reconnut pas du tout les lieux. Pourtant, il connaissait la ville. Il longea l’immeuble en direction du carrefour le plus proche. En fait, en quelques petites minutes, il se trouva en contrebas du pont du Seujet, qui enjambait le Rhône, bleu-vert, juste avant qu’il ne fusionne avec l’Arve, gris-brun. Il se retourna et se rendit compte qu’il ne saurait pas revenir à l’immeuble.

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Né en 1976, Mark Levental a la chance, en 2011, d'avoir 34 ans. Après six mois de cafétéria à l'Université de Genève en 1999, il décide de trouver un emploi ennuyeux. Aujourd'hui père de deux enfants, il ne regrette rien.

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