De tout temps, j’ai su que Valérie était la femme de ma vie. La première fois que je l’ai vue, elle n’était encore qu’une enfant, je n’étais guère plus âgé. En tenue d’équitation, elle fouinait partout dans le commerce de mes parents, qui tenaient alors un magasin de sport, et se plaignait de ne rien trouver pour elle, ni pour son cheval. Cette gamine gâtée, à la moue dédaigneuse, m’est apparue comme une figure emblématique de l’idéal féminin : fière, jolie, exigeante, sachant tenir son rang. Un jour, me suis-je dit, elle sera ma femme et partout où nous irons, rien ne sera jamais assez bien pour elle. Quelle classe !

Depuis, malgré l’évident mépris qu’elle affichait alors à mon égard, je n’ai eu de cesse de la poursuivre, de l’étonner, de la faire rire, de la couvrir de fleurs avant de la laisser de longues semaines sans nouvelles, réapparaissant subitement en lui racontant un voyage aussi imprévu qu’abracadabrant. Cela m’a pris des années, mais je n’ai eu de cesse jusqu’à ce que Valérie, cette belle jeune femme distinguée, accepte de devenir ma fiancée.

À m’entendre on pourrait croire que séduire Valérie a été ma seule activité au cours de ces dix dernières années. Il n’en est rien, j’ai aussi voyagé seul avec un sac à dos, rencontré des gens partout dans le monde, appris des langues, changé une dizaine de fois d’établissement scolaire, puis passé mon bac de justesse et monté ma propre affaire. En effet, j’ai toujours eu une aversion pour les études, contrairement à Valérie qui aligne les diplômes. À vingt ans, j’avais passé un marché avec mon père : j’obtenais mon bac, en bûchant une année de ma vie dans une boîte à bachot, après quoi il me fichait la paix.

J’ai eu mon bac, il a rechigné à me ficher la paix. « Tu n’aimes pas les études, soit ! Alors, reprends l’affaire familiale, ta mère et moi avons envie de lever le pied ». Je ripostais que, si reprise de l’affaire familiale il devait y avoir, c’était à ma sœur, de huit ans mon aînée, de l’assurer. Celle-ci n’avait, hélas, aucun goût pour le travail.  Largement aussi paresseuse, de tout temps, que j’ai pu l’être dans l’adolescence, elle a vite choisi la voie du mariage et des enfants pour justifier socialement son absence de goût à quoi que ce soit. Entourée de nounous et de femmes de ménage, elle promenait son ennui dans les boutiques et les salons de thé avec ses copines. « Travailler ? Parce que tu crois que je ne travaille pas à la maison ? On voit bien que tu ne sais pas ce que c’est que tenir un ménage et élever des enfants ! »

C’était notre sujet de dispute favori, les dimanches après-midi, à la table de nos parents, après que son mari avait emmené les enfants au parc avec la jeune fille danoise. Mon père prenait sa défense, ma mère mettait un bémol, n’avait-elle pas travaillé, elle aussi, aux côtés de mon père pour ouvrir le magasin, le développer, en faire le haut lieu du sport chic de toute la région ? « Mais Reynald est banquier, maman, tu sais ce que c’est un banquier ? Il se lève à l’aube, travaille comme un fou, sort ses clients le soir, retourne au bureau le samedi pour boucler ce qu’il ne peut finir dans la semaine. Sans moi pour tenir l’intendance de la maison, c’est fini, il peut dire adieu à son poste ! » Mes parents fléchissaient alors, ils m’incitaient à reprendre le commerce quelques années, le temps que Justine et Gauthier entrent à l’école primaire, et après ma sœur prendrait le relais. Moi, je rétorquais que quand son Reynald l’aurait larguée avec les deux moutards, elle sera bien contente que je lui ai laissé le magasin.  Et cela finissait dans la bagarre générale, ma sœur hystérique, ma mère me traitant de monstre, mon père hurlant que cela valait bien la peine de s’échiner au travail pour élever ces deux ingrats congénitaux.

À cette époque-là, Valérie était seulement ma petite amie, pas encore ma fiancée, et si je voulais achever sa conquête, il devenait inéluctable de me construire une situation. Ses parents me regardaient de haut, je n’étais après tout que le fils du commerçant chez qui ils se fournissaient en clubs de golf et autres tenues de ski. Il me fallait ma réalisation personnelle pour relever le niveau d’estime dans lequel ils me tenaient. J’ai travaillé dans la banque de mon beau-frère comme stagiaire désespérant, passant plus de temps à regarder par la fenêtre qu’à passer des ordres en bourse. Puis, je me suis essayé à l’import-export dans la société d’un ami de la famille, jusqu’à ce que, las de perdre des affaires à cause de mon incompétence, il me remercie. Enfin, j’ai décliné l’offre du père de Valérie qui connaissait quelqu’un de bien placé dans les assurances. Cette histoire de situation devenait un sérieux obstacle dans mon processus de conquête de la femme que j’aimais. Par bonheur, un matin dans ma douche jaillit l’idée géniale qui allait faire de moi ce que je suis aujourd’hui.

En effet, je pestais ce jour-là sur le shampoing qui ne laissait pas mes cheveux assez propres à mon goût, c’est-à-dire grinçants sous les doigts. J’envoyais le flacon valdinguer à l’autre bout de la salle de bain en hurlant que j’allais le fabriquer moi-même, mon shampoing qui ferait grincer mes cheveux dès la première application ! Le soir même, tandis que je prenais mon service dans le grand magasin où, de guerre lasse contre le monde du travail, j’avais pris un emploi de nuit comme gardien de sécurité, je commençais à mettre en œuvre mon projet. Tout d’abord, il me fallait des matières premières, rien que du naturel, de la qualité, du premier choix : de la papaye à commander à mes amis de Bamako, de l’aloe vera qui pousse comme de la mauvaise herbe chez mes amis du Néguev, de la vanille de Thaïlande, de l’arbre à thé de Birmanie, je connaissais les fournisseurs potentiels. Puis, il me fallait un chimiste. Grâce à une petite annonce, je recrutais une professionnelle hors pair. La multinationale qui l’employait jusque-là l’avait envoyée en retraite anticipée avec une grosse enveloppe. Elle parlait trop à leur goût : elle réclamait le respect des réglementations de sécurité et des conventions de travail des employés, militait pour l’environnement, ne ratait pas une occasion de ne pas se taire, bref une enquiquineuse. Compétente, d’une intelligente lumineuse et féministe par surcroît, cette quinquagénaire excentrique n’avait plus aucune chance sur le marché de l’emploi. Elle avait également un caractère de mégère, des lunettes aux verres épais comme des hublots d’avion et un chignon, tel un écheveau de laine rousse, posé de guingois sur sa tête. Ma chère Inge, qui ne se débarrassa jamais de son accent autrichien, devint aussitôt ma fidèle collaboratrice, ma complice, ma confidente.

Au début de l’aventure, les conditions étaient difficiles. J’avais loué, pour en faire un laboratoire, un entrepôt dont mon salaire couvrait tout juste le loyer. Pour acheter le matériel de base et les produits, il me fallut vider mes carnets d’épargne, vendre la montre en or héritée de mon grand-père et ma petite voiture chèrement acquise. Je dus enfin renoncer à mon studio pour m’installer sur un clic-clac au fond du labo. Je renonçai à dormir et à manger, et devant tant d’abnégation, le cœur d’Inge fondit : « Ne me bayez pas tant que l’archent ne rentre pas, fous me donnerez une barticipation aux pénéfices, si nous en faissons un chour… » Chère Inge, je lui vouerai une reconnaissance et une amitié éternelles, jusqu’à la mort, et même au-delà. J’oubliais de le mentionner : je suis un cœur fidèle.

Malgré le travail, la fatigue et le manque de ressources, je mettais un point d’honneur à inviter Valérie au restaurant chaque semaine, à lui téléphoner tous les jours, à lui offrir là un parfum, là un bouquet, sous l’œil myope et sévère d’Inge qui trouvait ces dépenses bien futiles. Je ne lui parlai de mon projet que lorsque, officiellement, j’avais lancé ma gamme de shampoings 100% naturels et issus de produits du monde, les shampoings qui font grincer les cheveux dès la première application. Valérie haussa un sourcil dubitatif quand je lui offris le premier flacon. « J’espère que mon crâne ne va pas se couvrir de pustules » fut sa seule remarque. Mais rien de tel ne se produisit, ni sur elle ni sur personne d’ailleurs. Mes produits commençaient à se vendre, les affaires tournaient, je pus engager deux autres employés que je payais rubis sur l’ongle.

Muni d’un compte en banque, d’un appartement et d’une voiture, je pouvais enfin faire ma demande à Valérie. « N’est-ce pas un peu prématuré ? » me dit-elle, en pinçant ses jolies lèvres. Et bien soit, me résignais-je, nous attendrons. Valérie mettait la priorité sur ses études et préparait un énième post-grade dans une discipline tout aussi prestigieuse que parfaitement inadaptée au monde du travail. Elle ne s’accordait de congé que le mercredi pour sortir avec ses amies, le samedi avec sa mère et le dimanche, elle montait Courtepointe, sa jument pur-sang. Le vendredi soir m’était consacré, toutefois je n’avais droit à ses faveurs qu’un vendredi sur quatre, l’un étant dédié à ses périodes et les deux autres à la migraine.

Quelle femme admirable ! Toujours impeccable avec ses jupes écossaises, ses pulls en shetland et ses mocassins bien cirés, j’étais fier d’elle en toutes circonstances. J’ignore jusqu’à ce jour ce qu’elle pouvait bien penser de moi.

Mon plan marketing consistant à proposer ma gamme uniquement aux salons de coiffure, je multipliais les contacts, rayonnant à travers l’Europe pour rentrer le vendredi soir. C’est ainsi que je fis connaissance avec Nelida. Cette magnifique andalouse était aussi brune et fougueuse que Valérie blonde et réservée. Née dans une famille pauvre et franquiste, elle s’est élevée à la force du poignet, du statut de shampouineuse à celui de patronne d’une chaîne de salons de coiffure haut-de-gamme dont le siège se trouvait à Madrid. Nous nous sommes plus au premier regard, je lui proposais de dîner le soir même et elle me rejoignit dans le hall de mon hôtel. Elle portait une robe de soie rouge et je n’eus pas le temps de lui en faire le compliment. En effet, la belle dame me gratifia, dès son arrivée, d’un baiser fougueux qui me laissa sans voix, avant de me demander le numéro de ma chambre où je passai, je crois, la nuit la plus voluptueuse de toute mon existence.

Mes affaires prospérant, j’engageai une équipe de commerciaux pour prospecter à ma place, ce qui me laissait plus de temps pour arracher le consentement de la femme de ma vie. Valérie a fini par dire oui avec la bénédiction résignée de ses parents et se mit à consacrer, dès ce moment, une grande partie de son temps libre à chercher, avec sa mère, le lieu, le jour et la formule la plus adaptée à notre mariage qui devait être magnifique, grandiose, inoubliable.

Notre emploi du temps de jeunes fiancés restait, par ailleurs, immuable. Le vendredi lui restait acquis, ce n’est le mercredi que je m’envolais pour Madrid me jeter dans les bras de Nelida, mon amante passionnée. La nuit de mercredi à jeudi était la plus courte de la semaine, passée dans une tourmente amoureuse qui me laissait, à la fois repu, exsangue et sans voix. Ce dernier point n’étant pas vraiment un problème car je me débrouillais mal en espagnol et Nelida était incapable de s’exprimer dans une autre langue que la sienne.

Ma carrière battait son plein, mais je refusais de tomber dans le travers de ces hommes d’affaires qui, obsédés par le rendement, laissent de côté leur vie personnelle. Loin de là, je vivais pleinement mes émois amoureux avec les deux femmes qui éclairaient ma vie, ma belle fiancée et ma capiteuse amante. Un jour Nelida vint visiter mon usine – ah oui, j’oubliais, j’avais troqué le laboratoire en entresol contre une véritable usine moderne – et je lui présentai mon inséparable Inge. Elle développait alors un peeling capillaire à base de pépins de figues de barbarie de Mauritanie. Au premier regard, la fine mouche avait compris. Inge me conseilla vivement la plus grande prudence, s’appuyant sur un proverbe autrichien qui affirme que le soleil et la lune ne doivent pas partager le même ciel. Pas de risque, la rassurai-je, je tenais mon agenda comme un chef d’orchestre sa partition.

Un souci professionnel apparut, tout à fait nouveau dans mon histoire personnelle : la gestion de l’argent. Il est vrai que tant qu’on n’en a pas, le problème ne se pose pas. Mais les bénéfices commençaient sérieusement à s’engranger et, malgré mon train de vie, la participation de mes employés au chiffre d’affaire, ma générosité envers les femmes de ma vie, je ne parvenais pas à tout dépenser et il me fallait bien placer le reste. Je fis alors ce que ferait n’importe qui dans ma situation : j’allai voir mon banquier.

En l’occurrence, c’était une banquière.

Elle m’accueillit d’une poignée de main franche et cordiale, elle alla droit au but en me proposant actions, obligations et options, une professionnelle comme je les admire, comme ma chère Inge, comme Valérie, comme Nelida. Il me fallut un peu de temps pour la convaincre de devenir amis. De plus de dix ans mon aînée, divorcée et mère de deux enfants, Solène avait la tête froide et dirigeait sa vie comme bon lui semblait. Pour elle, pas question d’aventure, et encore moins d’engagement. Mais quel délice que la première nuit où elle s’abandonna ! Quel bonheur de conquérir une femme libre qui ne demandait rien, ne cherchait rien, et me jetait dehors au petit matin, avant que les enfants ne se réveillent. Avec Solène, nous passions aussi beaucoup de temps à nous parler, elle avait une qualité d’écoute unique et je me sentais bien auprès d’elle. Dire que j’aurais pu passer à côté de cette expérience inoubliable !

Valérie avait repoussé la date du mariage à l’année suivante. Le radiesthésiste que consultait sa mère avait affirmé que l’été prochain serait tardif et orageux. Comme Valérie tenait absolument à ce que la cérémonie et la fête aient lieu en plein air, il fallait que les conditions météorologiques idéales soient réunies. Le ciel devait être dégagé, à cause de la luminosité des photos ; le vent inexistant, à cause des coiffures et des toilettes des dames ; la température pas trop élevée, pas question d’embrasser des dizaines de personnes en nage ; mais pas trop basse non plus, elle voulait porter une robe décolletée sans risquer la broncho-pneumonie. Donc, il fallait choisir un début d’été modéré, fin juin étant l’idéal, après quoi les gens partent en vacances, ne rentrent qu’en août et là, il fait trop chaud ou orageux. Par conséquent, le mois de juin de l’année suivante, que le radiesthésiste prévoyait tempéré et sec, semblait plus adapté. J’étais tout à fait à l’aise avec ce choix.

Je laissai Valérie à son organisation méthodique, pendant ce temps, je vivais une vie merveilleuse, presque aussi belle que ce qu’elle serait après le mariage. C’est vrai, il y aurait des problèmes d’intendance pour intercaler mes deux autres compagnes dans mon emploi du temps, peut-être conviendrait-il, comme le suggérait Inge, de ne pas leur accorder un jour fixe pour ne pas attirer l’attention de Valérie. Car, bien entendu, il était tout à fait hors de question pour moi de renoncer à l’une ou à l’autre. La rupture n’est pas dans mon tempérament, je le répète, je suis un cœur fidèle.

Le mois de juin arriva, clément et ensoleillé, en même temps qu’une importante nouvelle dans mon courrier. Le comité du journal « Entreprendre » venait de me nommer « entrepreneur de l’année ». Il organisait une grande réception pour me remettre cette distinction. Valérie soupira qu’elle devrait se mettre en quête d’une tenue adéquate, souci qui s’ajoutait à celui de devoir annuler ses amies ce soir-là, car il s’agissait d’un mercredi. Nelida exultait au téléphone qu’elle viendrait sans faute, avant de me lancer un chapelet de mots andalous très croustillants, du moins je supposais, car ressemblant fort à ceux qu’elle me criait pendant nos ébats. Solène, ravie pour moi, me confirma que ce serait un plaisir partagé.

Si j’avais été acrobate dans un cirque, ou funambule, ou encore équilibriste, je ne m’en serais pas mieux sorti que ce soir-là. Les trois femmes de ma vie rivalisaient de grâce et de beauté. Valérie, en soie turquoise, hautaine et froide comme je l’aimais. Nelida portait une robe imprimée léopard qui moulait à ravir ses formes somptueuses, elle me dévorait du regard et me murmurait, au passage, des mots de feu. En tailleur pantalon noir, ses beaux cheveux relevés en chignon, Solène brillait d’une lumière intérieure.

Inge était elle-même particulièrement élégante en mon honneur. Elle avait troqué ses habituels pantalons militaires et gros pulls larges pour un ensemble vert bronze plutôt chic, que je la soupçonne d’avoir acheté pour l’occasion. En lieu et place de son éternel chignon choucroute, elle portait une longue tresse rousse, soyeuse et brillante, embellie depuis l’utilisation régulière de nos shampoings. « Très cholies », me confie-t-elle en regardant chacune de mes compagnes « bas bossible de faire un choix, n’est-ze pas ? » Bien sûr, mais pour moi il était tout à fait hors de question d’avoir à choisir. Valérie vint interrompre notre aparté. « J’ai un mal de tête de tous les diables » gémit-elle « Inge, ma chère, allez donc me chercher un verre d’eau minérale je vais prendre un cachet ». Inge, soufflée, tourna les talons. Je n’entendis rien de très audible, mais j’aurais juré qu’elle murmurait quelque chose du genre « ach, Donnerwetter, ch’uis bas sa ponne ! qu’elle aille ze le chercher elle-même, son ferre d’eau ! » Elle s’éloigna vers un autre groupe, inutile de préciser qu’elle ne revint pas.

Lassée d’attendre, Valérie demanda à prendre congé. Comme je la raccompagnais, nous croisâmes Nelida et il se passa entre les deux femmes à peu près le même phénomène physique que l’approche de deux pôles d’aimants répulsifs. « Qui est cette panthère vulgaire ? » demanda Valérie. « Qui est cette grande sèche ? » questionna plus tard Nelida. Valérie prit congé dans un bâillement et accepta un léger baiser sur sa joue.

Je retrouvai Nelida en pleine discussion avec Inge, qui remarquable polyglotte, exportait son accent autrichien dans toutes les langues pratiquées. Elles discutaient d’une nouvelle gamme à base de fève de cacao, psychotrope naturel bien connu, des shampoings à l’odeur de chocolat pour redonner le moral, surtout en hiver. Nelida approuvait en riant, puis elle me décocha un de ses regards enflammés pour me faire comprendre qu’il était temps de nous éclipser. Je lui demandai le numéro de sa chambre et la conduisit jusqu’à un taxi, ce qui me laissait un peu de temps pour bavarder avec Solène et lui fixer un rendez-vous pour le lendemain.

Puis, un drame survint dans ma famille. Comme j’arrivai au domicile familial pour le déjeuner du dimanche, je trouvai mon père le front soucieux, ma mère livide et ma sœur en larmes. « Reynald est parti » fut la seule explication. « Parti où ? » demandai-je sans malice. Ma sœur éructa « il est parti, il m’a quitté, voilà, et c’est de ta faute tu m’as tellement dit qu’il finirait par me quitter que c’est arrivé ! » Et sur ces paroles elle se jeta sur moi pour me cribler de coups de poing. Je la laissai me frapper un peu pour se défouler, puis demandai si c’était avec la jeune fille danoise. « Non, hurla-t-elle, avec sa secrétaire périgourdine, et c’est tout l’effet que cela te fait, espèce de sale type ». Elle entreprit de me lacérer le visage avec ses ongles et mon père nous sépara. Elle s’effondra en sanglots sur le canapé. Entre chaque hoquet, elle se repassait indéfiniment le film des événements « il m’a dit qu’il étouffait, que je le faisais vivre dans un tombeau. Un tombeau ! Notre appartement qui a été photographié et primé par Intérieurs Tendance, le comparer à un tombeau ! »

Mon père, jugea le moment opportun pour lui proposer de reprendre le magasin de sport, pour « se changer les idées » dit-t-il. Il se fit traiter de négrier. J’intervins alors pour proposer à ma sœur un poste dans le marketing de ma société, qui lui permettrait de rencontrer du monde et de bien gagner sa vie. Sa réaction fut encore pire. « Enfin, vous ne comprenez rien » hurlait-elle. « Si je travaille, il n’aura pas besoin de me verser de pension et moi je veux qu’il paye jusqu’à son dernier centime, ce salopard, je veux qu’il raque, qu’il crache au bassinet ! » Non, en effet, je ne comprenais rien à ma sœur, une femme si fondamentalement opposée à celles que j’aimais.

Ce drame fut, hélas, le premier d’une longue série…

Comme l’été approchait, je pris un peu de vacances. Nous allâmes en week-end à Prague avec Solène, pour assister à des concerts et visiter des musées. J’emmenais Nelida quelques jours sur la côte amalfitaine, magnifique paraît-il, mais dont je ne vis que la chambre d’hôtel. Enfin, Valérie et moi passâmes une semaine dans la propriété de ses parents en Aquitaine, où le temps se déroulait entre tennis, golf, équitation, et repas mondains le soir.

En septembre, j’eus le plaisir de retrouver l’usine et ma chère Inge qui revenait d’un trekking en Ouzbékistan. Elle me parla de son projet de baume apaisant aux pétales de nénuphars et, dans la foulée, me présenta Virginie, la nouvelle réceptionniste. C’était une gamine timide et rougissante, tout juste sortie de l’école, qui se promenait en minijupe et le nombril à l’air. C’est là que mes ennuis ont commencé.

Je sais, je n’aurais pas dû. À ma décharge, je ne savais pas qu’elle était mineure. Et puis, Virginie était drôle, écervelée, pas toujours précise dans son travail et même franchement gaffeuse parfois. Mais elle aimait sincèrement notre société et nos produits, elle admirait Inge et se passionnait pour ses recherches, elle était enthousiaste chaque matin de venir travailler. Bon, ce n’est pas très glorieux, mais j’avoue qu’avec elle je retrouvais le gamin insouciant que j’avais été. Et puis, je me voyais grand, beau et fort dans ses yeux.

Ce qui ne devait rester qu’un flirt anodin, qui me délassait de mon travail et de ma fidélité sentimentale habituels, tourna malheureusement au drame. Tout a commencé, je crois, lorsque Virginie, qui prenait les appels téléphoniques, nota les appels répétés de Valérie et se douta de quelque chose. Il en alla de même pour Nelida, mais je n’appris tout cela que bien plus tard car elle cacha bien son jeu et ne laissa rien paraître. Tout en dissimulation et en douceur, elle organisa une rencontre bien sentie entre ma fiancée, mon amante, et moi-même, qu’elle orchestra de main de maître dans le but de me confondre.

Le mémorable rendez-vous eut lieu un triste matin de novembre pluvieux. Elle avait saisi l’occasion d’une visite professionnelle de Nelida pour convoquer Valérie, prétextant que je la réclamais pour je ne sais quelle urgence. Elle attendit que les deux femmes se trouvent ensemble à la réception, se toisant mutuellement d’un air circonspect. Puis, elle m’appela dans mon bureau « Monsieur, une dame pour vous à la réception ». Ensuite, de son air ingénu, elle pria Valérie de la suivre un instant car Madame Inge souhaitait lui parler. Ainsi, lorsque j’arrivai à la réception je me trouvai seul en face de Nelida. Profitant de ce bref moment d’intimité, Nelida, qui aimait les situations à risques, me colla fougueusement contre un mur. C’est à cet instant précis que Virginie revint, suivie de Valérie, en s’excusant de son erreur, Madame Inge désirant parler à l’autre dame. Le mouvement souple que fit Nelida pour dégager son étreinte ne laissa aucun doute à Valérie. « Quoi ? » dit-elle entre ses dents, « la panthère vulgaire, j’aurais dû m’en douter. » Digne et sèche jusqu’au dernier jour, Valérie retira de son doigt le solitaire, gage de notre promesse, et le jeta dans ma direction. « Nos fiançailles sont rompues » lança-t-elle solennellement. Nelida comprit en un éclair, poussa un cri et me balança une gifle magistrale tout en m’abreuvant d’injures bien sonores, dont je ne comprenais pas un traître mot, mais qui eurent le mérite d’alerter tout le personnel qui se pressa à la réception. Puis elle se tourna vers Valérie qui franchissait la porte et la retint par la manche de son tailleur. Celle-ci céda dans un craquement mais Nelida ne pouvait se contenter d’une manche de Chanel grège pour se défouler. Alors, elle saisit les longs cheveux blonds de sa rivale qui se mit à hurler et lui balançant son lourd sac à la figure. À peine remise de sa surprise, Nelida la déstabilisa d’un croc-en-jambe et, une fois sa proie à terre, entreprit de la cribler de coups de pieds dans les côtes en poussant des cris de karatéka. Je me jetais entre les deux femmes pour les séparer, prenant à mon tours des coups de points, de griffes, de talons aiguille de toutes parts. Tandis que Nelida tentait de m’étrangler avec ma cravate, Valérie réussit à s’échapper, me laissant seul aux prises avec Nelida qui, me chevauchant, me saisit par les oreilles et entreprit de cogner la tête contre le sol de marbre. Bien sûr, j’aurais pu riposter, mais ce n’est pas dans mon tempérament de faire du mal à une femme.

Après, je ne sais plus. J’ai vu des étoiles, entendu ma mâchoire craquer, sentit le sang couler de ma bouche, je me suis senti partir dans un trou noir, j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux dans la confusion et la douleur. C’est alors que le son d’une sirène de voiture de police me fit revenir à moi. Effrayée, Nelida s’arrêta net, se dressa sur ses pieds pour s’enfuir dans un chapelet d’injures, claquant la porte d’entrée avec une telle violence que son verre vola en mille éclats dont certains se plantèrent sur mes mains qui protégeaient mon visage. On l’entendit vociférer encore longtemps après qu’elle eût disparu.

Je me relevais, vacillant, et restais sans voix face à Virginie, immobile et pâle comme la mort. Elle éclata en sanglots, lui disant que je l’avais trahie et brisé sa vie. Puis elle me jeta au visage son écran d’ordinateur, que j’esquivai juste à temps, pour prendre aussitôt le clavier sur mon arcade sourcilière qui explosa dans un craquement.

« Ach, il fallait s’y attendre » murmurait Inge, pleine de compassion, tout en tamponnant ma blessure avec de la teinture d’arnica des Alpes autrichiennes. Elle m’aida à reprendre mes esprits pour faire ma déposition aux gendarmes arrivés quelques minutes après le drame, juste à temps pour le constater. Quant à moi, j’étais ivre de chagrin.

Ulcéré et blessé jusqu’au fond de mon être, bardé de bandages, points de suture et autres pansements, je retrouvais mon coupé gris métallisé lacéré d’injures gravées au canif, ainsi que les quatre roues éventrées. C’est donc en taxi que je débarquai le soir même chez Solène, ma très tendre amie, pour tout lui raconter. Elle m’écouta jusqu’au bout tout en sirotant un Martini, puis, quand j’eus fini mon récit, posa doucement son verre. Elle me dit alors qu’elle avait accepté pour moi le rôle de gestionnaire de fortune, puis celui d’amante occasionnelle. Mais en ce qui concerne la psychothérapie, il fallait que j’aille voir quelqu’un d’autre. Sur ce, elle se leva et me congédia.

Les ennuis continuèrent dans les jours suivants. Valérie m’avait envoyé l’avocat de sa famille qui me réclamait des dommages et intérêts pour rupture de fiançailles. Puis ce fut le tour du père de Virginie qui me menaça de porter plainte pour harcèlement sexuel et détournement de mineure, sa fille ne devant atteindre ses dix-huit ans que deux mois plus tard. Je dus allonger une grosse somme pour qu’il renonce. Enfin, je perdis une grande partie de ma clientèle sur le marché espagnol.

Tout s’effondrait autour de moi. Je m’en voulais d’avoir agi de la sorte, d’avoir été toujours bon, généreux, attentionné envers celles que j’aimais, voilà comment j’étais récompensé ! Me faire traiter ainsi par celles que j’avais tant chéries ! Ah, on m’y reprendrait à être fidèle !

Dans les mois suivants, je me plongeais à corps perdu dans le travail. Inge préparait une gamme de shampoings colorants 100% naturels, comme tous nos produits. Nous planchions sur la chair de mangue pour ensoleiller les blonds – je pensais aussitôt à Valérie. Nous testions la betterave pour illuminer les auburn – je me rappelais Solène. Nous essayions le grain de café pour approfondir les châtains – je revoyais Nelida. Nous travaillions sur la carotte pour encanailler les roux – l’image de Virginie me hantait. Ma vie était devenue un enfer.

Le mois de juin suivant, qui aurait dû voir mon mariage, était froid et pluvieux. Je décidai de partir très loin, au Bhoutan. Là, je projetais de me raser la tête et d’entrer dans un monastère pour jeûner, méditer et tendre de tout mon être vers le Rien. Inge approuvait gravement. « Drès ponne idée de fous raser la tête. Abrès quoi nous pourrons tester les broduits pour la repousse des cheveux… »

Ainsi, je partis avec pour seul bagage un gros sac à dos et mon chagrin intact. Inge m’accompagna à l’aéroport, elle me réconfortait. « Ne fous vaites pas de soucis, fous êtes comme un bersonnage de cheu fidéo : fous êtes apattus bar l’ennemi, laissé pour mort, et après bouf ! Fous afez une autre fie, puis engore une autre ».

Ma chère Inge avait, encore une fois, raison. Car, aussitôt arrivé à Thimphou, au pied de l’Himalaya, je fis une incroyable rencontre qui allait bouleverser ma vie, enfin, ma nouvelle vie : le sherpa dévolu à mon ascension vers le monastère était une sherpa.