Télémarketing

« Monsieur Leboeuf ?

– Lui-même…

– Bonjour Monsieur Leboeuf, je suis Magalie Latulipe, de la société Oueldone, je vous contacte aujourd’hui Monsieur Leboeuf pour vous faire profiter de notre promotion sur les … »

 

Tout ça débité d’un trait et d’une voix fleurie comme son nom. J’ai raccroché.

 

J’aurais dû me méfier : «Appel masqué» affiché sur l’écran de mon téléphone signifie généralement «Télémarketing». Parfois pourtant c’est Nathalie, alors je suis obligé de répondre parce que je ne veux pas louper un coup de fil de Nathalie.

 

Déjà trois appels cette semaine, et nous ne sommes que mardi. Le premier voulait me vendre un abonnement à un hebdomadaire richement illustré, qui allait analyser pour moi toute l’information de la semaine et m’en proposer, pour un prix dérisoire (70 CHF quand même), la substantifique moelle.

 

Le deuxième m’a un peu grugé, il a attaqué fort : «Vous aimez le vin, Monsieur Leboeuf ?», comment répondre alors «Non merci» ou «je ne suis pas intéressé»… Il m’a donc coincé dix bonnes minutes, à me demander quels étaient mes crus préférés, me faisant part lui-même de ses propres inclinations, vantant l’explosion des arômes d’un Haut Brion 2000 ou la fraîcheur d’un Muscadet. J’aime parler du vin, alors je me suis laissé piéger, c’était un bon, celui-là. J’ai failli me retrouver heureux propriétaire d’une armoire à vin capacité 183 bouteilles, pour la modique somme de 1 534 euros tout compris, livraison en sus mais détaxe à l’exportation possible. Alors que j’ai moi-même posé les pierres de taille dans ma cave voutée, aménageant des niches pour l’hygromètre et les bouchons de liège, un tonneau au centre de la pièce au sol de terre battue avec des tabourets élevés pour d’éventuelles dégustations entre copains, et bien sûr des portants métalliques pour mes Bourgognes qu’une fine pellicule de poussière ennoblit. N’empêche, j’ai été à deux doigts d’acquérir le meuble superflu pour ne pas le décevoir, il m’était sympathique ce garçon.

 

Le troisième coup de fil, c’est cette Magalie Latulipe, je ne saurai jamais ce qu’elle voulait me faire acheter, sans doute un stèpeur ou des plantes qui calment, avec un nom pareil.

 

Y en a marre, vraiment.

 

Et Nathalie qui n’appelle pas.

 

Je décide de ne plus répondre quand «Appel masqué» s’affiche.

 

***

 

Nathalie m’a engueulé sur mon portable parce que je ne décroche plus mon téléphone; elle ne m’a pas laissé le temps de préciser ce que j’entendais par « marre d’être harcelé », elle a tout de suite très mal réagi au mot; du coup elle ne m’appelle plus sur mon mobile non plus. J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois et laisser un certain nombre de message sur sa boîte vocale pour qu’elle finisse par accepter l’appel puis mes explications, avec une certaine réticence toutefois.

 

***

Aujourd’hui c’était une crème de massage à l’aloé vera pour la cellulite de Madame Leboeuf, je n’ai même pas pris la peine d’informer mon interlocutrice qu’il n’y a pas de Madame Leboeuf (Nathalie a changé de conversation lorsque j’ai évoqué la possibilité de se mettre en ménage voire de convoler), et l’ai envoyée s’occuper de ses propres appâts.

 

***

 

J’ai profité de la parution du nouvel annuaire pour ajouter derrière mon numéro un astérisque qui interdit le démarchage. Sur la version imprimée, j’ai vérifié que le petit symbole dissuasif figurait en bonne place, et en ai conçu un intense sentiment de soulagement. Maintenant, quand Appel masqué apparaît, je sais que c’est Nathalie.

 

***

Le problème, c’est que Nathalie n’appelle plus.

 

En fait, personne n’appelle. Je me demande pourquoi j’ai un téléphone. Les soirées sont longues, je guette «Que ma joie demeure» – c’est la sonnerie que j’ai choisie, j’ai hésité avec «Jingle bells» qui est bien aussi – mais seul le silence résonne, assourdissant.

 

***

 

J’ai fait enlever l’astérisque de l’annuaire, et mercredi dernier, j’ai accepté l’offre attrayante d’une petite association de paysans qui me livrera chaque semaine 12 œufs tout juste sortis du cul de la poule directement dans ma boîte à lait.

 

Maintenant le téléphone sonne à nouveau chaque jour, «Que ma joie demeure» retentit glorieusement. Et en plus, j’ai souvent du courrier.

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Née une année en 6 dans une bourgade en ieu, Fred a très tôt montré un goût vif pour l’écriture. Son premier poème, qui évoquait avec justesse les bonds allègres d’un petit lapin dans le thym - notez la richesse de la rime -, fut rédigé à l’âge de sept ans. Auteur de trois romans, Monsieur Quincampoix (2006), La Ricarde (2012) et La Porte (2014), Fred Bocquet vit à Genève, dans un ilot de verdure promis, comme nous tous, à la démolition.

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