Chambre 206

Oscar jette sa sacoche sur le lit, se sert un cognac. Elle va arriver. Il est venu plus tôt, pour préparer minutieusement le décor. Il parcourt la chambre des yeux. Tout devrait être parfait, à l’identique. Mais les rideaux ont été changés, la couleur du dessus-de-lit aussi. Des détails divergent et ça le contrarie.

Il jette un regard satisfait, mais sans fierté particulière à son double dans le miroir trônant face au lit. Certes, il est beau. Un regard bleu acier, ou bleu lagon, quand c’est nécessaire. Un corps parfaitement entretenu, entièrement lisse. Ni poils, ni cheveux, ni même de cils ou de sourcils. Son alopécie complète, survenue brutalement quelques années plus tôt, est aujourd’hui une bénédiction. Il n’est que peau. Épuré. Différent. Les femmes aiment l’étrangeté de ce regard nu, de ce corps sans rugosité. “Tu es comme un bébé géant” lui avait-elle dit ici même la première fois, en gloussant, fascinée.

Mais cette enveloppe parfaite n’est qu’un appât. Elle n’a qu’une utilité: se faire désirer, puis aimer. Follement, de préférence. Il ne la sculpte que pour se rendre la tâche plus facile. Son plaisir ne résidant ni dans la chasse, ni dans la séduction, mais uniquement dans le tableau final, celui qui se jouera ici. Dans la chambre 206.

Celle-là même où ils se sont aimés pour la première fois. Enfin, où elle l’a aimé pour la première fois. Lui observait, mémorisait, minutait, consignait. Le vrai sens de chaque mot, de chaque geste ne devait se révéler que dans la répétition. Maintenant.

Il se souvient.

De la carte glissée fébrilement dans la fente.

Du premier baiser, hésitant, mais qui scellera son destin.

Du bain moussant partagé, les yeux dans les yeux. Elle y cherche son âme, il regarde à travers elle, compte les fissures des catelles noires et blanches à l’ancienne. Il est le blanc, pur, limpide, aveuglant. Elle est le noir, une ombre sans conscience, sans avenir.

Du lit king size, où ils s’entremêlent, se mélangent, sans même ouvrir les draps. Une danse prévisible, mécanique, pathétique. Mais nécessaire.

De l’humidité de son sexe, ouvert.

De la sécheresse de son propre cœur, fermé. Complémentaires, selon ses critères. Selon le plan.

Du room service qu’elle a voulu “comme dans les films”, avec des fraises, du champagne. Il la regarde tout avaler, décoiffée, rougie, heureuse, insouciante. Les premières couleuvres au goût de fruit, les premiers mensonges à bulles. D’autres suivront, tant d’autres.

Un léger bruit le tire de ses pensées. Des ongles manucurés caressant du bois vernis. Elle est là. Elle n’a jamais su frapper, ni aux portes, ni au cœur. Des effleurements, toujours. De quoi a-t-elle peur? De gratter la surface, de la craqueler? Aurait-elle eu l’intuition de ce qu’il y a à découvrir?

Peut-être l’a-t-il sous-estimée finalement. Mais il est trop tard pour lui accorder le bénéfice du doute. Le scénario est prêt, le décor presque parfait, le timing respecté. Le point d’orgue d’une cacophonie de sentiments programmés, contrôlés, feints. La pièce doit être jouée, c’est dans l’ordre des choses.

C’est d’elle que viennent les inévitables variations, dans les tableaux qui se succèdent, mais c’est prévu. Tout est différent pour elle, persuadée que des fondations se sont bâties, que des sentiments sont nés et se sont consolidés, que des projets se profilent.

Il extrait de sa sacoche la nuisette qu’elle avait portée cette nuit-là. Elle avait écumé les boutiques à la recherche de cette tenue affriolante, pour noyer les peurs sous la dentelle et la soie. Il l’a gardée, non pas comme un trophée, vu qu’il n’avait tiré aucune satisfaction de cette victoire trop facile, mais comme un futur linceul. Peut-être. Sûrement.

Il doit la baiser une dernière fois. Cela fait partie du plan, mais il ne bande pas. Sont-ce les nouveaux rideaux? L’abus de cognac? L’imaginer inerte, froide, morte. Et surtout défigurée. Effacée cette bouche qui lui a murmuré tant de mots d’amour, crevés ces yeux qui le couvaient de bienveillance, saccagés ces traits qui…. Il sent que ça vient, que ça monte. Enfin. Il faut.

Le triste ballet sur le dessus-de-lit dissonant s’ouvre dans un grand écart. Offerte, confiante, elle ne reproduit pas la timide chorégraphie d’antan. Elle se jette dans la bataille sans pudeur aucune. Tout pour le garder, ne pas le laisser s’enfuir, quitte à embrasser le rôle de l’agneau sacrificiel.

L’étreinte lui échappe à la pensée de son corps blanc sur l’autel, de sa gorge ouverte, crachant le fluide vital par jets obscènes. Elle n’a soudain plus rien de mécanique, cette danse. C’est comme baiser un cadavre encore chaud, et ça l’excite contre son gré. Il prend, martèle, retourne, évide. Puis se vide. Elle crie, le chant du cygne.

Selon le plan, il est temps de dénouer tous ces fils qui l’enserrent, tous ces liens qui l’étouffent. Un à un. Patiemment. Méthodiquement. Tirer avantage de sa garde baissée, de sa stupide béatitude postcoïtale.

Se poser en victime, avoir l’air triste, perdu. Lui faire croire qu’il doute d’elle. Alors qu’il n’a jamais douté, sinon il ne serait pas resté. L’amour inconditionnel de l’agneau est le carburant. Sa subsistance. Comme à chaque fois, avec chacune. Un troupeau nourricier, sans cesse renouvelé.

Il prendra bientôt ce qui lui est dû, c’est le seul attrait de cette poupée sans vie. Enfin, sans vie, pas encore. Non, pas encore. Il ne veut rien décider à ce stade, une autre option s’étant déjà parfois présentée avant l’aube, prolongeant ainsi de quelques heures le plaisir cannibale. De toute façon, elle est déjà morte. Elle n’a pas réalisé que la vie la quittait, insidieusement.

“Tu ne m’as jamais aimé” lui lance-t-il, ouvrant les vannes d’un flot de justifications, de dénégations, d’exemples, de preuves, de promesses. Comme il avait retourné et martelé de son sexe son corps de pantin, voilà qu’il retourne et martèle son âme, désarticulée, elle aussi. Il tire les ficelles, elle gesticule, pleure.

D’autres mots qui défont et détruisent devraient encore être lancés, mais il est soudain las des bruits insensés produits par cette bouche tordue, las des étincelles apeurées dans ces yeux ovins. Il n’y aura ni surprises ni improvisation finalement. Pas cette fois. Il n’a qu’une envie, abréger la pièce, que le rideau tombe, enfin.

Faire taire, ouvrir, récupérer ce qui lui appartient. Son cœur. Il l’a gagné, mérité. Tant de mois à côtoyer ce corps encombrant, à le satisfaire, le rassurer, lui mentir.

Il bande à nouveau en brandissant la lame.

L’organe chaud et ruisselant repose enfin tendrement dans sa paume, et en épouse parfaitement la forme. C’est son essence, libérée du carcan infâme qui masquait sa vraie beauté.  Un murmure lui échappe en refermant la porte derrière lui. “Mathilde”.

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De sa naissance à Marseille dans les années 60 elle a gardé une inclinaison certaine pour les apéros sans fin entourée d'amis. Genevoise d'adoption depuis près de 25 ans, elle est à l'affût de tout ce qui lui permettra, de près ou de loin, d'exprimer sa créativité. "Hypercommunicatrice" dit-on d'elle. Péjoratif ou non, ce terme lui correspond et elle l'assume. L'écriture, l'image, l'événement, tout est bon pour dire, donner à voir, ou donner tout court. Bloggeuse prolifique sur la plateforme de la Tribune de Genève, chroniqueuse culturelle à GHI, il lui reste encore un peu de temps pour mettre du cinéma en plein air dans nos parcs, ou des pianos ou des zombies hurlants dans nos rues.

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