Patriote

– Combien y a-t-il de conseillers fédéraux ?

Jesús Márquez fut soulagé de connaître la réponse.

– Sept.

Il ne voulait pas étendre son savoir et risquer de tendre le bâton. Il préférait attendre la question suivante. Après tout, il avait répondu juste. L’officier qui lui faisait face replaça ses lunettes pour la quatrième fois au moyen de son index, les sourcils froncés. Un député le fixait d’un œil impénétrable, de l’autre bout de la table. Il y avait aussi trois autres personnes. Une dame qui prenait des notes, et deux autres qui s’instruisaient, à vue de nez. L’officier d’état civil s’éclaircit la voix :

– Combien y a-t-il de conseillers d’État ?

– Sept.

Encore une réponse facile. Plus qu’une question et Jesús obtiendrait sa nationalité suisse. Il faisait frais dans cette grande salle aux murs de pierre. Des hautes fenêtres perçait une lueur pâle qui conférait à la réunion un air de confidentialité. L’instant était solennel, le gros député donnait l’impression de jouer l’avenir de la nation. L’officier se plongea dans ses notes et replaça ses lunettes, toujours de l’index. Le politicien lui jeta un regard dur, mais prit la parole d’une voix suave que l’on aurait pu tartiner sur du pain chaud.

– Laissez-moi vous poser la dernière question, s’il vous plaît.

Jesús Márquez sut qu’il aurait dû refuser, que ce n’était pas la procédure. Mais le député en imposait.

– Je vous en prie.

– Pouvez-vous entonner notre hymne national ?

– Oui.

Jesús avait répondu, et correctement. Il ne lui restait plus qu’à apposer sa signature au bas du compte rendu et il recevrait bientôt son passeport à croix blanche.

– Alors faites, dit le député, toujours suave, mais persuasif.

Jesús Márquez, devant ses yeux, voyait la foule, vêtue de rouge et de blanc, les cloches sonnaient de toutes parts, les magnifiques drapeaux s’agitaient dans le vent, masquant la vue des alpes depuis la tribune où, en rêve, il s’était projeté un instant. Il se leva, prit une profonde inspiration, bomba le torse. Il avait fière allure, il était fier, d’ailleurs. Il allait, par la magie de ses cordes vocales, rendre hommage au pays qui lui accordait la suprême faveur administrative. Il ouvrit la bouche, tendit un bras et, d’une voix puissante, scanda :

– ARBITRE, ENCULÉ !

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Né en 1976, Mark Levental a la chance, en 2011, d'avoir 34 ans. Après six mois de cafétéria à l'Université de Genève en 1999, il décide de trouver un emploi ennuyeux. Aujourd'hui père de deux enfants, il ne regrette rien.

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