Le grappin m’a choisi

Avant j’étais peinard. Lové au milieu de mes congénères atones, bien planqué sous cette masse de peluche bleue et rose, qui atténuait la musique rock déversée par des amplis colossaux à travers le parc d’attractions. Mais le grappin m’a choisi. Un jeune garçon a déboursé la somme de 23 euros 60 en pièces de vingt centimes pour, à force de mouvements d’abord saccadés et maladroits puis de plus en plus précis, parvenir à me saisir par le museau entre les trois griffes de la pince et me faire tomber dans le sas de l’appareil.

Comme il ne savait pas trop quoi faire de cette peluche Ratatouille qui lui vaudrait les quolibets de ses amis, il m’offrit à sa tante qui l’avait emmené à la fête foraine. Une aubaine pour moi, puisque pendant plusieurs années, je suis devenu mascotte sur la plage arrière de sa micra. Mon boulot consistait à sourire au conducteur de la voiture qui nous suivait. Tranquille, au chaud, et sans danger, même si parfois le capot du véhicule me paraissait un peu trop près, lors d’arrêts abrupts au passage d’un piéton.

Un été, la micra a été vidée et vendue, on m’a mis dans un carton avec des CD rayés, des cartes routières où manquaient quelques portions d’autoroutes récentes, un disque bleu écorné, et je me suis retrouvé dans un placard, en compagnie d’un serpent multicolore gagné au tir à la carabine qui dardait inlassablement sa langue en feutrine et me foutait les jetons, mais s’est révélé inoffensif et aussi amorphe que mes anciens compagnons de lunapark.

J’ai passé là quelques années à recevoir régulièrement la lumière du jour lorsqu’on ouvrait la porte pour prendre une écharpe, un sac de plage, ou une paire de ballerines. Un jour pourtant, on me sortit du carton, et je me retrouvai dans un berceau de bois à col de cygne, dans des draps qui sentaient bon le lait hydratant. Près de moi, Manon plissait ses yeux marines en bougeant ses lèvres dans un inlassable mouvement de succion. ça m’a d’abord un peu inquiété, mais Manon dormait beaucoup et n’avait pas encore saisi le principe du pouce opposable; ce fut la plus belle période de ma vie, marionnette délicatement agitée devant la frimousse du bébé et reposée sur l’oreiller avec tendresse, douillettement installée dans le berceau puis dans le petit lit à barreaux où je m’endormais tous les soirs au son doux et nostalgique d’une boîte à musique égrenant du Mozart.

Mais Manon grandissait; quand elle a commencé à mordiller mes oreilles et à tirer sur ma queue, on a émis des doutes sur la fiabilité de l’étiquette norme CE qu’on avait coupée à ras par souci d’esthétisme; et après qu’elle m’eut presque gobé l’œil droit, on me remit dans le placard avec le reptile arc‑en‑ciel pour une nouvelle période certes ennuyeuse mais indéniablement paisible.

Un matin, on a pris le serpent. Je suis resté seul avec les Négresses vertes et la michelin du Lubéron.

Puis est venu Molosse. 34 kg, et il n’a pas fini sa croissance. Joueur en diable, sprinter infatigable. On m’a ressorti du placard et là j’ai su que les ennuis allaient commencer. Autour de moi, une barbie décapitée, sa robe de blanche neige lacérée comme celle de cendrillon à ses heures les moins glorieuses; un mouchoir en papier déchiqueté; un bâton de poirier à demi rongé couvert d’impacts de dents pointues; et le serpent, éventré, qui laisse échapper ses entrailles de mousse, promis à la voirie. À quinze centimètres de mes moustaches, le regard bête de l’animal, qui considère avec méfiance ce nouvel objet qu’on lui offre, avant de me saisir joyeusement et de m’entraîner dans une course folle à travers le jardin dans sa mâchoire étau.

Depuis, je suis le jouet favori, le doudou attitré. Manon n’a plus le droit de me toucher, « c’est sale »; et c’est vrai que je pue la bave, et que mon poil bleu tire sur le marronnasse à force d’être lancé dans la pelouse, où l’on m’oublie parfois toute la nuit dans la rosée glaciale, au milieu de limaces visqueuses. Je suis l’enjeu de bagarres rieuses entre les dents aiguës de Molosse et les mains de son maître, le roi du vol plané que suit le regard stupide du dogue avant qu’il ne se précipite sur moi pour me saisir, me secouer dans tous les sens comme pour me briser la nuque, et me rapporter finalement au pied de l’homme pour un nouveau combat. Mes coutures commencent à fatiguer et ma queue pendouille, mon oreille droite ne tient plus qu’à un fil, et je suis devenu borgne – je crois que mon œil gauche est passé dans le ventre du monstre qui avale indistinctement ses biscuits et des cailloux, ainsi que tout autre objet généralement incomestible et de petite taille; mais bien que passant le plus clair de mon temps dans cette gueule nauséabonde et délétère, je continue malgré moi de sourire, indéfectiblement, jusqu’à ce qu’un jour je finisse en charpie. Parce ce que c’est ainsi; le grappin m’a choisi.

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Née une année en 6 dans une bourgade en ieu, Fred a très tôt montré un goût vif pour l’écriture. Son premier poème, qui évoquait avec justesse les bonds allègres d’un petit lapin dans le thym - notez la richesse de la rime -, fut rédigé à l’âge de sept ans. Auteur de trois romans, Monsieur Quincampoix (2006), La Ricarde (2012) et La Porte (2014), Fred Bocquet vit à Genève, dans un ilot de verdure promis, comme nous tous, à la démolition.

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