Coup double

J’allais sortir quand elle est arrivée. Quoi ? − La mort. J’ai dû faire une drôle de gueule car elle m’a rassuré assez rapidement : « Tu ne sentiras rien. » Les guibolles en guimauve, j’ai quand même réussi à lui signaler qu’on n’avait pas gardé les vaches ensemble et que, par conséquent, ce tutoiement n’était pas de rigueur. « Mais ça fait longtemps que toi, tu me tutoies. »

Cet air hautain m’a déplu dans l’immédiat. J’ai tout de suite senti qu’on n’allait pas s’entendre. « Moi, vous tutoyer ? mais vous rigolez, il n’y a pas plus trouillard que moi ! » Et toc, elle semble décontenancée, même si je n’arrive pas à discerner beaucoup de sentiment sur sa tronche de film d’horreur. J’en profite pour lui glisser qu’elle n’a pas de rendez-vous et qu’elle devait donc passer par Sophie, ma secrétaire, histoire de fixer une date.

− C’est que…

− C’est que quoi ?

− C’est l’heure.

En effet, il était temps d’y aller parce qu’aujourd’hui devait se signer un contrat d’une importance extrême et qu’une opportunité pareille ne se présentait qu’une seule fois dans une vie.

− Mais moi aussi j’ai un contrat à honorer.

− Avec ma secrétaire, j’ai dit !

Elle laisse tomber sa faux, la ramasse, paraît de plus en plus désemparée.

Je juge bon d’enfoncer le clou :

− Vous êtes nouvelle dans le métier ?

Le grincement de ses dents m’aurait faire rire si je n’avais pas deviné comme une brillance dans les trous oculaires qui lui faisait office d’ouverture sur le monde.

Elle ne va quand même pas se mettre à chialer ?

Non, tant mieux. Je lui propose de m’accompagner un moment afin de lui changer les idées. Elle me servira peut-être à quelque chose. Je connais pas mal de gens à qui elle pourrait rendre service.

Elle piétine un peu, ses chaînes font un boucan d’enfer sur le pallier.

− Vous êtes toujours aussi bruyante ?

Elle rétorque qu’elle est toujours très discrète et que parfois, même, on ne l’entend pas arriver.

− Alors continuez comme ça.

Manque de pot, j’ai dû vraiment tomber sur une débutante ou bien sur l’une de ces unités qu’on a délocalisées au fin fond de la planète. Tout fout le camp.

On entre dans l’ascenseur, elle ne dit plus rien, reste figée, comme clouée à un poteau. En tout cas, plus de bruit.

− Pas évident, hein ? avec tout cet attirail ? Vous devez toujours prendre ce barda avec vous ?

Aucune réaction.

− Vous boudez ?

Toujours rien. Sa mâchoire s’ouvre une ou deux fois sans que rien ne sorte.

− Faites attention à ne pas coincer votre manteau pourri dans la portière !

Arrivé au bureau, je me demande si de la prendre avec moi avait été une bonne idée. Sophie, en la voyant, perd trois centimètres de fond de teint.

− C’est quoi qui ?

− C’est rien, c’est la mort.

Elle hésite entre rire, évanouissement, hurlement et démission sur-le-champ.

En attendant, je lui propose de nous faire couler un café. Le client ne devrait plus tarder désormais.

− Vous, vous restez dans la salle d’attente. Sophie veillera sur vous pendant que je m’occupe du bonhomme. N’est-ce pas Sophie ?

J’interprète son couinement comme un oui déguisé.

L’autre, par contre, s’oppose totalement à l’idée.

− Je dois rester avec toi.

− Tiens, on a retrouvé sa voix caverneuse de tout à l’heure ?

Lui serait-il alors possible de paraître un peu plus sexy, de se rafraîchir le crâne, d’enfiler une jolie robe ? Non, forcément. On surgit dans la vie des gens, s’impose, colle aux baskets et quand on demande un mini service, hop, il n’y a plus personne. Disparaître, dans ce cas. Pas longtemps, juste une heure ou deux ? Non plus.

− Vous êtes têtue.

− En général, oui.

Le téléphone se met à sonner. Sophie renverse le café sur le comptoir de la réception, décroche. Sa voix est quasiment inaudible. Elle doit répéter trois fois le nom du cabinet.

− Un peu plus d’énergie, que diable !

− À ce propos…

− Oh vous, taisez-vous, vous voyez bien qu’on travaille ! Qui était-ce ?

− V… votre cl… client M’sieur. En léger rrrr…

− Rrr, quoi ?

− Retard, M’sieur. Embouteillages…

− Sophie, vous m’inquiétez, vous me paraissez bien nerveuse.

− C’est que…

Elle toise l’autre, à côté, qui en a profité pour se rapprocher en silence.

− Ah ! vous voyez que vous pouvez être plus discrète, quand vous le voulez.

Sophie a un petit rire nerveux. Gagné.

Je passe dans mon bureau pour relire une dernière fois les papiers, calmement, page par page et surtout, clause par clause. S’il ne signe pas, je suis foutu.

Il va signer. Il faut qu’il signe.

Je demande à la chose affreuse qui m’a suivi, si elle ne faisait pas dans la réalisation de vœux.

− Parfois oui, mais c’est par hasard.

− Bon, tant pis… Dites, vous avez toujours ce sourire ridicule ? On dirait le chien, là, Satanas, vous connaissez ?

Rien. Silence.

Sophie renverse encore un café puis réussit finalement à nous en apporter deux tasses pleines en faisant un grand détour pour l’éviter. Voyant les contrats et sachant l’importance qu’ils revêtent, elle m’interroge du regard. Oui, tout paraît en ordre. Juste encore un détail à régler.

− Vous ne voulez vraiment pas disparaître une heure ou deux ?

− …

− Vous mettre alors là, dans l’armoire. Elle est assez grande, vous savez. C’est là que je me cachais quand ma femme voulait me voir.

− …

− Bon, alors je vous propose un deal. Vous me fichez la paix pendant que j’accueille ce gars et je vous passe une liste de noms pour vos démarchages. Ça marche ?

− Non.

− Mais s’il vous voit, il va crever de peur !

− Justement.

− Mais s’il crève de peur, il ne pourra pas signer les contrats !

− Justement.

− Mais s’il ne signe pas les contrats, je suis mort !

− Justement.

Sophie, soudain :

− M… M’sieur, votre client est arrivé.

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Né en 1970, à Martigny en Valais, David Charles habite depuis 17 ans en Suisse allemande, dans le Canton de Zurich. Écrire ? Bien sûr, toujours, partout. Depuis très longtemps et le plus longtemps possible. Rester vivant, tout est là. Il a créé en septembre 2007 un atelier d’écriture francophone à Zurich.

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