Styx

Chaque existence est condamnée dès l’étincelle originelle. La mienne est désormais minutée. On m’a promis la mort pour un meurtre que je ne commis pas. Compatissants, allez savoir, ils ont laissé la lumière dans la cellule pour la dernière nuit. J’hésite entre lecture de la Bible et terreur absolue, envisage la folie, me mets à écrire soudain, comme naturellement. Ne plus penser, confondre les marques du temps, ne plus avoir conscience, ne plus savoir. Ne plus me savoir. J’ai parfois l’impression de basculer, diffus sentiment de ne plus m’être totalement, de me trouver à côté de ce qui me semble un corps étranger avec lequel j’aurais quelques liens étrangement familiers, sans plus. Mais cela ne dure pas, je reviens à moi, tourmenté par la pensée de connaître le temps écoulé. Des idées surviennent de partout, je n’eus jamais autant d’idées que cette nuit. Elles grouillent, me pressent, m’incitent, m’oppressent aussi. Je n’aurais jamais le temps de ne rien développer. Et cette idée double, idée trouble, idée folle de vivre ce que tous vivent sans qu’ils le sachent, vraiment. Empressement permanent, urgences diverses, conscience aiguë de mort imminente, volonté d’expression intarissable, de se faire vivre, exister, un appel incessant, un bourdonnement continu, une ruche. Désir puissant d’influer sur le cœur des choses. Moi, je resterai prisonnier du texte dont l’écriture en train est déjà faite. J’hésite une seconde à ne pas y mettre de ponctuation, tout glisse tant, à toute vitesse ! Mais je me ravise. C’est une histoire humaine. Il y eut un début, il y aura une fin. Tout ne sera plus qu’un paragraphe géant. Quelques heures enfermées en quelques mots.  Ne pas se résigner, tenter le silence. Peut-être y arriverai-je, quatre, cinq secondes. Ce sera toujours ça de gagné. J’écris sans raison. Qu’on me lise ou non, cela m’est égal. Des voyeurs en mal de sensations, des pseudo-sensibles qui ne sentiront rien. Ils seraient capables de faire de l’argent sur mon cadavre, les salopards ! ils se bousculeraient au portillon, voulant à tout prix faire partager les derniers instants d’un condamné à mort se disant innocent. Ils respecteraient même la mise en page peu orthodoxe, pensant rendre hommage à l’auteur, les hypocrites, alors qu’ils ont refusé tous les romans miens que Sarah déposait un peu partout, sous un faux nom. Je n’invoquai bien sûr rien de ma vie de détenu, essayai des musiques, tentai de nouvelles structures, suggérai des ciels. Sarah, Sarah, Sarah ! Venue hier. Je lui ai demandé de tout détruire. On se voyait pour la dernière fois. Étrange, je le savais mais je n’eus pas l’impression qu’il s’agissait de nos ultimes regards. Nous avons commencé par nous taire. Nous n’avions rien à dire, nous avions tant à dire. Les mots n’ont de sens que dans l’existence et nous n’y étions déjà plus tout à fait. Elle n’a plus de travail depuis longtemps, Allisson se fait battre à l’école. Personne ne peut rien faire, bien sûr et puis ils voient cela comme leur part personnelle de peine à infliger. Allisson n’est pas venue, comme je l’avais demandé, je ne voulais pas qu’elle me voie pleurer. Mais de savoir les gardiens nous observer m’a rendu fort. Fierté débile, je ne leur ai offert, ne leur offrirai aucune larme. Je les ai toujours gardées pour les nuits, les toilettes, les coins, les planques. Ils interpréteraient mal, les prendraient pour quelque travail propitiatoire. Je n’ai rien à regretter, sinon l’iniquité du jugement mais cela, ils ne peuvent, ils ne veulent le savoir. Elle s’était faite belle, Sarah, elle avait couvert sa pâleur naturelle d’un peu de fard et de couleurs d’été. Et le coiffeur lui avait dessiné de jolies vagues sur les épaules. Il m’a semblé la rencontrer à nouveau. Je la rencontrais à nouveau alors que nous allions nous perdre. Elle s’était faite belle pour notre dernière entrevue, je le savais, je ne le lui ai pas dit, je n’eus pas envie d’user de mots définitifs, même si chacun d’eux l’était. Je voulus tout enregistrer, seconde après seconde, concentration maximale. Je fus caméra afin de devenir projecteur. Pouvoir nourrir ces heures encore à respirer de son image, de celle d’Allisson. Elle eut une larme que je n’aurais pas voulu voir. Elle en retint l’écoulement d’une caresse d’index. Ses ongles rongés jusqu’au sang m’ont mutilé. Il était temps d’en finir, de disparaître, de laisser aux vapeurs du temps le soin d’atténuer le souvenir d’un homme que je n’ai pas été. Elles pourraient − elles le devraient ! − déménager, poursuivre dans de meilleures conditions. Tellement charmante, Sarah, elle trouvera un autre homme, changera de nom. Elle partira, m’a-t-elle assuré. Ma tombe n’aura pas besoin des visites que l’on ne m’a pas faites ici, ni mon cadavre du soutien larmoyant de je ne sais quel regrettant de mes contempteurs d’avant. Je sais un rédempteur. Je me fous des autres. Il sait ma ferveur bien antérieure au jugement, et le bon gars, comme m’appelait mon grand-père, n’a pas une seconde failli à son devoir d’honnêteté. Alors l’éloquence, la rhétorique, les grands discours… Elle me sourit Sarah, là, tout près, partout, sur le mur aussi où je viens d’écraser mon poing pour ne pas m’endormir. La douleur est fulgurante, l’effet immédiat. Je reviens à ce qu’il reste de moi. La dernière nuit sera blanche, c’est impératif. Je mourrai fatigué, j’aurai le temps de me reposer après. Il paraît qu’ils vont m’endormir d’abord, je mourrai comme un chien. Je ne souffrirai pas, ça me rassure un peu. Je suis déjà mort, les articulets sont peut-être déjà écrits, à moins qu’ils attendent, détail important ! la minute, la seconde à laquelle j’ai passé ad patres. Quelques-uns sont déjà allés chercher les banderoles qu’ils ressortent à chaque exécution. Ils viendront en silence exprimer leur désaccord, il y aura une photo dans le journal, ils seront contents, on aura parlé d’eux… J’ai peur à nouveau, dérive un instant, attends un miracle obligeant la contre-expertise, une nouvelle audition des témoins, la révocation du juge. Toute l’agitation du monde ne servira à rien, le scénario est écrit, le paragraphe s’allonge à mesure que se raccourcit le temps résiduel. Combien de temps passé depuis la première phrase ? Je n’en sais rien, je ressens le besoin physique de le savoir. Rien ne viendra, ni ange, ni démon, bien entendu. Le silence reste réponse tandis que se perdent les questions. Il me faut revenir, la tête me tourne… Sarah. Elle m’avait pris la main, Sarah, ses doigts courts aux ongles rongés, doucement, envisagèrent des caresses angéliques sur ma peau. Elle fut mère, sœur, Femme et je pensai devenir globalement fou. Cette présence est là, maintenant, sur mon poing violacé. C’est sans aucun doute pour cela que j’écris, pour me souvenir plus fort encore. Les souvenirs deviennent denrées sous la plume, l’angoisse s’apaise. Je n’ai pas de leçons à faire, de conseil à donner, je ne suis qu’un condamné à mort. Spéléologue prisonnier d’un boyau dans lequel monte l’eau, cherchant l’air, partagé entre résignation et besoin de survivre, je suis preneur de n’importe quel espoir, aussi fou fût-il. Même criminel, tant pis, je ne serais plus le bon gars et même s’il me fallût, après, fuir toute une vie, tout ou presque vaut mieux que la mort qui m’attend, m’horrifie, me tétanise. Sarah, où est passé ton sourire ? il faut que tu me souries encore, ne t’en fais pas, il ne reste que quelques heures à tenir. Je veux m’en aller avec ton sourire. Cette impression de le prendre avec moi au-delà. Je me vois dehors, conscient d’avoir échappé au pire, voulant expier une faute non commise. Je casserai ces murs ! Oh, je serais travailleur, pour ça ! L’esclavage me serait égal, d’ailleurs, j’ai la « bonne » couleur. Une certaine partie d’entre eux n’est toujours pas revenue de ces anciens opprobres. Mais là n’est pas la… « Coupable ! » Le mot explose dans mon ventre. Je ne vais quand même pas tout revivre ? Non, non, cela n’importe plus, une batterie d’experts m’ayant désigné tel, je le suis, il ne put en être autrement, il n’en sera pas autrement. Leur conviction était si forte, leurs arguments si bien explicités, leurs tests si positifs. Quelque mensonge que ce soit devient vérité par martèlement. Je n’avais aucune chance d’y échapper et j’aurais mieux fait de ne pas écouter cet avocat qui s’est contenté de nous ruiner puis de nous laisser tomber dès que les médias ne se sont plus intéressés à moi, donc, à lui. Ah, les regrets, forcément, les batailles manquées, le temps perdu. Gestes, paroles, prostitués au temps parce que dans le temps, on pense l’avoir. Je revois encore la maison dont nous rêvions. Oh ! rien d’extraordinaire, un petit objet bien à nous, dans lequel j’eus un bureau pour écrire. Quelques décamètres de gazon pour Allisson, un nouveau monde pour ses poupées. Les enfants font d’un carré de verdure une île magique. Ils n’ont en rien besoin de tout ce qu’on leur donne et qui anéantit leur imagination, leur soif de découverte. Contrairement à beaucoup, nous avions fait des économies. Nous voyions souvent ce petit cottage en songes éveillés, en parlions. « Ne pas oublier le lave-vaisselle, très utile… » Nous étions… Oui, je pense que nous étions heureux avant mon passage impromptu dans cette rue devenue, entre temps, lieu de pèlerinage pour les familles en deuil. Je suppose qu’on y met encore des fleurs, gerbes de vie et de lumière là où la mort et l’ombre prirent toute la place, pour un peu d’argent. Je n’aurais pas dû saisir l’arme en cause. Un coup partit, la balle se perdit dans la végétation, plaçant sur ma main la poudre culpabilisante. On ne l’a pas retrouvée, la balle. Je n’ai pas cherché à fuir, pensant que l’innocence était la meilleure des garanties. Après, ce fut une sorte d’apnée. Tout alla très vite et je n’étais plus vraiment moi-même. Des policiers décidèrent de mon sort avec une certitude qui me parut de l’impertinence. Chaque mot dit leur paraissait un mensonge et les rendait plus agressif encore. Ils me haïssaient pour une chose que je n’avais pas faite. L’un des leurs, père de trois enfants, jeune comme moi, faisait partie des victimes. Il leur sembla dès lors naturel de me voir mort. Je me tus bientôt, je n’osai plus rien dire. Je ne le voulus pas mais Sarah débloqua notre épargne… « Coupable, coupable ! » Oh, je les entends encore… Abasourdi, je n’ai rien dit, encore et toujours, plus rien vu, ni entendu. Je crois avoir pleuré dans le fourgon cellulaire qui m’emmenait vers l’antichambre de l’abattoir. Je ne devrais pas penser à tout cela, mais tout cela revient, s’impose.  J’ordonne voyage à ma conscience, l’invite à quelque virée, n’importe laquelle. L’océan quelque part devant, derrière, pas d’horizon, de l’eau, de l’eau, de l’eau et rien d’autre. Allisson court parmi le goémon « Attention de ne pas glisser sur les pierres ! » Sarah, moi, près des bûches brûlant. Oh, je nous vois, comme dans un roman, sur une couverture de lin, seuls, hormis Allisson, calmée à présent de tant d’ivresse. Nous regardons s’endormir les flammes, la rougeur orange des braises attisées par le vent du large. Quelques-unes s’évadent, puis s’étiolent rapidement après avoir voleté, moustiques fous. Évanescentes odeurs de fumée traversant tous les murs, s’offrant à mes sensations, ou bien naissant là, dans l’instant de l’image. J’ai un peu faim. Le mur à nouveau, l’angoisse blanche et malgré tout, une envie féroce de dormir. M’allonger, juste une minute… Le corps exécute le mouvement vers le lit tandis que ce qui pense en moi, cet écho mêlé de souvenirs, saisit le mouvement. Qui est ce « je » croyant ce qu’autre « je » perçoit ? J’interviens à l’instant où s’allonge le corps. Il ne le faut pas, non, non, je ne dormirai plus, jamais. Le ressac berce, en arrière-fond, doux chant de ma mère, jadis, pour m’endormir, soulager mes peurs nocturnes, inflexion grave et tendre, basse, rassurante, la voix de mon père. Le ressac, en arrière-fond, invite à la danse, elles m’attendent, frétillant, impatientes, sur la plage dépeuplée, doucement, le crépuscule s’établit et déjà, surprenante apparition, malicieuse, la lune. Quelques astres scintillent, hésitent, improbables, pers et tant lointains, perdus par l’univers : l’horizon. Les gaz soufflés, respirés des étoiles s’étendent, s’épandent, nonchalants et tout cela tourne indéfiniment… autour de quoi ? Mon poing, heureusement, n’atteint pas le mur. Je me suis endormi, me lève en sursaut, harcelé par l’idée du temps. Combien, combien ? Je ne le saurai pas, je ne veux pas le savoir, pas envie de demander au gardien venant de temps à autre s’assurer de ma survie. Il ne serait pas bon que je trépasse avant que l’administration en ait décidé. Écrire à nouveau, penser, essayer d’occuper la machine développée à cet effet. L’erreur reste humaine. Membre d’une société en abolition − la mienne − je suis aussi de tous, le symbole, la synthèse quelque peu simplifiée. Capitaine d’un bateau qui suit, suit un courant contre lequel il ne peut rien. Est-ce cette acuité qui les rend tous si peu aptes à voir les rives, le fleuve et la mer, au loin, qui les attend, qui les nargue ? Chacun d’entre nous est capitaine d’un bateau qui prend l’eau, s’enivrant pour l’oublier. Personne ne veut se rendre des comptes, manie, permanente angoisse. On va me tuer et le bilan ne veut se faire, trop de rancune envers mes juges. Il faut me laisser emporter par les eaux sales et boueuses des intempérances du Styx. J’espère, je supplie simplement qu’il s’agira là de mon seul et unique voyage vers l’enfer. La descente est la même pour tous, la mienne est plus sensible. J’ai le désir d’oublier mais je porte tout en moi, je ne veux voir ce qui vient, mais je le sens, aux confins d’un impossible oubli et je le crains de toute mon âme. Forçat du temps, je ne serai plus capable de mettre en œuvre quoi que ce soit. C’est pareil pour tous. Ça sent la mort, partout. Dieu n’étant plus, l’horizon subliminal s’étant éteint, l’éparpillement s’est généralisé et le peu de création encore en cours ne dépasse rarement la durée d’un orgasme. Pulsionnel, spasmodique, c’est le temps neuf. On a beau s’en ficher, le vide est là qui demande, demande sans cesser. L’enfer n’est pas dans la destination. Je me souviens mal d’un livre : il faut du temps pour apprécier la beauté. L’encre coule, le texte se fait, encore heureux, même si je n’aurai pas le temps − j’ai faim − de pousser les idées jusqu’au bout. Avais-je le temps, le ferais-je ? Dirais-je vraiment, aurais-je les mots ? Mais peu importe, cela vient comme cela, au fil de la dérive, aucune structure, pas de scolaire, d’introduction, de développement, de conclusion. Un texte comme il peut, solaire, comme un fleuve − de vie − fluide parfois puis pris d’un remous, puis se battant avec un tourbillon. Et cette conviction qu’il ne concerne pas que moi, ceci même si je ne l’écris que pour moi, en un contexte qui ne concerne que moi. Sarah, grand amour, tombais-tu sur ces lignes… toi seule et assidue lectrice… Une idée fixe, tu le sais bien, toujours, il le faut, qui porte et fait « vouloir » dire… Mon temps s’achève et je rédige. Ça étonna plus d’un, n’est-ce pas, mais pas toi. Eux qui imaginaient sans doute de profonds abîmes ou je ne sais quel acte mortifiant. Ici encore, ils feraient mieux d’avoir cent doutes et de s’occuper de leur mort avant d’aller épier d’autres, en vue de se rasséréner. Toujours la même histoire, par les siècles des siècles. La conclusion, certes, interviendra, par le temps imposée. Le temps est le meurtre en train, l’heure, prévue ou non, toujours prévue. Dieu est mort, voilà, mort et enterré et la terre s’évaporera. Tout n’a qu’un sens. On pense, naïf, y échapper, bien sûr, bien sûr, jusqu’au plus tard que l’on sait inéluctable. Un philosophe écrivit à peu près ceci : « Dieu est mort, la bonne nouvelle est que tout le monde s’en fout. » Les mouvements sociaux prouveront le contraire, un jour. Il est tant vrai que cette « bonne nouvelle » ne vaut qu’en période de bien-être, que ces périodes ne durent jamais. Personne n’investit plus dans le long terme. Nos impatiences créent les créances, nos insolvabilités futures. Mais je m’égare − si seulement le pouvais-je pour de bon ! −, m’éparpille, tiens, me multiplie. Ah, la folie, la folie me demande, je veux le tourbillon, le naufrage, me mêler aux eaux fétides du fleuve maudit, disparaître, disparaître enfin. L’espoir me fait rire et je ricane devant leurs projets. Absolution d’ego jamais absout. Cette marche à la mort les rend fous, ils veulent des monuments à leur gloire, des pyramides, des noms sur la télévision, des catastrophes auxquelles ils échappent de justesse, des dominations d’autant plus fortes qu’ils sont plus malades. Ouh ! le délire me guette, la haine me tente. Ce n’est que mon sang bouillonnant. Il veut vivre ! La résignation n’a pas lieu, pas encore. Où en suis-je ? Moitié, un peu plus ? Ils viendront me chercher un peu plus tôt afin que je meure à l’heure. C’est impératif. Les articulets, finalement, sont déjà écrits, et la minute est fixée. Leur assassinant sera d’une précision atomique. Le silence, le silence terrible. Éprouvant, or, je ne veux rien d’autre, ne supporterais rien d’autre. La plume s’affole parfois, elle sait qu’on viendra, qu’on dira : voilà ! Sarah, j’ai si peur, si peur en vérité ! Garde cette plume, garde-la bien ! Elle fut ma seule arme et mon dernier soulagement. Tu déchiffres avec peine, tu comprendras mon empressement mais, j’en suis convaincu, tu me rejoindras dans le silence. Les derniers mots impliquent le silence. Le silence sublime. Voilà que je parle de sublime au seuil de l’envol et voici qu’y pensant explose l’angoisse. Je dis « sublime » pensant à Sarah. Devisant l’emmêlement de nous deux dans l’impossible sentiment m’en arrache toute la lumière. Changement drastique de réalité… Réalité… Ça veut dire quoi, réalité ? Qui s’en soucie, pourquoi s’en soucier ? amusement d’oisifs en bonne santé assurés d’un repas. Tant que la justice n’est pas, j’entends la vraie, l’omnisciente, rien ne peut être vraiment. Derrière chaque mur se cache le danger, l’erreur, l’interprétation. Sarah, souris-moi encore dans le mur, j’aime tes dents, tes cheveux, tes yeux noirs, oh, j’invoque ta voix et les frissons de tes murmures. Je te sais abuser, comme moi, d’une veille qui ne s’achèvera que trop tôt. Je vois ton regard sur l’horloge du salon, coups d’œil furtifs. Regarder mais ne pas voir, de peur d’observer, qu’entre deux, le temps a passé. J’aimerais, là, tout de suite, que tu sentes ma présence, délicat frisson. Comme serrés l’un contre l’autre avant je ne sais quel diagnostic sur le point de changer nos vies. À nouveau, l’océan, berceuse et sirène, tant pis, j’y pense. Je passe la porte, enchaîné, avance sous les néons, les compte, chacun est unique tandis qu’avant, ils étaient tous pareils. Ici encore, je me dis que l’on ne voit, ne voit vraiment que dans les derniers instants. On ne voit vraiment que lorsque l’on sait que ce que l’on voit est unique.  J’entre dans la chambre sans retour, un lit m’attend. « Tu regrettes maintenant, hein ? » Ils sont installés derrière la vitre, certains, honteux, pensent accomplir un devoir de mémoire, d’autres salivent. Je les vois − les verrai-je ? − dans le coin de l’œil, n’ose un regard dans leur direction. Le plafond blanc me paraît une bonne fuite. On fuit toujours. Ah, l’océan s’est retiré, la terreur est revenue, tient la conscience éveillée. Les autres peuvent sans peur s’offrir à demain, le mien ne sera pas. La folie me tente à nouveau, le sol s’ouvre, ivresse des abysses… combien de temps encore ? Je voudrais savoir et m’en foutre en même temps. Est-ce mon histoire que je rédige ? Lucidité − dernière ? Lorsque dégoûte le futur se multiplient les conditionnels. Les ivresses sont des conditionnels appliqués et l’on est convaincu, lorsque la dose est suffisante, de pouvoir en vivre les illusions. J’aimerais me saouler sans équivoque, ne plus saisir qu’en brumes diverses l’indiscernable, glisser sur le temps ; animal, en faire partie, inconscient, en vivre chaque instant sans n’en retenir rien. J’aimerais m’enivrer au point de ne plus connaître jusqu’à mon nom, mon numéro de matricule et ne plus sentir de mon corps qu’un objet étrange, léger. Oh, je glisserais sur le temps, j’écrirais des démences fantastiques auxquelles je croirais, j’oublierais la syntaxe, les sens, les formes, tout se mêlerait, fou, fou, fou. J’inventerais des façons, peignant des murailles devant le diable, des montagnes partout semblables à mon idée fixe, Ô Sarah, tu serais sur tous les paysages, tu le saurais, tu le verrais et si ni l’un ni l’autre, tu le sentirais. Je voudrais entreprendre ces voyages-là qu’aucun n’oserait. Ils auraient beau venir me chercher, je ne serais plus là, ils disposeraient d’un corps évidé. Je rirais car ils auraient à me porter, tellement je serais lourd d’être léger. Ils auraient mille questions. Je leur ferais voir leur paragraphe en train. Au moment de m’attacher au lit, je leur vomirais dessus la bile qu’ils dussent avoir. Je verrais leur condamnation, ils vivront ! Tandis qu’ils m’offriront le cadeau du suicide, ils m’offriront la vie. Après, je m’en irais, ivre et mort, ivre mort, explorer des parallèles qu’ils ne pourront jamais qu’imaginer. Ah, leur pourriture ne serait pas suffisamment avancée ! Et puis je reviendrais au seuil de leur sommeil, souvenir atroce qui réveillerait tout à fait. Ils sauront, un jour, à quel point l’homme est ductile, ils se voudront sceptiques. Ah ! ils comprendront. J’ai faim, je suis fatigué. Je n’aurais pas dû refuser leur repas à la carte, j’aurais dû me battre fort, faire une grève de la faim, croire par les actes à mon innocence. Je suis fatigué, passe au conditionnel révolu. La forme du regret, l’impossible retour en arrière, la forme des grabataires, des vieillards, des condamnés très, trop conscients de leur condamnation. Une forme qui ne veut rien dire, plus rien, lorsque l’heure est sue. Je mourrai dans la nuit, je n’ai pas assez profité des aurores propices, des matins clairs. Chaque seconde est définitive, une préinjection. Cette impression tenace d’encore tenir à la vie alors que celle-ci n’a plus de teneur. Je suis abasourdi d’inéluctable, tel au procès, n’arrive plus à penser maintenant − je le sais, je le sens − que le temps s’est inversé, que le compte à rebours s’est installé. L’abnégation ne veut se faire, tenir, écrire, je me deviens illisible à force de trembler, de lutter contre la haine. La haine s’imposant comme dernier rempart, comme ultime raison. Elle oscille, ne sait exactement sur qui vomir ses invectives, cracher ses avanies, qui vouloir anéantir de son désir brûlant de destruction. Elle tend à établir une stabilité négative au lieu de perdition qu’est mon âme. Haïssant, j’aurais une raison de ne pas sombrer dans la folie. Je vois bien cela, je le comprends mais l’ébranlement est total, le trouble a tout envahi et ne se laisse pas dompter. C’est contre moi, donc, qu’il me faut lutter, je serre, exprès, mon poing blessé. La douleur physique freine les errances de l’esprit. Or, ouvert aux vents instables, affamé de constance et craignant la folie, il se venge. C’est la mort qu’elle veut, à présent, la conscience, et sur-le-champ ! Elle m’enjoint d’en appeler au Seigneur. « Toi qui crois et qui es innocent, alors, qu’il t’entende ! » Ce ne sont pas les fatalités qui manquent, infarctus, hémorragie cérébrale, rupture d’anévrisme. Le silence, cependant, le silence. Et la faim, et la fatigue, et l’angoisse, atroce, qui m’empêche de bien respirer, me fait suer, me replace en début de paragraphe. Sentiment d’être à côté de soi, de vouloir imploser sans cesse sans ne pouvoir imploser vraiment. Le tourbillon est devant, je le vois déjà, énorme au milieu du fleuve, la descente se poursuit, ne peut que se poursuivre mais c’est pareil pour chacun. Je n’y échapperai pas. Personne n’y échappe, jamais. Je prends déjà d’ailleurs de la vitesse. Mes chevilles battent la mesure, cognent contre les pieds de la chaise, un tremblement, elles paniquent. Elles qui m’ont tant porté sans ne jamais défaillir. Elles me font de la peine. J’éprouve, à leur égard, une sorte de nostalgie, une drôle de sensation. Je les pense abandonnées à leur sort, sur le point de devenir orphelines. Voici les larmes. Rester maître ! Continuer d’y penser. Et cette main qui écrit, fidèle instrument de mon délire, mouvements secs, fébriles mais précis. Je la regarde entre deux mots, jeune encore, sans veines apparentes et j’aperçois sur l’ongle de mon pouce le sourire de Sarah mêlé à celui d’Allisson. Toute la haine s’est éteinte, s’est fondue dans une douleur indicible. Je ressens une sorte de culpabilité générale envers chacune des parties de mon corps. Est-ce toujours comme cela, en état de mort imminente ? Prend-on congé, un à un, de ses membres, de ses organes ? Et ce cœur qui bat, se bat, se débat comme il le peut, combien de sursauts n’a-t-il subi ces heures écoulées ? C’est pour lui que je ne me résignerai pas. Il est héros, exemple, mentor. Il a toujours su indiquer les voies, les chemins sur lesquels nous nous sentîmes chez soi en nous. Même ces heures ultimes, brave, il continue son service aux canaux de ma survie alors qu’il sait, proche, un combat duquel il sortira défait. Car il sera seul et dernier à se battre. Je serai déjà quelques images plus loin, lorsque je ne sais quel poison interviendra à ses portes, les forçant sans peine. Il prendra possession de sa musique puis la réduira au silence. Je l’écoute, soucieux, sourd, vois ses soupirs gonfler ma poitrine. Nerveux, il sait. Il se battra, bien sûr, c’est son rôle. À moi de jouer le mien jusqu’au bout. Il s’agit de suivre, de se taire, de penser très fort aux sourires de Sarah, d’Allisson, et…  Et si le corps, malgré tout, refusait de mourir ? Si, malgré la dose, il luttait de toutes ses forces encore disponibles ? Terrible angoisse que celle-ci… ils augmenteraient la quantité de poison, ils connaissent leur métier, ce sont des assassins professionnels. L’angoisse est permanente et intense. Je n’arrive plus à la sublimer par l’écriture. Je voudrais qu’à l’instant de ma mort s’élèvent les mers, qu’un tremblement de terre déchire le sol comme se découd un vieux tissu, balançant dans l’abîme les opportunistes et ceux qui ne doutent jamais. J’aimerais que s’éteigne le ciel puis qu’il se rallume, que se perde le sens des mots, que tous oublient, que tout s’oublie et qu’enfin se fasse, sous l’aurore sublime, la vérité. J’aimerais… voici l’inhabituelle présence dans le couloir. Je pose mon poing endolori sur le front, la douleur me fait du bien… Un long paragraphe, exprès… Lu, non lu… compris non compris… mon Dieu comme tout s’affole… Ces yeux qui se veulent à présent incontinents… tenir… peu importe que ce soit lu, compris ou non, la lecture s’achève, intense ou non, on oubliera, on oubliera tout. Il y aura le petit bruit… tic… tix… Styx de la perfusion que l’on branche… la perfusion… Styx… le paragraphe est le fleuve, c’est le fleuve !   Du texte fondu en un seul bloc ne restera qu’une musique plus ou moins rémanente et qui disparaîtra quand même, comme s’efface la vie, un visage perdu par le temps… C’est cela qu’il faut voir, nous vivons le paragraphe, il faut ce paragraphe, en un seul bloc, sans alinéa, sans retour à la ligne car il n’est jamais de retour possible… Je les entends venir, ils vont venir, ils sont là, tout près… Sarah, Allisson, je vous

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Né en 1970, à Martigny en Valais, David Charles habite depuis 17 ans en Suisse allemande, dans le Canton de Zurich. Écrire ? Bien sûr, toujours, partout. Depuis très longtemps et le plus longtemps possible. Rester vivant, tout est là. Il a créé en septembre 2007 un atelier d’écriture francophone à Zurich.

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