Béjaune

On s’est rencontrés au feu de l’avenue Casaï. Moi et Ginette, on revenait d’une soirée chez Duduche, un marrant, ce Duduche, il connaît des tas de blagues, moi je peux pas je les oublie tout de suite. Enfin si, je m’en rappelle une, si vous voulez je vous la raconterai après.

On se côtoyait sur la double voie, tous les deux arrêtés au feu rouge : j’ai tourné la tête et je l’ai vu, à ma gauche. Un jeunot, genre 20-25 ans, au volant d’un p’tit bolide sans doute acheté par son papa. Il nous a regardés, Ginette et moi; non, pas regardés, toisés. Et ce toisement, ça voulait dire qu’il nous prenait pour des minables, et j’ai pas aimé.

Quand le feu est devenu vert, j’ai enfoncé la pédale et je me suis placé devant lui, histoire de lui apprendre la politesse. Ginette m’a regardé avec ce doux regard de reproche qu’ont les femmes quand elles veulent nous dire qu’on a fait une connerie mais qu’elles craignent de prendre la baffe. J’ai fait comme de rien et j’ai continué, toujours devant.

C’est dans la rue Garibaldi que ce morveux m’a redoublé, je l’avais pas vu venir – je l’avais presque oublié, pour ainsi dire. Ça non plus j’ai pas aimé. Il avait pas compris la leçon, j’allais être plus clair.

J’ai dosé la pression sur l’accélérateur, d’un seul coup j’ai déboîté par la droite et je me suis remis devant. Ginette s’était accrochée au siège, à cause que l’accélération avait été un peu brutale. Je lui ai dit cool, Gigi, cool. À ce moment-là à la radio, ils ont mis Zizitop, autant dire toutes mes années de service. Alors quand le jeunot a essayé de me re-souffler la préséance, je l’ai pas laissé faire. Et l’aiguille a grimpé.

Ça a duré comme ça un bon moment, dans les rues désertes, avec les lumières orangées et le silence de la nuit, comme dans un film, à part le moteur qui ronflait. Il a fini par me biaiser dans un virage. J’ai pas mis long pour le rattraper et lui apprendre à vivre. Il commençait à avoir les jetons quand même, je le sentais tendu, même s’il ne voulait pas s’avouer vaincu. Ginette aussi était tendue, et quand j’ai presque frôlé le pare-chocs arrière du blanc-bec, elle s’est mise à pleurer doucement, sans bruit eu égard à la baffe précédemment citée. De toute façon j’aurais pas pu conduire et la corriger, j’étais trop à mon affaire. J’ai donné un petit coup de volant, mon engin démarre au poil, et je me suis comme de droit remis devant le moujingue en lui collant une bonne longueur.

Ce coup-ci il a décroché. J’étais grisé, je l’avais bien maté. C’est alors que le p’tit couple a traversé, j’avais pas remarqué le passage clouté.

 

Après… les sirènes, les ambulances, Ginette cacatonique, tout le tintouin. Enfin, vous savez bien. Voilà toute l’histoire, Monsieur l’agent. J’espère que vous allez le choper, le béjaune.

Au fait, vous voulez que je vous raconte la blague?

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Née une année en 6 dans une bourgade en ieu, Fred a très tôt montré un goût vif pour l’écriture. Son premier poème, qui évoquait avec justesse les bonds allègres d’un petit lapin dans le thym - notez la richesse de la rime -, fut rédigé à l’âge de sept ans. Auteur de trois romans, Monsieur Quincampoix (2006), La Ricarde (2012) et La Porte (2014), Fred Bocquet vit à Genève, dans un ilot de verdure promis, comme nous tous, à la démolition.

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