Les Immobiles

L’homme aux échecs

Dans son pays, il devait jouer aux échecs. Sur les terrasses protégées du soleil par des canisses usées, sur une île oubliée de l’Adriatique. Là-bas, ce devait être un roi. Ici, il n’est rien. Il ne parle pas le français, et ne bafouille péniblement qu’un peu d’anglais. Aux Bastions, autour des jeux d’échecs, on ne parle pas l’anglais. L’homme ne joue pas, même si le langage du jeu est universel. Il est grand, bien bâti, le crâne lisse, et ses gestes sont doux, mesurés, lorsqu’il fouille la poche de sa veste sans y penser, à la recherche d’une tige pour occuper ses gros doigts. Peut-être parce que s’il ne les contrôlait pas à chaque instant, ils lui échapperaient. Il semble avoir tout vu, tout vécu. Le pire, en tout cas. Oui, sa douceur semble contenue, artificielle. À l’intérieur, c’est le tumulte, il bouillonne. Il a dû en vivre des terreurs, là-bas. Les perpétrer, même, peut-être. On a du mal à l’imaginer, à le voir comme ça, tranquillement assis à suivre des yeux le mouvement des pièces noires et blanches que les joueurs soulèvent avec détermination, concentration. Il aurait bien envie de jouer, mais cela fait longtemps qu’il ne joue plus à rien. Sinon à se faire mal, à se saouler, pour se punir. Mais se punir de quoi? “Si tu savais…”, semble-t-il me dire. Les joueurs l’ignorent, s’écartent en tournant autour des échiquiers. Ce n’est pas du respect qu’il inspire, mais une peur diffuse. Il voudrait être, vivre, aimer, ou juste jouer aux échecs. Mais regarder vivre devient pour lui vivre, c’est tout ce qu’il s’autorise désormais parmi les hommes.

L’homme du bus

Il est là tous les jours, dans le bus 9. Il respire comme on baise. Il halète, râle. La gêne est palpable. Dans la ville, qu’on passe ou qu’on s’attarde, les bruits ne sont pas admis. On se doit de respirer doucement, d’être discrètement vivant. On peut parler à tue-tête dans son téléphone, y jeter sa vie en pâture, ça oui. Mais une respiration lourde et sifflante, non. Surtout si elle trahit la maladie. Elle ne doit pas se voir, s’entendre ou se montrer. Elle est indécente, dérangeante, elle bouscule notre ordre établi. Et si c’était un pervers? Et si ce râle trahissait un désir ou un plaisir coupable? Ces râles sont presque des cris de détresse, et c’est peut-être ce qui dérange le plus. Le silence permet la transparence, la disparition. Le bruit impose l’existence. Une existence sans concession, sans faux-semblant, sans barrière de bienséance, de correction. L’homme dérange. Il est malade et ça se voit, il est malade et ça s’entend, il est malade est ça se sait. Les voyageurs de la ligne 9 entrent malgré eux dans son malheur. Je descends, et le bruit râpeux se réfugie derrière les portes qui se referment.

L’homme sur le banc

Il tient compagnie à un homme de bronze. Il lui parle, et ne semble pas s’offusquer qu’on ne lui réponde pas. Après tout, personne ne lui répond jamais non plus, parmi les hommes de chair et de sang. Alors, ça ne change pas grand-chose, finalement. Tant qu’à parler à quelqu’un, autant que ce soit à une statue, son mutisme étant bien plus acceptable que celui des passants. S’il est devenu un fantôme dans la ville, c’est parce qu’il a besoin de quelque chose. D’un toit, d’un boulot, d’attention, d’argent. Mais le voilà qui informe à grands cris l’effigie George Haldas qu’il a un domicile, “il ne faut pas croire”. On le prend pour un SDF, mais il a sa fierté, et tient à mettre les choses au point. C’est juste que chez lui, ce n’est pas vraiment chez lui. Ce logement fourni par les services sociaux, il ne l’a jamais investi, jamais vraiment habité. Il y vit, parfois, la nuit. C’est une coquille vide, alors que la ville, ce banc, cette statue, eux, existent pour de bon. Pour lui et surtout pour d’autres. C’est d’ailleurs parce que ce banc vit par d’autres qu’il s’y sent bien. À lui tout seul, il n’est pas capable s’insuffler de la vie à un lieu. Il n’en a déjà pas assez pour remplir son propre corps. Alors il s’accroche aux lieux publics, comme un coquillage à son rocher. Le ressac, celui qui l’abreuve, c’est le flot de voyageurs qui s’écoule du tram 12. Cette vague l’effleure, et parfois le submerge. L’homme de bronze est comme lui, ils se sont reconnus. Figés et sans vie tous les deux. Lui par moments, l’autre pour toujours.

L’homme en noir

Il entame ses journées riveté à la terrasse de ce petit café presque sans nom. Une terrasse microscopique, avec ses tables jetées sur le trottoir étroit et coincées à l’angle de l’immeuble, dans une allée jonchée de feuilles mortes. En symbiose avec son livre, tête baissée, il semble s’être depuis longtemps affranchi du brouhaha ambiant. Les passants, les trams, les voitures, font visiblement un détour autour de la bulle dans laquelle il s’est réfugié. De jour en jour, incluse dans la masse pressée des piétons anonymes, je lui jette un regard intrigué. Tantôt exposé à la poussière de la rue, tantôt protégé du vent dans la pénombre de l’allée, il lit. La mise sombre et froissée, le cheveu n’ayant pas encore triomphé de ses errances nocturnes, la barbe comme rempart. Recroquevillé dans un cocon de mots, habillé de pensées, il tourne les pages et allume sa cigarette comme au ralenti. Son corps semble replié sur lui-même, comme pour se fondre dans la ville, humer ses bruissements, mais sans attirer les regards étrangers ou intrusifs. Il est là, sans y être vraiment. Et pourtant, c’est ainsi, dans son état d’ombre, qu’il s’est mis à exister à mes yeux. Il est immobile, et moi, je ne fais que passer, dans sa rue, dans sa vie, ou plutôt dans ce moment de vie. Un fantôme en mouvement, s’attardant sur un fantôme immobile. Et pourtant, il semble presque attendre que je vienne à lui et lui demande timidement : “Que lisez-vous?”.

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De sa naissance à Marseille dans les années 60 elle a gardé une inclinaison certaine pour les apéros sans fin entourée d'amis. Genevoise d'adoption depuis près de 25 ans, elle est à l'affût de tout ce qui lui permettra, de près ou de loin, d'exprimer sa créativité. "Hypercommunicatrice" dit-on d'elle. Péjoratif ou non, ce terme lui correspond et elle l'assume. L'écriture, l'image, l'événement, tout est bon pour dire, donner à voir, ou donner tout court. Bloggeuse prolifique sur la plateforme de la Tribune de Genève, chroniqueuse culturelle à GHI, il lui reste encore un peu de temps pour mettre du cinéma en plein air dans nos parcs, ou des pianos ou des zombies hurlants dans nos rues.

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