Pendant l’orage

Bernard s’effondre sur sont lit et plonge instantanément dans un sommeil profond. Il est épuisé. En rentrant du travail il avait pris tout juste le temps d’avaler en vitesse un morceau de pain, s’était déshabillé avant de s’écrouler. La semaine avait été chargée.

Depuis l’accident, Bernard s’est jeté corps et âme dans son travail. Passant de quarante-deux heures à plus de soixante par semaine, il espérait ainsi étouffer son désarroi. Mais, malgré tout, il n’arrivait pas à faire le deuil de sa femme et de sa fille, toutes deux tuées dans un stupide accident de la route. Y a-t-il un accident de la route qui ne soit pas stupide? Le fait que le camionneur, pleinement responsable, ait été jugé et condamné ne les ferait pas revenir et ne consolait pas Bernard de leur perte. Il passait donc plus de temps au travail qu’ailleurs; les week-ends étant partagés entre son lit, pour récupérer, et la télévision allumée sur n’importe quelle ânerie pour s’empêcher de cogiter.

En plus de la fatigue habituelle, ce soir, l’atmosphère est particulièrement lourde. Un violent orage se prépare et de gigantesques nuages bien noirs s’avancent de derrière les crêtes du Jura tout proche. Bernard n’en a cure mais la lourdeur de l’air l’a achevé.

L’orage s’abat sur Morges. Tonnerre et éclairs sans interruption. La foudre frappe l’immeuble d’en face et réveille Bernard. Hagard, il entrouvre les yeux. Dans l’encadrement de la porte de la chambre à coucher ouverte en grand se dessine la silhouette d’une petite fille. Bien qu’il n’en distingue que les contours, il reconnaît sa petite Noémie, ses cheveux bouclés et son doudou lapin « Perlimpinpin » dans la main droite. Noémie a toujours eu peur des orages, et lorsqu’ils la réveillaient en plein nuit, elle avait l’habitude de venir se blottir dans le lit de ses parents.

Bernard sait qu’il rêve mais il ne peut s’empêcher de prononcer son habituel : « Viens Chouquinette ». La silhouette, tremblante de peur s’avance et se glisse dans le lit. Comme d’habitude, elle se blottit contre son père tout en se frottant le bout du nez avec une oreille de Perlimpinpin. Bernard se met à lui chantonner sa berceuse favorite qu’elle reprend en murmurant. Comme d’habitude, elle lui chatouille aussi le bout du nez avec une oreille du doudou, ce qui indique que sa peur se dissipe lentement. Il la gronde doucement « c’est l’heure de dormir, Chouquinette ! ». Lentement, le père et sa fille oublient l’orage et se rendorment.

Comme tous les samedis matin, Bernard se réveille tard. Il n’a toutefois pas oublié l’épisode de la nuit. Bien entendu, elle n’est plus là. Mais Perlimpinpin gît au pied du lit. Comme si Noémie l’avait laissé tomber durant la nuit. Surpris et troublé, Bernard va remettre le doudou sur le lit définitivement vide de sa fille. Avait-il été chercher lui-même la peluche durant la nuit?

Le lundi soir déjà, un nouvel orage éclate en fin d’après-midi. En rentrant du travail Bernard constate qu’il y a quelques traces d’eau par terre dans le hall de l’appartement. Il n’y prête pas trop attention et va se faire à souper. Il est beaucoup plus troublé lorsqu’une heure plus tard il trouve le parapluie de sa femme ouvert dans la baignoire. L’avait-il pris dans la voiture pour franchir la distance entre le parking et la maison et machinalement mis là pour sécher?

Quelques jours passent. Bernard a oublié l’épisode du parapluie mais pas celui de Noémie se réfugiant dans son lit. Un orage, encore, frappe la région. Plus violent cette fois, engendrant des coupures d’électricité. Pour la première fois depuis longtemps, Bernard rentre chez lui en fin d’après-midi. Son bureau étant plongé dans le noir, il est inutile de rester à attendre le retour du courant électrique. Il se prépare donc moralement à passer la soirée avec un bon bouquin à la lueur de bougies. Avec sa femme, ils aimaient bien ce genre de soirée. Une fois Noémie couchée, il ouvrait une bonne bouteille de rouge, et l’un contre l’autre, ils passaient la soirée à lire, avec la lumière tamisée. Exactement la situation que, maintenant, il redoute le plus. Il ne veut plus revivre ces moments romantiques. Durant tout le trajet, entre le bureau et la maison, il cherche à échafauder des scénarios les plus éloignés possible de ces instants de bonheur.

Quelle n’est donc pas sa surprise quand, en ouvrant la porte de son appartement, il voit l’imperméable de Stéphanie, laissé au portemanteau depuis l’accident, dégoulinant sur le parquet. Puis deux verres à Bourgogne dans la cuisine et une dizaine de bougies fraîchement allumées au salon, un livre prêt, retourné ouvert à la page à laquelle Stéphanie s’était arrêtée, il y a de cela une éternité. Interloqué, il reste figé seul au milieu du salon à détailler le tableau de la soirée qui se prépare. La porte de la chambre à coucher se referme. Stéphanie apparaît, diaphane drapée dans sa robe de chambre : « tu veux bien ouvrir une bouteille? Je crains qu’il faille se contenter d’un peu de pain et de fromage pour le souper. Ce n’est pas fameux, mais ce n’est pas Noémie qui va se plaindre. » Hagard, il se débarrasse de son manteau, va se changer pour être plus confortable puis sort un grand cru. Noémie joue tranquillement au salon avec Perlimpinpin.

Après avoir couché Noémie, il sert deux verres de vin, sélectionne un polar dans la bibliothèque et s’installe à côté de sa femme, n’osant pas la toucher de peur que le rêve se dissolve dans l’obscurité. Un peu plus tard, la foudre tombe très proche et la détonation fait vibrer toute la maison. Quelques secondes plus tard, Noémie fait son apparition, terrorisée par le bruit. Elle vient comme à son habitude, se blottir sur les genoux de son père. Une fois consolée, Bernard la ramène somnolente dans son lit et se réinstalle au salon.

Au réveil, le lendemain, il réalise qu’il s’était endormi sur le canapé du salon. Les bougies se sont éteintes faute de cire et son livre gît sur le tapis. Un peu groggy, il se rend au travail, rempli des souvenirs de la veille au soir, le sourire béat collé sur la figure. Ses collègues ne semblent pas le remarquer. Personne ne lui rend ses « bonjours ». Nul ne s’inquiète lorsqu’il se met à pester car son PC refuse de s’allumer.

Son chef ne fait aucun commentaire lorsqu’en entrant dans la pièce, Bernard se trouve à quatre pattes sous son bureau à contrôler les connexions de ce fichu ordinateur. Sans égard pour lui, M. Desmeusle attire l’attention de tous : « Chers collègues, j’ai une très mauvaise nouvelle. Vous aurez remarqué la violence de l’orage de cette nuit. Or notre entreprise doit déplorer une victime. La police vient de m’annoncer que le domicile de Bernard a été frappé par la foudre et tout porte à croire que Bernard a péri dans l’incendie… »

Choqué par la nouvelle, Bernard se lève d’un coup, oubliant qu’il est encore sous son bureau. Et là, il doit constater que ce dernier ne constitue pas un obstacle à son mouvement. Groggy, il quitte la pièce et le bâtiment sans ouvrir la moindre porte mais en passant directement à travers… Il va pouvoir rejoindre sa femme et sa fille qui l’attendent à la maison.

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Né sur la Riviera vaudoise, il passe une enfance et une adolescence presque sans histoire. Émigré dans un paradis fiscal national, il en revient pour se perfectionner professionnellement. Ce séjour outre-Sarine laissera des traces indélébiles mais fort utiles dans son travail et ses loisir : oui, il aime bien le suisse-allemand ! De fil en aiguille, il s’établit à Lausanne, se marie, et tente d’élever correctement deux enfants magnifiques. Jusqu’à ce jour, il était convaincu de ne pas être créatif, mais il a fini par essayer de rédiger quelques lignes à l’orthographe chaotique (merci aux correcteurs). Il dit avoir toujours de bons débuts mais doute toujours pour les fins. Finalement…

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