Divine rencontre

C’est un soir de mai que j’ai rencontré Dieu. J’étais assis dans le métro, pas mécontent de rentrer après une longue journée de travail, quand il pénétra dans le wagon à l’arrêt Bourdonnette. Une apparition inoubliable.

C’était un petit homme râblé, à la barbe brune bifide et aux cheveux crasseux. Il portait un short en jean et un tee-shirt vert sans manche qui moulait sa bedaine. Deux types improbables l’encadraient : un binoclard malingre chargé d’un pack de Heineken et un autre au visage constellé de cicatrices.

L’irruption de ce trio insolite provoqua une vague de regards torves et de murmures agacés. Après de courtes délibérations, ils commencèrent à faire la quête auprès des passagers.

– C’est pour manger, messieurs dames !

– Et aussi pour boire !

Ils progressèrent dans le wagon sans rencontrer un grand succès.

– C’est honteux ! glapit une dame.

– Et la charité chrétienne, bordel ! Tu connais, vieille bigote ? rétorqua l’un deux en ponctuant son insulte d’un rot sonore.

Des protestations montèrent dans le wagon. Je suivais la scène un brin amusé quand Il s’approcha de moi.

– Une p’tite pièce, mon bon Monsieur, s’il vous plaît !

Il plongea son regard profond dans le mien.

Et là, tout changea.

Ses yeux pétris de bienveillance remuèrent les tréfonds de mon âme d’une façon si fulgurante que des larmes roulèrent sur mes joues.

Comment je sus que c’était Dieu ? La révélation de la Foi ne s’explique pas : elle se vit. Cette certitude tant réprimée – j’étais un athée convaincu – jaillit en moi telle une source d’eau cristalline. Je croyais en Lui. Tout son être irradiait une lumière chaude qui le nimbait d’un halo rassurant. Un besoin irrépressible me poussait à Le suivre où qu’Il aille. À tout abandonner pour Lui.

Je tombai à genoux et me prosternai devant Lui. « Mon Seigneur et mon Dieu ! », soufflai-je d’une voix étranglée. Je baisai ses orteils sales qui s’agitaient dans ses sandales. Comment avais-je pu vivre tant d’années sans Lui ? Comment avais-je pu être si aveugle ? Comment avais-je pu nier l’évidence ?

À cet instant, une horde de contrôleurs firent irruption dans le métro. Dieu et ses apôtres pestèrent : ils n’avaient pas de billets.

– Ces Messieurs sont avec moi, dis-je au contrôleur d’une voix forte. Je paie leurs amendes.

Dieu ferma les yeux en signe de gratitude tandis que le métro s’immobilisait au Flon, la station terminus.

– Le gringalet, c’est Pierre, dit-Il. Et lui, le balafré, c’est Mathieu. C’est quoi ton nom ?

– Benjamin.

– Désormais tu t’appelleras Paul.

– Seigneur, c’est un honneur !

– Pas de ça entre nous. Appelle-moi Robert. C’est mon nom, ici-bas. T’as soif, Paul ?

Comblé par l’invitation, je me joignis au petit groupe. Ils racontaient des blagues grasses et explosaient en rires saccadés. Mais je n’écoutais pas. Mon esprit s’était extrait de son enveloppe charnelle et flottait à quelques mètres au-dessus de ma tête. Dieu guidait son troupeau et j’étais fier d’en faire partie. Pour la première fois, ma vie avait un sens.

Nous fîmes une halte à la place St-Laurent. Une foule dense grouillait en cette fin d’après-midi. Comme à l’accoutumée, des toxicomanes erraient devant le parvis de l’église. Dieu connaissait personnellement toutes ces brebis égarées. Il les embrassa, caressa leurs stigmates avec commisération, et leur distribua des bières. Les sourires fleurirent sur les visages émaciés des miséreux. La vie n’était pas tendre avec eux, mais à ce moment-là, ils respiraient une sorte de douce béatitude. C’était bouleversant.

En bon berger, Dieu donna le signal du départ. Notre petite bande s’était enrichie de deux membres : Simon, un moustachu au teint blafard, et Judas, un homoncule rouquin aux yeux vitreux et au menton fuyant.

Devant la Coop, un vieillard en guenilles faisait la manche. Un bout de carton indiquait qu’il était sourd-muet et qu’il avait faim. Depuis des semaines, je passais devant ce personnage sans éprouver la moindre compassion, accaparé par mes soucis quotidiens.

Dieu s’arrêta devant lui.

Le sourd-muet leva la tête.

Dieu posa un baiser sur son front.

Et le sourd-muet parla :

– Robert, vieille fripouille, tu me filerais une bière ?

Après quelques minutes de marche, Dieu leva le bras. Nous étions arrivés au but de notre pèlerinage, le Roxy Bar, dans la rue de l’Ale. Dieu nous fit signe d’entrer. Il salua le patron du bar et commanda une tournée générale de Fernet Branca.

Je m’assis au bar à côté de Lui. La sono crachait un mauvais rock ; à la télé, Belmondo cabotinait dans un film que j’avais vu cent fois.

– Comment se fait-il que je ne Te rencontre qu’à présent ? demandai-je.

– Ben p’t-être parce que tu ne viens pas souvent au Roxy. Moi j’y suis tous les jours. Avant je bossais à la Generali comme comptable. Mais j’en ai eu marre. J’ai tout balancé.

– Je voulais dire… Comment ai-je pu vivre sans Toi tout ce temps?

– J’avais toujours un œil sur toi, mon p’tit gars !

– Même lors de mon divorce ?

– Attends un peu… (il se tourna vers la serveuse). Putain, Marie-Madeleine, ça arrive cette tournée ? Pas qu’ça à foutre ! Tu disais ?

– T’étais toujours là, à mes côtés, même dans les moments difficiles ?

– Mais ouais, c’est mon job ! À l’enterrement de ta sœur, j’étais au premier rang à l’église…

Je me retins de dire que je n’avais pas de sœur.

Marie-Madeleine nous amena tournée sur tournée à un rythme endiablé. C’était une grande femme assez vulgaire, vêtue d’une jupe en cuir et d’un petit haut léopard. Elle parlait de la voix rauque de ces fumeurs au long cours. Dieu lui mettait la main aux fesses à chaque fois qu’elle passait près de nous.

Le bar était à présent rempli d’ivrognes, de marginaux, d’écorchés vifs – la lie de la société semblait s’être donné rendez-vous ce soir dans le saint lieu.

Une bagarre éclata entre deux poivrots sur la terrasse. Dieu bondit de son tabouret et explosa d’une fureur sans nom. Son visage était cramoisi ; des veines épaisses comme des limaces saillaient au niveau de ses tempes.

– Putain, j’avais dit quoi ? Personne ne se bat ici !

Ma foi vacillait. Dieu avait l’alcool mauvais.

Il empoigna une bouteille et la fracassa sur la tête de l’un. Il assomma l’autre d’un uppercut bien placé, compensant sa petite taille par une agilité diabolique. Au passage, il arracha la seringue du bras de Simon et la jeta au sol.

– Mais c’était rien qu’une p’tite piquouse inoffensive!

– Idiot ! J’en ai plus qu’assez de devoir vous surveiller. Je vous ai pas dit mille fois que c’était moi l’opium du peuple, bande de nazes ? Sniffez-moi plutôt que cette merde blanche ! Le paradis que je vous offre n’est pas artificiel !

Un attroupement bruyant s’était formé pour assister à la scène. Parmi eux, j’aperçus un type bronzé surgi du cabaret d’en face un serpent autour du cou. Il ressemblait à s’y méprendre à Steven Seagal.

Dieu le prit à parti :

– Lucifer, bordel, je t’avais dit de plus te repointer ici.

– Le spectacle en valait la peine, siffla-t-il. Je vois que tu appliques toujours ta conception très personnelle de l’Amour du prochain.

– Ordure, je vais te faire bouffer ton serpent. Dégage de mon royaume !

– Satan bouche un coin que je sois là, pas vrai? Oh oh, elle est bonne celle-là…

C’est à ce moment que la police débarqua.

– Bon Dieu, on vous entend jusqu’à la Pontaise ! dit un flic moustachu avec un accent épais du Gros-de-Vaud. C’est pas des manières, j’entends. C’est qui le responsable de tout ce raffut ?

Une chape de silence tomba sur le bar. Une solidarité nouvelle soudait les pochtrons contre les pandores lausannois.

Une voix aigrelette finit par s’élever.

– C’est lui, dit Judas en pointant Dieu du doigt. C’est ce vilain barbu !

J’étais admiratif. À le voir si frêle, si torturé, je n’aurais jamais pensé qu’il oserait balancer son Maître de la sorte. Les autres étaient eux aussi subjugués.

– T’es mort le rouquin, vociféra Dieu en se jetant sur le traître.

Les policiers eurent toutes les peines du monde à Le maîtriser et à L’embarquer. Je tentai pour ma part de réconforter Judas qui n’était plus qu’une larve pleurnicharde dans mes bras.

 

Dieu était vraiment un pauvre type. Comment avais-je été si stupide de Le suivre ? Les événements m’avaient aussi vite dégrisé que laïcisé.

Je me sentais trahi, blessé, humilié. Le coup était plus rude qu’une rupture sentimentale. Car cette fois, ça touchait à la métaphysique. C’était plus profond.

Je rentrai chez moi le cœur lourd. Plus seul que jamais.

Trois mois plus tard, Marie-Madeleine me harponna à la Migros de Chauderon.

– Tu sais pas la dernière ? C’est Robert. Il est mort.

Elle ne semblait pas plus affectée que si elle m’avait communiqué la mort du chihuahua de Paris Hilton.

– Comment ça s’est produit ?

– Crise cardiaque.

– T’es sûre ?

– Ouais. C’est Pierre qui m’a dit. Bon j’te laisse.

Le temps d’assimiler cette information, une douce euphorie coula en moi. Dieu était mort. Nietzsche avait donc raison. Il fallait fêter ça.

Je pris la direction du Roxy Bar.

Mais à peine entré, je Le vis.

Assis au coin du bar en train de lire tranquillement Le Matin.

Ce con avait ressuscité.

avatar

Né en 1978 en Valais, Philippe Lamon débute de manière précoce sa carrière de dévoreur de livres en rongeant littéralement tous les bouquins de la Bibliothèque rose que sa maman lui donna pour se faire les dents. Il vit actuellement à Lausanne, où il tente de suivre le conseil de Flaubert: "Il faut écrire des choses très folles en ayant une vie très rangée".

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *