Ce ne sont que des pierres

– Ce ne sont que des pierres, des pierres à perte de vue. Il n’y a rien à faire ou à entendre, ici. Tu parles d’une île ! C’est le bord du monde ! Les fondations même de l’ennui !

– Au contraire, tout est là. On va enfin pouvoir opposer nos préoccupations, nos misères intellectuelles, à ce vide. Tu sais à quel point le vide est parfois révélateur ?

– Tu dis ça pour moi ?

– Je dis ça pour tout. On n’a même pas de réseau de téléphone, ici. Y’a même pas Internet ! Je me demande si le début de la liberté c’est de ne pas avoir Internet…

– Il revient quand, l’autre, avec son bateau ?

– Ah, c’est une bonne question… J’ai oublié de le lui demander.

– Tu veux dire qu’on ne sait même pas quand on va repartir ?

– C’est important ?

– Important ?!?  Mais j’ai mon boulot, des échéances… C’est pas important, c’est primordial !

– Tout le monde se fout de tes échéances et de ton boulot, ici. Tu n’as pas entendu ? Il a dit : « Vous êtes ici chez vous, vous faites ce que vous voulez, il y a à manger pour tous, tous les jours : c’est une île de bonté et d’opulence. »

– Je vais finir par m’emmerder, je m’emmerde toujours au bout d’un moment.

– Parce que tu devrais penser au lieu de réfléchir…

– Tu délires ?

– Je pense. C’est ça, délirer ?

– Mais tu veux que je pense à quoi ? Hein ?

– Vu comme ça, c’est vrai qu’à ta place je me poserais aussi la question. Tu n’as pas de rêves inachevés ? Des idées en suspens ? L’envie de ne rien maîtriser, de laisser flotter tes envies secrètes, tes idées ?

– Plein ! D’ailleurs, avant de te suivre dans ce coin débile, j’avais des dossiers d’idées en suspens sur lesquels je voulais me pencher. Des trucs qui marchent, tu vois ?

– Un truc qui marche, c’est un truc qui t’aurait rapporté plein de ressources, mais ici c’est inutile… Si tes idées ne rapportent plus rien, tu les laisse tomber ?

– Je ne sais pas… J’imagine que oui. Je ne sais pas… À quoi bon se casser la cervelle si c’est pour rien ?

– C’est vrai, ça doit te sembler absurde, mais tu n’as jamais essayé de prolonger un rêve, une idée, juste pour la beauté du texte, juste pour la simple jouissance de l’esprit, juste pour… décoller ?

– Maintenant que tu m’en parles, non. Il faut une utilité, un projet, une vision de réalisation derrière une idée ou un rêve.

– Jamais de rêve fou, de choses absurdes, interdites ?

– Tu veux dire des choses perverses ?

– Ah, je te retrouve bien là ! Mais non, pas forcément.

– Juste des trucs avec des anges et des nuages, du bordel éthéré, vaporeux ?

– Les rêves ne connaissent pas de limite, pas de frontière, pas de morale. Si ton truc c’est les anges vaporeux, pourquoi pas ! Libre à toi d’y coller des caniches et du merlan frit, de la bière et des nanas à poil. Libre, tu vois ?

– Ça me fout la trouille, tes histoires. Tu veux dire que tu ne rêves pas forcement utile ? Que tes rêves sont sans but précis ? Sans cadre ?

– Absolument. Pour tout t’avouer, les miens sont inavouables et totalement incohérents, ils sont inutiles et désordonnés, truffés d’inconnus, d’inconnues, de coins perdus et d’un milliard de choses que je serais bien empruntée si je devais les nommer.

– Tu rêves de moi, des fois ?

– Jamais, on peut dire que c’est une constante, tiens.

– Bon, il revient quand déjà l’autre avec son bateau ?

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Jérôme Rosset n’est pas un écrivain sérieux. Il habite Genève où il est né en 1963. Il lui arrive parfois de finir des nouvelles, malgré ce qu’en pense Cousu Mouche. Jérôme Rosset a assumé avec brio et loyauté la fonction de konopsoproctotrype du Comité Cousu Mouche. Il a donné sa démission en août 2006 pour se vouer corps et âmes à l’écriture de loufoqueries. En 2009, il publie aux éditions cousu mouche son premier recueil de nouvelles : Nobles Causes.

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