Samedi

Tout le monde est là. Ou presque, mais même les absents y pensent, ça revient au même.

Elle est là, aussi, bien sûr, puisque c’est elle qu’on entoure. La femme, la maman, la belle-mère, ma grand-mère. La nôtre, aux petits, qui sont, certains, devenus tellement grands qu’ils ont fait d’autres petits.

On était là hier, elle ne dormait pas encore. Elle a fait ses adieux, elle nous a remerciés, pour tout. Puis elle s’est endormie. Ils l’ont endormie. Elle va bien. Grand-maman Morphine fait quelques dernières brasses dans une brume que je lui espère colorée.

Les chaises en rond autour du lit, nous, maladroits, tanguons dessus. Pas grand-chose à dire, ou rien de très approprié. Dans un hôpital, on pèse ses mots. On les pèse tellement qu’on finit par les trouver un peu lourds. Alors on se raconte sa journée.

Elle, c’est sa dernière.

Elle est toute maigre, Grand-maman gâteau, elle est belle quand même, Grand-maman cadeaux. Elle avait tout un univers avant, un jardin, des robes en laine, des parties de cartes et des permanentes. Maintenant son monde est un oreiller. Seul le grand-père ne parle pas, il la regarde juste, il doit encore avoir des choses à lui dire.

Moi, j’arrive tout juste, je lui tiens la main. Sa petite main si fine qu’on dirait un moineau. Je n’avais pas réalisé à quel point j’aimais ses mains. Ou peut-être que j’ai oublié, est-ce que c’est pire ? Je ne l’ai redécouverte que tard, je la connais moins que ce que j’aimerais. Je ne savais pas que vingt ans ça ne suffisait qu’à esquisser quelqu’un. C’est long pourtant. Mais les grands-parents, on n’y pense pas trop, ils sont toujours là, depuis la nuit des temps, et quand on réalise qu’on les aime, ils s’en vont. C’est vrai ça, qu’est-ce qu’ils ont tous, ces vieux, à mourir alors qu’on commençait tout juste à les connaître ?

 

Certains partent, la chambre se vide. Les deux fils emmènent le père, ma tante suit grand-papa, un dernier baiser, on ne s’attarde pas trop. Pas de drame, pour quoi faire ? C’est paisible, c’est comme ça.

Ne reste que ma sœur et moi, des deux côtés du lit, un peu perdues entre tous ces câbles et toutes ces machines qu’on ne comprend pas.

– Et ta journée, alors, ça a été, l’uni ?

On papote, on se retrouve. Ordinaire. Presque. « Oui. Plutôt bien et toi ? Et ton copain alors ? Pas trop de travail ? » Juste quelques silences un peu plus denses que d’ordinaire.

– Elle a l’air tranquille, elle a l’air bien.

C’est vrai qu’elle a l’air bien, notre grand-maman, du coup je ne comprends plus trop pourquoi elle devrait s’arrêter là. Il le faut vraiment ? Je veux dire, pas moyen de s’arranger ? Une petite exception de temps à autre, ça devrait pouvoir se faire.

Et puis on se fige. Et on se regarde. On sait tout de suite.

On parlait, on vivait, on ne s’y attendait plus, mais voilà.

Discrètement,

Elle s’est éteinte.

Vraiment, comme un interrupteur. J’aurais juré entendre un clic léger, ténu. Comme une bougie que quelqu’un a soufflée. Un peu cliché, ça fait lieu commun, c’est pourtant vrai.

Les gens ne meurent pas, ils s’éteignent et soudain sont tout vides. Vides de quoi ? Je ne sais pas. Toujours est-il que les vieux se mettent en veille au fin fond des hôpitaux et finissent par ne plus avoir de batterie. Et cette vieille-là, c’est la mienne, c’est la nôtre.

– Je crois qu’elle est partie.

Alors on a les yeux qui brillent mais on ne pleure pas, parce qu’elle n’a pas eu l’air plus fâchée que ça de mourir, notre grand-maman.

On se tait, on a presque honte de respirer. Il y a quelque chose dans cette pièce, un instant qu’il ne faut pas abîmer. L’œil du cyclone.

 

Qu’est-ce qu’il faut faire maintenant ? Chercher une infirmière ? Allons-y. On s’excuse, bizarrement, finalement, il n’y a plus d’urgence. Et finalement, ça semble une peu déplacé. Un peu trop pour être vrai. Elle est douce, l’infirmière, en même temps, elle peut. Ça doit lui sembler normal à elle, tout ça. On n’en sait rien. Elle se penche au-dessus du lit :

– Madame, madame Hélène ! Vous dormez ?

Elle la secoue un peu. Je regarde ma sœur, on se marre en douce.

– Réveillez-vous, Madame !

Tu as raison, secoue-la encore, c’est en leur tapotant sur le bras que les gens ressuscitent.

Elle palpe, elle écoute, elle sait très bien mais elle vérifie pour être sûre. Elle annonce le verdict : un corps creux. Alors une autre petite infirmière déplace la voisine de lit, toute ridée elle aussi, mais encore là. Pas qu’elle se dise que la mort est contagieuse.

On nous demande de sortir. Elles doivent préparer le corps. Pour quoi faire, je me demande ? Elle est très bien comme ça, elle s’est assoupie pour de bon, laissez-la dormir enfin !

 

C’est l’heure des téléphones. Ma sœur et moi, on se répartit les numéros. Oiseaux de mauvais augure, tristes cigognes. Toi le cousin, moi l’oncle, toi Maman, moi Papa. Oui, allô, oui c’est fini, oui elle allait bien ne t’en fais pas. On ne leur savait pas cette voix-là aux autres de la famille. On ne les connaît pas si bien. On les côtoie.

– Vous pouvez venir, Mesdemoiselles, c’est bon.

D’accord.

Elles ont mis le rideau autour, on n’ose déjà pas toujours montrer les vivants. On passe timidement de l’autre côté, mais on passe quand même. Je le regrette.

On sait bien que les morts sont blancs.

Il n’empêche, ils sont blancs.

Et rigides.

Allongée comme un bâton, avec des draps qui ne sont même plus froissés, une rose entre les mains. Une rose, putain ! Une putain de rose. Ça me met hors de moi. On l’a tournée, on l’a raidie, on l’a changée. Tout ça pour lui coller une fleur entre ses belles mains fines. Personne ne meurt une rose à la main, merde ! Vous y croyez, vous ? Un fleuriste à la rigueur, mais là, cette insolente rose rouge est vulgaire au milieu du vert terne et du blanc sale de l’hôpital. Un nez de clown, pendant que vous y êtes !

On entend les pas des autres qui reviennent, ils n’étaient pas partis loin.

Je panique, je flippe. Parce que je veux qu’ils sachent qu’elle s’est endormie sur le côté, qu’elle s’est fait happer par les couvertures et qu’elle a arrêté de respirer quand elle s’est mise à rêver. Surtout, je ne veux pas qu’ils croient qu’elle s’est fait enlever, froide, une rose à la main. On essaye de la lui prendre, ma grande sœur surtout. Ma grande sœur prend soin de moi. On n’y arrive pas, ni l’une ni l’autre. Déjà raides les mains, déjà crispés les doigts. Et les pas se rapprochent, et cette rose ne bouge pas.

 

Cette tranchante seconde. Les premiers regards, je ne sais pas les décrire. Ils se rendent compte, plus moyen de ne pas savoir. Quelques larmes sur des moustaches. On craint pour le grand-père, il tient debout pourtant. Et mon père, mon Papa; mon Papa pleure. Il faut le comprendre, il n’a plus de Maman. Arrête de tourner, monde ! Arrête-toi, putain ! Tu vois bien qu’il est triste, tu ne comprends donc rien ?

On reste en silence. Ma sœur raconte, je confirme. Tout était bien. Une belle vie jusqu’à la dernière seconde. Ça nous rassure. Mourir d’accord, mais mourir bien.

Petit à petit, mot à mot, le cours des choses revient. On parle cérémonie, on parle cailloux et fleurs. Certains déposent un baiser sur le front clair, d’autres effleurent la main.

On pense à la suite, on va manger chez le grand-père, on l’aidera à trier les affaires. Les fils se le répartissent discrètement, veuf mais pas seul, ça non.

Rien d’exceptionnel ensuite, rien que des vies qui continuent. On sort, adieu, on se perd dans le parking, on s’installe sur les sièges des voitures, on mange, on boit un peu, on finira par parler d’autre chose. On n’oublie pas ceux qui partent, on y tiendra toujours. On sera triste sans désespoir, parce qu’on a beau dire mais nous, on est encore vivants pour quelques jours.

avatar

Marie Hayoz aime écrire, dessiner, chanter sous la douche et manger des sushis. Elle prend toujours trois sucres dans son thé et n’arrive pas à savoir quel Beatles elle préfère. Étant née en 1990, elle n’a pas grand chose d’autre à dire, mais si un jour elle fait le tour du monde ou écrit un thèse sur le bolchévisme, elle vous tiendra au courant. Promis.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *