La Rançon de la gloire

Je crois que je suis en train de faire une belle connerie. Je suis là, devant une gentille villa, dans un joli quartier résidentiel, juste parce que j’ai été invité par une ado, fan de la série « Teen Rescue Team ».

Bon, il faut que je vous explique depuis le début !

Je m’appelle Nicéphore O’Griobhtha (N’essayez pas de prononcer si vous n’êtes pas irlandais de souche !), né de mère française et de père irlandais, mais plus connu sous le pseudo de Ed Lockwood, acteur vedette de « Teen Rescue Team ». J’ai 28 ans, mais j’en parais dix de moins… Pour la troisième saison, nous tournons en Europe, et beaucoup en caméra cachée. La série n’étant pas encore trop connue. Les passants sont plus naturels que les figurants habituels.

Alors que nous étions dans un supermarché, l’apprentie caissière m’a reconnu. Avant qu’elle ne réagisse trop vivement, j’ai eu le temps de lui souffler :

– Faites comme si de rien n’était.

Une fois la scène terminée, je suis retourné vers elle pour la remercier de sa discrétion. Nous avons un peu discuté – bien sûr elle m’adore – et elle a fini par me glisser un billet avec son adresse.

– Venez souper à la maison vendredi soir si vous êtes libre. Toute la famille sera heureuse de vous recevoir.

Et me voilà, vendredi soir, devant le domicile d’une ado, jusque parce que j’avais envie de fuir les mondanités organisées pour l’équipe chaque fois que nous sommes en déplacement.

Je suis sorti de notre palace en douce, j’ai pris le train jusqu’à ce village perdu, cherché l’adresse sous une pluie battante, et maintenant j’hésite. Il y a de quoi… Devant la villa, est parquée une camionnette à l’enseigne d’un traiteur. J’imagine déjà la soirée, dès que la porte s’ouvrira : « Ah Monsieur Lockwood, nous n’attendions plus que vous, s’écrira la mère. C’est si sympathique que vous ayez pu vous libérer. Mais entrez donc, faites comme chez vous. Édouard, sers donc une flûte de champagne à notre ami. Vous prendrez bien quelque chose à grignoter en attendant que le repas soit prêt. Notre traiteur a une excellente réputation. Ce n’est pas aussi bon que si c’était fait maison, mais comme ça je suis entièrement disponible pour vous. Charlotte, viens donc saluer ton invité… ».

Et chacun sera sur son trente-et-un. Monsieur aura ressorti sont complet de mariage, Madame aura claqué une fortune pour une robe de soirée qu’elle ne remettra plus jamais et mon ado aura passé des heures à se maquiller dans la salle de bains. On aura fait venir des voisins, des amis, des relations pour faire chic et mondain. « Pensez-vous ! Devinez qui vient souper vendredi soir ? Ed Lockwood, lui-même, la nouvelle star montante de cette nouvelle série américaine qui passe à la télé. C’est notre fille qui a fait sa connaissance et qui a eu la généreuse idée de l’inviter… et blablabla… »

Ensuite il faudra enfourner de minuscules cochonneries recouvertes de caviar ou de foie gras, servies exclusivement avec du champagne. On aura sorti l’argenterie, dressé et décoré une table comme dans les magazines. Il faudra subir le monologue de la maîtresse de maison, le regard langoureux de mon ado et les remarques idiotes du petit frère. Le père se fera un honneur de me présenter sa collection de capsules de bière ou les poissons rouges qui s’emmerdent dans l’aquarium. Tout le monde vantera la série qui, selon eux, ne tient que grâce à mon talent d’acteur.

Le seul moment de plaisir sera lorsque je leur annoncerai que je dois m’éclipser pour prendre mon train. C’est tellement « cheap » de voyager en train.

Alors, vais-je me plonger dans cet univers factice pour cet unique moment jouissif, ou vais-je tourner les talons ?

Comme j’avais consulté les horaires possibles de retour, je me suis rappelé que le prochain train pour la ville ne s’arrête dans ce bled que dans deux heures. Il n’y a pas le moindre taxi et j’ai froid. Alors je me lance et vais faire bonne figure. Peut-être que le roast-beef ou le homard ne sera pas trop mauvais…

La porte s’ouvre.

– Vous êtes quand même venu ! s’écrie la mère, s’essuyant les mains à un tablier de cuisine quelque peu taché. Ne faites pas attention à ma tenue, nous n’avons pas vraiment cru que vous viendriez. Mais entrez donc, vous êtes trempé. Comment êtes-vous venu ?

– En train, et à pied depuis la gare !

– Avec cette pluie ! Romane ton invité est arrivé ! Hugo ! Tu peux prêter un training à Monsieur Lockwood, il est trempé ! Montez seulement au premier, la salle de bains est tout au fond du couloir en face des escaliers. Mon aîné vous apportera du rechange, il doit faire à peu près votre taille.

Et me voilà à enfiler un survêtement aux couleurs du club de foot local dans une salle de bains familiale comme j’en rêve depuis que je suis devenu célèbre. À travers la porte je reconnais la voix de la caissière apprentie :

– Quand vous serez prêt, descendez, nous allons passer à table.

En redescendant les marches, une fillette me dépasse en courant et me lance avec un sourire d’une fraîcheur déconcertante :

– Il est trop grand pour toi, le training à Hugo.

À la salle à manger, le père est en survêtement lui aussi.

– Désolé de ne pas pouvoir vous offrir mieux, mais vraiment, nous ne croyions pas que vous accepteriez cette invitation. Au menu, nous ne pouvons que vous proposer un gâteau au fromage et de la salade.

– J’en rêvais. Ce sera parfait, merci.

Quelle soirée !

Un vrai délice. Le repas très simple est succulent, la conversation animée. J’ai l’impression d’être en famille. Tout le monde est si spontané, si naturel. J’ai été accueilli comme un ami de toujours. J’ai droit aux éclats de rire lorsque je leur donne ma vraie identité.

– C’est vrai que Ed Lockwood, c’est plus facile à porter.

– Pourriez-vous m’appeler Nic, ce soir, s’il vous plaît ?

– Ce sera donc Nic !

Comme nous finissons tard dans la nuit, je suis invité à dormir sur place. J’ai droit à un matelas par terre dans la chambre de l’aîné. Demain, réveil à huit heures, Monsieur me ramènera à Lausanne, il doit y rendre la camionnette qu’il a empruntée à son frère (traiteur). Ça m’évitera d’attendre le train.

En comparaison, ma chambre de palace me semblera bien terne.

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Né sur la Riviera vaudoise, il passe une enfance et une adolescence presque sans histoire. Émigré dans un paradis fiscal national, il en revient pour se perfectionner professionnellement. Ce séjour outre-Sarine laissera des traces indélébiles mais fort utiles dans son travail et ses loisir : oui, il aime bien le suisse-allemand ! De fil en aiguille, il s’établit à Lausanne, se marie, et tente d’élever correctement deux enfants magnifiques. Jusqu’à ce jour, il était convaincu de ne pas être créatif, mais il a fini par essayer de rédiger quelques lignes à l’orthographe chaotique (merci aux correcteurs). Il dit avoir toujours de bons débuts mais doute toujours pour les fins. Finalement…

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