Les Mots du dictionnaire

La dame m’a dit d’écrire avec les mots du dictionnaire. Pas mes mots à moi. Parce que mes mots à moi, on les trouve pas dans le dictionnaire et les gens ne les comprennent pas. Moi je n’aime pas les mots du dictionnaire parce qu’ils ne disent pas ce que je veux dire. Mais personne ne les comprends, mes mots à moi. La dame m’a dit que si je ne veux pas parler je peux écrire. Écrire c’est bien aussi pour dire ce que je ne veux pas dire tout haut. Mais la dame ne sait pas si j’ai quelque chose à dire. Elle m’a donné du papier et un joli crayon. Il est rouge avec une gomme au bout, même si la gomme ne sert à rien. Je fais attention aux mots avant d’écrire, et je n’ai pas besoin d’effacer avec la gomme. Je dois faire très attention parce que c’est compliqué les mots du dictionnaire. La gomme est jaune comme le pyjama de mon voisin de chambre. Le premier voisin. Je n’aime pas le jaune. Moi j’ai un pyjama vert. J’aime bien le vert. Mon voisin devait prendre beaucoup de médicaments. Comme moi, mais plus de médicaments. Il n’aimait pas prendre ses médicaments. Alors il m’a souvent donné ses médicaments en cachette et je les ai cachés dans ma boîte. Dans ma boîte, il y a mon lapin, la photo de Maman et puis des sous ; avec des « dix » dessus. Il y en a dix. Un pour chaque doigt. J’ai dix « dix », ça fait un « cent ». Alors j’ai caché les médicaments de mon voisin dans ma boîte. Un jour, il était très triste. Je lui ai dit que j’avais beaucoup de ses médicaments. Il ne m’a rien répondu. Je les lui ai donnés un après l’autre le soir quand la lumière était éteinte mais on voyait bien à cause de la lune à travers la fenêtre. Il les a avalés sans rien dire. Tous. Et puis il s’est endormi. Le matin, le monsieur en blouse blanche n’a pas réussi à le réveiller et d’autres messieurs en blouse blanche ont emmené mon voisin avec le pyjama jaune sur une civière alors qu’il dormait encore. La dame m’a demandé ce qui s’était passé. J’ai dit avec mes mots que mon voisin avait mangé beaucoup de médicaments mais elle n’a pas compris. Elle m’a dit alors d’écrire avec le crayon rouge. Dans la chambre à côté, il y avait un monsieur, avec un pyjama jaune, qui pleure tout le temps. Même la nuit quand je dors. Alors je fais des rêves qui pleurent. Ça m’énerve les rêves qui pleurent. Alors j’ai dit au monsieur qu’il ne doit pas pleurer parce que ça perturbe mes nuits. Il n’a pas compris parce que c’était mes mots à moi et il ne comprenait que les mots du dictionnaire. Je ne savais pas qu’il ne comprenait pas mes mots. Alors j’ai dit plus fort. Mais il a continué à pleurer. J’ai décidé de lui faire faire silence avec un coussin. Il s’est arrêté de pleurer, il s’est endormi. J’ai remis son coussin sous sa tête. Le matin, les messieurs en blanc ont emporté le monsieur qui ne pleurait plus discrètement sur une civière, mais j’ai tout vu. Comme je les ai regardés faire, ils m’ont demandé si je savais ce qui s’était passé pendant la nuit et j’ai tout expliqué avec mes mots à moi. Ils ont aussi pris son voisin de chambre pour lui poser plein de questions. Mais il est fou, il va tout le temps s’enfermer aux toilettes. Il ne leur a rien dit de ce qui s’est passé parce qu’il était aux toilettes pendant que j’ai expliqué au monsieur qu’il faisait trop de bruit en pleurant la nuit. Maintenant ils m’ont donné un autre voisin avec un pyjama bleu. Mon pyjama est vert. J’aime bien le vert et aussi le bleu. Mon nouveau voisin il ne pleure pas mais il murmure tout le temps et il se balance continuellement en avant et en arrière. Même la nuit. Mais ça ne me dérange pas. Je pense qu’il doit équilibrer ses idées. Moi, je secoue parfois la tête de gauche à droite pour équilibrer mes idées aussi. Lui, c’est en avant et en arrière tout le temps. La dame, je la vois tous les lundis après-midi en groupe, et tous les mercredis, seul. Un jour, au groupe, il y avait un nouveau avec un pyjama jaune. Il est resté debout devant la fenêtre en disant « je veux sauter ». Mais tellement doucement que personne ne l’a entendu. Seulement moi dans ma tête. Parce que j’entends tout ce que les gens disent très doucement pour que personne ne les entende et je n’aime pas ça. Ça fait trop de bruit dans ma tête. Peut-être que si j’aide le nouveau, il sera d’accord de changer son pyjama jaune contre un bleu ou un vert. Il a une chambre au rez-de-chaussée. Il peut ouvrir la fenêtre mais il ne peut pas sauter car il y a des barreaux. J’ai remarqué que, quand il ne prend pas ses médicaments avec son thé le matin, il dit très fort dans sa tête qu’il veut sauter. Et moi je l’entends encore mieux. Je lui ai dit avec les mots du dictionnaire que ma chambre est au quatrième étage et qu’il n’y a pas de barreaux. Il est venu avec moi mais quand la fenêtre a été ouverte il a vu qu’il y a le parking sous ma fenêtre. Alors il m’a dit : « je ne saute plus, j’ai peur. ». Alors je l’ai aidé à s’asseoir sur le rebord de la fenêtre les pieds dans la cour, je l’ai poussé, et j’ai bien refermé la fenêtre. Je ne l’ai plus jamais revu au groupe. Il y a quelqu’un d’autre dans sa chambre maintenant. À l’étage d’en dessous, et au groupe, il y a une très vieille dame avec un pyjama jaune et une chaise roulante. Elle veut rentrer chez elle pour faire à manger pour sa fille. Mais les messieurs en blanc ne sont pas d’accord. Quand ils oublient de lui mettre le frein de sa chaise, elle se sauve tout doucement en déplaçant sa chaise avec les pieds. Sa chambre est au troisième étage. Elle va vers l’ascenseur, mais il n’y a que la dame et les messieurs en blanc qui ont le droit de prendre l’ascenseur. La vieille dame aussi mais seulement s’il y a un monsieur en blanc avec elle. J’ai demandé à la très vieille dame si elle voulait que je l’aide pour rentrer chez elle. Elle m’a dit qu’elle voulait bien. Alors j’ai poussé la dame jusqu’aux escaliers. Après elle est partie toute seule parce que les escaliers vont vers la sortie en bas. Ça a fait beaucoup de bruit alors je suis parti en courant. Ce matin, c’est lundi, il y a le groupe, et pendant ce temps, la grosse dame en violet va changer les draps et nos pyjamas pour nous donner des tout propres. Je ne sais pas quoi faire. Elle m’a donné un pyjama jaune.

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Né sur la Riviera vaudoise, il passe une enfance et une adolescence presque sans histoire. Émigré dans un paradis fiscal national, il en revient pour se perfectionner professionnellement. Ce séjour outre-Sarine laissera des traces indélébiles mais fort utiles dans son travail et ses loisir : oui, il aime bien le suisse-allemand ! De fil en aiguille, il s’établit à Lausanne, se marie, et tente d’élever correctement deux enfants magnifiques. Jusqu’à ce jour, il était convaincu de ne pas être créatif, mais il a fini par essayer de rédiger quelques lignes à l’orthographe chaotique (merci aux correcteurs). Il dit avoir toujours de bons débuts mais doute toujours pour les fins. Finalement…

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