Le Courrier – Genève sauvage

Genève sauvage

Anne Pitteloud

Convivial, populaire et multiculturel, le quartier genevois des Grottes est au cœur du premier roman de Lolvé Tillmanns, née à Morges en 1982. On commence par faire le tour du propriétaire de ce 33, rue des Grottes, suivant les habitants qui y vivent de la cave au grenier et prennent tour à tour la parole. Il y a la jeune Caroline, esthéticienne, et son amoureux Stéphane, qui rêvent d’un tour du monde en bateau; Mei, la fillette chinoise; la concierge Julieta, laide comme une sorcière mais le cœur sur la main; Békim, qui dort dans la cave avec d’autres ouvriers clandestins; Hélène et Nicolas au dernier étage, seuls propriétaires de leur appartement – il est avocat, elle femme au foyer, et leur couple va mal depuis qu’elle est enceinte. L’auteure alterne leurs voix en guise d’exposition, de manière qui manque un peu de finesse: ses personnages sont passablement caricaturaux, tout comme leurs rêves et leurs névroses. Mais les choses vont prendre un tour inattendu.
C’est que la machine sociale se dérègle: un jour, un message en majuscule s’affiche sur les écrans, les communications sont coupées et les habitants sommés de ne pas sortir de chez eux. Les explications viendront, indiquent les autorités. Mais elles se font attendre tandis qu’une étrange fièvre saisit certains. Ils sont nombreux à mourir, d’autres perdent la raison, et bientôt les vivres s’amenuisent tandis que des hommes armés en combinaisons étanches viennent enlever les corps. Au 33, rue des Grottes, l’action se resserre autour de Caroline, Békim, Mei et Julieta entourant le nouveau-né d’Hélène, naufragés cloîtrés dans un appartement où se joueront vie et mort, folie et solidarité.
Car se pose la question de la survie, dans un monde rendu à sa sauvagerie, chacun oscillant sur le fil entre égoïsme, méfiance et nécessaire soutien mutuel. Dehors, pilleurs et groupes armés sont prêts à faire régner leur loi aux dépens des plus faibles, et le besoin de sens et de leaders charismatiques conduit aux pires dérives. Lolvé Tillmanns va au bout de son exploration d’une société soudain livrée à elle-même, redevenue jungle, et pointe la fragilité des règles civilisées qui régissent les rapports humains: c’est avec une rapidité confondante que l’homme, confronté à la peur, devient sans complexes un loup pour l’homme. Mais amour et sacrifice ont aussi voix au chapitre, dans ce roman polyphonique où chaque personnage ira au bout de lui-même dans une Genève comme vous ne l’avez jamais vue…

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