Moi j’aime la ville.

Pas la campagne, Pas la montagne et surtout pas la mer.

Dès qu’y a du vert, du bleu, ou des gens en tongs, ça me débecte.

Mon nom c’est Bonifacio. J’suis pas italien. J’suis concierge.

Et pas dans un immeuble de bourges.

Peu pas les blairer ceux-là.

Non. Chez moi, y travaillent les locataires. Parce qu’ils ont un loyer à payer.

J’le sais, c’est moi qui les encaisse. Et pas de retard avec Bonifacio.

Pas le prendre pour un con.

Un jour y en a un qu’a essayé.

J’l’ai mordu.

Au sang.

Dégueulasse, mais c’était pour l’exemple.

Depuis, il paye. Et les autres comme ça ils savent.

Pour l’exemple j’vous dis.

Dans mon immeuble, j’l’appelle la baraque, ils se tiennent à carreaux les locaux. C’est qui connaissent les règles. Foi de Bonifacio ! Par cœur qu’ils te le récitent le règlement de la baraque. Faut les mettre au pas tout de suite ces blaireaux. Sinon ils te bouffent. Un service par-ci, un couplet par-là. D’la merde. Et Bonifacio tu lui fais pas bouffer la merde des autres.

Pareil pour les étrennes. Y’en a, pauvres cons, qu’attendent sagement dans leur cage que les locaux ils leur payent leur dû à la Noël.

Moi pas.

Le 4 janvier, celui qui paye pas y sort pas.

Y’en a un il a pas aimé le principe.

Il est pas sorti.

C’est le contrôle qui fait le respect.

Ma cage, l’est au rez. Devant l’entrée. Fenêtre sur rue et sur l’escalier.

Le contrôle j’vous dis.

Y’a les rideaux. Pour l’intimité du lieu. Mais faut pas croire que ça cache les rideaux. Bonifacio y voit tout.

L’merdeux du troisième qui ramène de la gonz’.

Y voit.

La vielle du six qui bouffe des gâteaux en cachette.

Y voit.

Le gueux du premier qui tringle la blonde quand bobonne elle bosse.

Y voit.

Y voit mais y dit rien.

Y fait des dossiers, y se les gardent sous l’coude, et il attend.

Y’en a toujours pour faire le con. Mais quand Bonifacio y sort le dossier, ben le con il sait qu’il l’est.

Le contrôle je vous dis.

Et y a la rue aussi.

C’est bon ça la rue.

C’est en mouvement. C’est en bruit. C’est en odeur.

D’la poésie la rue.

Ça te chante à l’oreille, ça t’odorise la papille, ça te violente l’œil.

Du bonheur.

J’y ai mes habitudes aussi.

Y’a les embouteillages derrière la benne à ordure du lundi matin, avec tous les connards qui s’ulcérisent dans leur tacot.

Y’a la Monique qui te chaloupe de la croupe sur le bitume.

Y’a le facteur qui pousse son vélo d’avoir trop poussé du coude au bistrot.

Y’a la flicaille qui gueule contre le mouflet qu’a dessiné un ange sur le trottoir.

C’est à moi ça.

J’aime bordel.

J’aurais pas pu vivre ailleurs. Trop différent. Moi, ici, j’y ai veni, vedi, vici. Vais y crever avant qu’on m’en déloge. Il est pas né c’lui qui verra mon cul sur un transat à la Méditerranée du sud. Pas né.

Et la retraite j’lui crache dans les yeux. Elle peut venir celle‑là aussi. J’l’attends avec la tatane prête. Comme si que quand t’as trois rides t’es plus bon à rien. Comme si que c’est ton état civil qui ramasse la merde des locaux. J’pourrais leur en montrer moi encore. Qu’ils viennent aussi les gratte‑papier pour m’expliquer avec leurs beaux mots comment que c’est qu’il faut être vieux. Du bazooka dans les miches et retour à l’expéditeur.

Tant qu’la baraque elle tient, le Bonifacio y tient. Pis si un jour elle s’écroule y sera toujours temps de faire d’la lèche à la faucheuse. C’est pas que ça m’branche comme plan, mais y paraît qu’on y passe tous. Alors j’ferai pas mon original, et j’me coucherai dans la caisse en sapin, bien sagement, ça sera vite expédié. Pas d’pleureuses ce jour‑là. Pas d’fleurs non plus. Pas le genre de la maison. Pas de grosse pierre dessus la caboche. Juste une croix, rapport à Jésus et au respect qu’on lui doit parce qu’y s’est bien fait chier pour nous. Nan, moi j’vais m’la jouer réglo cette partie. Sans bousculer son monde. Y’a eu un avant, y’aura un après. Et qu’ils se démerdent.

Mais quand même, ça va me faire triste de plus y être.

C’est comme l’autre du quatrième, des années qu’il raclait la casserole. Un putain de cancer qui lui bectait les poumons. J’avais l’respect pour lui tellement sa vie elle était merdique. Y’en a on se demande comment ils encaissent quand le destin y t’a pris en grippe. Lui, il a pas eu à se poser de questions. Dès le commencement il a morflé. Quand il était petit il était juif. Après y a eu le moustachu et les camps où ses parents ils ont baissé les bras. Et après, il s’est pris l’orphelinat en pleine gueule. La cage à lapin qu’il l’appelait. Il a pas traîné. Il a fait marin d’abord, pour le pays qui défile. Après il a fait mineur, pour la culture littéraire de la lutte des classes des siècles d’avant. C’est là qu’il l’a rencontré son cancer. Sont tombés amoureux vite et profond ces deux‑là. L’amour vache. J’te quitte j’te reviens, j’vivrai pas sans toi, t’es con c’est si j’suis là qu’tu crèves. Bref, attachés l’un à l’autre. J’me console en me disant qu’ils sont morts ensemble. Mais la veille, et c’est là que ça fait triste, il m’a dit avant d’cracher son coagulant, qu’il voulait pas crever. Putain. Ça vous retourne les tripes ce genre de chose. Sans blague, la mort c’est déjà pas facile mais si en plus t’y va en traînant des pieds t’es mal barré.

Le pire c’est qu’il avait rien à regretter sur cette vie. Pas une grosse, pas un mioche, pas un arriéré d’impôt. Si au moins tu crèves en faisant la nique au fisc ça t’a un sens. Mais là rien. Plus seul que cet enfoiré y a pas. Le Bonifacio dans cette crasse il aurait pas regretté.

Et pourtant il est seul aussi lui.

Le Bonifacio c’était pas un mauvais. Mais c’était avant.

J’me suis fané sur la route. J’le dis comme en poésie pour le sens qui serre le cœur. Parce que c’est la vérité. J’étais un bon gars. J’cassais pas des briques. On me remarquait pas tellement. Mais j’avais du bon. Et la caboche elle avait ses gloires parfois. J’aurais pu faire des choses. Qu’on m’aurait donné du Monsieur même. Mais ça s’est perdu en chemin. J’avais pas les boyaux assez solides pour la suite de ma blague.

Elle s’appelait Marie comme la pucelle.

Elle tricotait du Pierrot. Mais il en avait fait l’tour. Ça lui a pas empêché de me casser la gueule quand je la lui ai raflée. Pour le principe. Mais il aurait pu cogner plus fort encore que j’aurais pas moufté. Elle en valait la taloche la Marie. Un cul que ça me ressuscite rien que d’y penser. Ça t’avait de la rondeur de partout. C’était du délicat. Du qui se caresse en silence et en amour. J’sais pas ce qu’elle me trouvait.

Mais elle avait dit oui.

À Bonifacio elle avait dit oui.

J’en avait hurlé à m’en faire péter la vocale. J’lui promettais des vies que même moi j’y croyais. Comme si que j’avais un avenir. Le Bonifacio, un avenir ! Putain j’aurais dû la voir l’erreur. Mais j’y croyais. La Marie avec moi, c’était l’or, c’était le champagne, c’était des mômes qui couraient dans des draps en satin. C’était royal. Mais royal, c’est pas Bonifacio.

Alors elle est partie.

Elle est partie tout doucement dans son sommeil. Comme pour pas déranger. Elle a juste plus respiré pour montrer que même jeune on sait ce qu’on veut dans la vie.

Et moi j’suis resté.

Oh oui. J’suis resté. Plus présent que moi sur terre t’aurais pas trouvé. Le gars qui hurlait c’était moi. Le qui courait c’était moi. Le qui pétait la gueule au bon dieu c’était moi. Le qui brûlait ses tripes sur le macadam c’était moi encore. Le qu’avait plus que son lard pour continuer c’était toujours moi.

Mais avec la Marie c’était la jolie vie qui partait.

Alors j’ai fait le tour de ce qui me restait à vivre sans elle. Et ça m’a pas plu. J’ai foutu mes mains dans mes poches et fait une croix sur le chaud, le douillet, le tendre, le qui vous allume le cœur et qui vous met du soleil dedans, partout.

J’ai choisi la nuit.

Que tout le temps quand il fait jour dehors il fait nuit quand même.

Et ça c’est la vie sans Marie.

Et c’est long.

Quand j’ai rencontré la baraque je me suis dit que Marie elle aimerait me voir dedans. Parce que la baraque elle est rouge et que c’était sa couleur.

Alors j’y ai posé mes souvenirs. Sur le rebord de la fenêtre, côté rue.

Et depuis j’y attends que la Marie elle y vienne me chercher.

Elle devrait me retrouver, parce que la baraque elle est rouge.

Et que le rouge c’est sa couleur.