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Le songe d’une nuit d’hiver
Une fois encore, la neige ne tiendra pas. On est trop bas ici, on a trop de tuyauteries, de machines, de commerces. Cela l’effraie sans doute, l’irrite, alors elle vient nous narguer, elle vient danser et blanchir et nous montrer comme c’est beau, comme c’est propre quand elle consent à s’installer ; mais nos voitures la souillent, notre sel la réduit à de pauvres flaques beiges, et le lendemain déjà il n’en reste que le regret.
Voilà ce que je me dis ce soir de février, au Remor. Comme je trouve souvent mes pensées géniales, j’ai sur moi un petit carnet où les noter : un jour, j’en ferai quelque chose. Mais ce soir-là, je l’ai oublié, comme j’aurai sans doute oublié, le jour d’après, ces divagations neigeuses. Faut dire que j’ai bien autre chose en tête et pas très envie de me croire un écrivain. Ça me suffit largement de m’être pris pour quelqu’un à qui l’amour a souri, pour un de ces fringants jeunes hommes qui attendent négligemment, à une table de café, que leur élue les rejoigne. La mienne doit s’être perdue en route. Et j’arrive de moins en moins à garder l’attitude désinvolte qui convient… Si au moins j’avais mon carnet, ou un bouquin. Donner le change, mon beau souci… Même avec cette espèce de nausée qui s’installe sourdement, à mesure que le temps passe et que l’arrivée de ma belle devient plus improbable… Saluer d’un air dégagé des amis assis plus loin, commander une troisième bière comme si c’était la première, sourire, respirer.
Elle n’a pas de portable. C’est la dernière attitude chic, on ne fait pas partie de la masse, on est inatteignable, donc rare, donc désirable : atout de taille pour une jeune créature certes charmante, mais soumise à forte concurrence.
Une façon de me faire tourner en bourrique aussi, pauvre âne que je suis, à lui trouver d’avance toutes les excuses, la neige, un rhume, des examens à préparer, tout mais pas l’hypothèse la plus simple, celle qui me tord l’estomac : le masque est tombé, après huit mois d’amour elle a enfin compris qu’elle fréquente un ersatz avachi, pathétique avatar du héros dont elles rêvent toutes, bref un aventurier de bistrot au futur nébuleux ! J’aime bien m’insulter parfois ; ensuite de quoi je me dis non, quand même, j’y vais un peu fort là… Manière de me requinquer à bon compte, en somme. Mais quand il s’agit de Diana, je ne plaisante plus : j’angoisse.
Il neige de plus en plus, à gros flocons mouillés, de ceux qui s’accrochent aux cheveux des filles : elles savent que cela leur va bien, puisqu’en entrant elles ne secouent pas tout de suite la tête ; elles restent là, rouges et souriantes, sur le seuil de l’espèce de véranda formant la première partie du café ; elles disent « Oh là là ! Quel temps ! Brrr ! », tout le monde les regarde, et c’est une soirée qui commence bien pour elles. Je commence à regarder pour regarder, parce qu’après tout…
La fourrure est revenue à la mode, avec toute la force de quelque chose que l’on a absolument décrié et haï pendant plusieurs hivers. Cela a d’abord été un luxe, puis un interdit bravé seulement par quelques meneuses, les plus hardies, souvent aussi les plus jolies, puis toutes les autres ont suivi, et ces petites tempêtes de neige tombent à pic pour justifier leur nouvelle fantaisie. À une table près de la mienne se sont installées deux toutes jeunes étudiantes, peut-être même des collégiennes ? L’une a sur son blouson de cuir un col en renard, qui met en valeur les reflets roux de ses boucles ; l’autre porte un absurde petit sac en fourrure sombre et très brillante.
Je me demande quand elles oseront, enfin, la totale. Quand tombera ce dernier tabou. Pour l’instant, le manteau de fourrure, ou même la veste courte, est plutôt réservé aux Russes qui hantent mon quartier la nuit, ou aux vieilles que je croise à la Migros entre trois et cinq…
Brusquement, j’ai l’idée lumineuse que ma belle a peut-être tout simplement oublié qu’on devait se retrouver ici ? Je me lève pour appeler notre appartement de la cabine téléphonique du café, ayant moi aussi renoncé à mon portable, séduit par cette attitude sauvagement indépendante, qui correspond si bien au caractère de Diana.
Une fille très, très indépendante, marmonnai-je en me rasseyant. Il me faudra bien encore une bière pour digérer le tût-tût-tût lancinant d’un téléphone auquel personne ne répond. Des pensées tout à la fois mirifiques et confuses traversent mon esprit. Je suis un appel auquel personne ne répond. Être seul, c’est être libre. À peine ces fulgurances m’ont-elles ébloui que je les vois disparaître, vaisseaux spatiaux vrombissants qui exploseront dans un coin perdu de ma galaxie…
Peu à peu Diana s’éloigne elle aussi, ou du moins est-elle remplacée par « les femmes » : je suis victime du genre féminin tout entier, connu depuis des siècles pour sa traîtrise et son inconstance ; cela donne tout de même plus d’allure que mourir d’amour pour une fille qui n’a même pas de portable. Je vais demander au serveur d’emporter ces chopes de bière vides, comme ça, au cas où, je dirai que je viens d’arriver. « Monsieur ! Vous pouvez enlever tout ça ? Je vous fais signe depuis un moment… Ah, vous êtes tout seul ? Bon ben moi aussi, et je n’en fais pas un drame, hein ! Ramenez-moi une bière pendant que vous y êtes. »
À l’inverse des autres cafés, où le harcèlement en cas de non-consommation est monnaie courante, peut-être le garçon, ici, préfère-t-il les consommateurs qui se laissent oublier… comme l’Homme Au Vieux Chien, qui tous les vendredi soirs (je le sais car nous avons les mêmes heures) s’installe devant ses whiskies, et finit par se taire, avant de repartir pour une improbable « fiesta » à laquelle il lui est arrivé, sans succès, de nous convier… Il ne manque pas d’un certain panache, mais je n’aime pas sa façon, lorsqu’il est accompagné d’une jeune créature sensible à son charme décati, de commander un jus de pommes et de ne plus saluer ses amis, les quelques habitués de ce que nous autres étudiants nommons « le coin des poivrots ». Non, je resterai, moi, fidèle à mon manque de personnalité, à mon apparent conformisme ; dans mes années adolescentes je rêvais d’être transparent, tout à fait neutre, voyant sans être vu – eh bien ce soir, j’y suis presque parvenu.
Et voilà, il y en a enfin une qui a osé. Alors là, je dis bravo. Une veste courte, en renard, sans doute. Comme un feu sauvage autour de cette fille… Dommage qu’elle ne sourie pas. Trop jolie pour que ce soit nécessaire, sans doute. Les filles, maintenant, ne font jamais plus que le strict nécessaire. Celles-ci s’embrassent, commentent le temps : « Oh, ça s’est calmé, la neige s’est arrêtée. » Et bien moi, Mesdemoiselles, je voudrais qu’un jour ça ne s’arrête pas, qu’on soit enfouis, ensevelis, nivelés. Une grande fatigue me prend, un peu de repos ne me ferait pas de mal, je ne veux plus rien voir de cette ville où la neige ne dure pas, ni de ses filles, si belles soient-elles. Mais tout de même je les surveille, l’œil mi-clos, technique favorite du matou en mal de moineaux.
Elle va crier. Elle va s’en apercevoir et crier. On ne peut pas avoir un renard, je veux dire, excusez-moi si je ne suis pas clair, un vrai renard vivant sur les épaules et ne pas le remarquer ! Mais c’est une de ses amies qui réagit la première. Elle ouvre la bouche, sans qu’aucun son ne sorte ; j’ai le temps de penser qu’elle a l’air idiote ainsi, avant que la parole ne lui revienne, et tout ce qu’elle peut dire c’est « Tu… tu… tu… ». Je complète mentalement : « Tu as un renard sur les épaules, ne bouge pas ». L’autre palpe son cou d’une main prudente, elle va hurler ou s’évanouir – mais non. Un grand sourire sur son visage, comme si c’était simplement un nouveau jouet pour elle : « Ça alors ! Un vrai renard ! Waouh, tu as vu comme il est beau ! Viens, viens là le renard, tu seras mieux sur mes genoux, hein. Tu crois qu’ils ont des puces ? ». Ou cette fille a fumé quelque chose, ou c’est une grande amie des animaux – ce qui ne cadre pas vraiment avec le port d’un col en fourrure, mais je ne cherche plus, depuis quelques heures, à saisir les mécanismes de l’esprit féminin.
Néanmoins l’inévitable cri finit par trouer le brouhaha du café, poussé par la demoiselle au petit sac noir : sur la table, un charmant vison la fixe, le poil brillant, l’œil vif (je suis un peu loin à vrai dire pour vous garantir la pertinence de ce genre de détail, mais il me semble alerte et frétillant). Là encore, je comprends mal la réaction de la demoiselle : « Mon sac, on m’a volé mon sac ! Qui a amené ces animaux ? Qui ? ». Elle se lève et court vers le bar, je ne vois plus grand-chose maintenant car tout le monde fait cercle autour de la demoiselle au renard, toujours aussi calme. Une fille exceptionnelle, ah, voilà ce qu’il me faudrait, exceptionnelle et calme. « Mais non », explique-t-elle à quelques agités qui parlent « police » et « vétérinaire », « mais non il est très gentil, regardez, il est tellement doux. ». Elle insiste, caresse également le vison. « Non, inutile d’appeler quelqu’un, mon amie Cécile va se calmer, et je les prendrai avec moi, j’habite à la campagne. » Son calme est contagieux, et c’est tout juste si un monsieur et une dame quittent l’établissement, outrés par on ne sait quoi. La jeune Cécile met un peu plus de temps à revenir de la perte qui lui a été infligée, et son amie ne parvient pas à la convaincre que si son propre col en renard a disparu, il y a alors de grandes chances que la charmante bestiole ici présente remplace elle aussi le sac perdu…
Dieu merci, le loup n’est pas dans les moyens des jeunes clientes du Remor.
Je regrette de plus en plus mon petit carnet : j’ai en effet la mémoire courte et je crains, le lendemain, d’avoir oublié certaines répliques ou de ne pas trouver les mots justes pour évoquer, par exemple, la mine tout à la fois incrédule et contrariée de la nommée Cécile. « On ne retient bien que ce à quoi on participe », dit toujours un de mes professeurs. Désireux de mettre, pour une fois, ses conseils en pratique, je jaillis de ma chaise avec toute la détermination requise par les circonstances ; mais je dois bien avouer que la stabilité me fait défaut, et mon accostage à la table des demoiselles n’a pas l’élégance dont j’aurais aimé à le parer.
J’aggrave mon cas, semble-t-il, en commençant par une remarque légèrement ironique :
– Alors, les filles, la fourrure est de nouveau à la mode, on dirait ?
L’amie des bêtes, qui tient toujours le renard sur ses genoux, apprécie peu mon humour. Sa tignasse en est tout agitée.
– Oui, bon, ça va, de toutes façons ce col était un reste du manteau de ma mère. Et puis si j’avais su que la fourrure est tellement plus belle vivante, jamais je n’en aurais porté ! Touchez, pour voir…
Un court instant, la main posée sur le flanc du renard, je me sens un peu troublé. Le renard respire vite, et sa chaleur envahit ma main, puis mon bras.
– Il a peur ? Pourquoi il respire aussi vite ? » Elle lève un regard étonné vers moi et je songe que le mot « douceur » est bien pauvre…
– Non, je crois que c’est normal. Les chats aussi respirent plus vite que nous. Bon, il est peut-être un peu nerveux, tout cela est assez nouveau pour lui, vous ne pensez pas ?
Cette fille est incroyable.
Hélas, j’ai une irrépressible tendance à faire le bouffon lorsque je suis ému, et je lui déclare alors, une main sur le cœur et l’autre sur son épaule :
– Si votre plumage égale votre ramage… euh, vous venez souvent ici ?
La réponse claque :
– Non mais tu délires toi, retournes à tes bières, ça rend intelligent !
Fin de la séquence douceur.
À l’instant d’obtempérer (je suis, au fond, un garçon très bien élevé), un hurlement nous fige tous. Il vient des W.-C. Le serveur se précipite, suivi de quelques héros potentiels. Échaudé par mon interaction avec les demoiselles, je me rassieds à ma table. Une autre fashion victim aura vu ses bottes redevenir chèvre, et alors ?
Mais cette fille-là portait une veste en léopard. Elle se tient maintenant, en robe de soirée, plaquée contre la porte extérieure des toilettes. Un léopard à ses pieds. Un peu étonné d’être parmi nous, dirait-on, il reste couché aux pieds de la fille, nous fixant de ses yeux verts. Une partie de l’assistance hurle, l’autre lui intime de se taire pour ne pas exciter la bête. Des assiettes tombent, des demoiselles pleurent. Les plus proches de la sortie se précipitent à l’extérieur, le garçon grimpe sur le bar et trébuche, puis s’effondre parmi les bouteilles de whisky et de rhum… Petites explosions, cris, bris de glace, une grosse dame s’affale sur sa chaise, évanouie, quelqu’un appelle la police, un autre les pompiers.
La bête s’est levée, se presse contre les jambes de la belle, comme pour faire barrage, la protéger. Un sourire un peu tremblant apparaît sur le visage de celle-ci, sa main descend et se pose tout doucement sur l’encolure du léopard. « Mais calmez-vous… Il est gentil… Et qu’est-ce qu’il est doux… J’en avais vu à la télé mais je pensais pas que c’était si beau… »
Elle a sans doute compris qu’on le lui enlèverait, que tous, police, pompiers, services vétérinaires, journalistes, toute cette engeance serait là très vite, aussi traverse-t-elle rapidement le café quasi désert, le léopard sur ses talons. Elle s’en va sous la neige, et personne ne la retient.
Quant à moi, la neige peut bien tomber et les léopards semer la terreur, les émotions fortes m’ont toujours tué, et une immense fatigue me saisit. La tête dans les bras, le nez sur la table, dormir.
« Mon chéri… Mon chéri… Oh là là ! Je suis tellement en retard… J’étais avec des amies et je n’ai pas vu le temps passer… Allez, réveille-toi… »
J’émets un vague son, oui voilà, je suis vague et sans doute affreux à voir, mais émerveillé : Diana. Le café est presque vide et le serveur nous met poliment dehors. Je tiens mal sur mes jambes, quelque chose cogne sourdement dans ma tête. Si elle pouvait cesser de m’appeler « mon chéri »… Mais je tiens bon, je m’appuie sur elle, nous allons rentrer et j’ai tant à lui dire… Je m’applique à poser chaque pied bien à plat, autant pour ne pas tomber que pour entendre le délicieux petit crissement de la neige sous ma semelle. Elle a tenu, tout de même.
– Tu sais, il s’est passé quelque chose d’incroyable ce soir…
– Ah oui ? Je t’ai fait attendre si longtemps, mon pauvre chéri…
– On s’en fiche. Parce que maintenant, j’en sais plus sur la douceur, beaucoup plus…
– Fais attention tu vas glisser… La douceur ?
– Ben oui. Faut qu’elle soit vivante, tu comprends, vivante !
– Non, je comprends pas trop, tu me diras tout ça demain, hein, on va aller se coucher…
– Parce qu’elle est menacée, la douceur. C’est comme la neige, tu sais : ça fond…
| Cette entrée a été posté par Delphine Savary le 1 juin 2006 à 14 h 54 min, et placée dans Nouvelles du mois - 2006. Vous pouvez suivre les réponses à cette entrée via RSS 2.0. Vous pouvez laisser une réponse, ou bien un trackback depuis votre site. |
