Un projet

Une cour d’école, pendant une récréation. Les enfants jouent entre eux. Crient. Chantent. Se tirent les cheveux. Montent des plans machiavéliques. Se racontent des histoires. S’inventent une autre vie.

La cour est belle. Elle est entourée d’un joli muret en pierre, qui retient les enfants. Au-delà du muret, c’est le quartier. La petite rue piétonne et, un peu plus loin, le boulevard. Nom si prétentieux puisque, finalement, les voitures ont du mal à s’y croiser. Dans la cour, au milieu des pavés, se dresse un tilleul. Son tronc est large. Un peu gercé, parce qu’il est vieux. Il est marqué de nombreux cœurs, de plusieurs pour la vie et de quelques méchants mots. Ses branches s’étendent. Se déploient. A la fin du printemps, au début de l’été, ses fleurs amènent un parfum délicieux dans la cour. Et jusqu’aux vacances d’été, cette odeur ne la quitte plus.

C’est la récréation de l’après-midi. Il fait beau. Presque chaud. C’est la fin du mois de mai. On attend les grandes vacances.

Une petite fille joue avec des copines. Toutes assises en tailleur sur les pavés. Ses habits ne sont pas jolis. Son pantalon est propre, mais abîmé aux genoux et trop court aux chevilles. Il laisse apercevoir ses chaussettes, lignées, aux couleurs enfantines, fanées d’avoir été trop lavées. Elle ne porte pas de veste. Elle ne l’a pas laissée à sa patère. Non. Elle ne porte pas de veste. Tout simplement. On ne lui a pas dit, ce matin. Mets une veste, il fait froid. Sa jaquette, elle aussi, est un peu vieille. Elle n’a plus tous ses boutons et les coudes sont usés. Les cheveux de Fanny sont blonds. Ils sont retenus par un élastique dans la nuque et forment de jolies boucles aux pointes.

Fanny Moineau est l’enfant unique de son père et de sa mère. Elle est née il y a sept ans. Sa naissance était attendue puisque, pendant six mois, le ventre de sa mère n’a cessé de grandir. Son arrivée, elle, n’était pas attendue. Pas non plus non-désirée. Juste pas vraiment voulue.

Fanny Moineau est un enfant qui est arrivé comme ça. Un coup d’amour. Pas un coup d’un soir. Un homme et une femme, ses parents, des amoureux qui aimaient bien faire l’amour ensemble. Et qui ne se préoccupaient pas des moyens de contraception. Parfois, quelques petits calculs hasardeux. Parfois, un préservatif. Mais rarement.

Et puis un jour, le coup d’amour en coup du sort. En coup de chance si tu veux, mais pas pour eux.

La mère de Fanny Moineau ne l’a pas réalisé tout de suite. C’est-à-dire, elle ne scrutait pas son corps à la loupe dans l’espoir incroyable d’y déceler un signe de vie. Autre que le sien. Elle vivait. Prenait un pull quand elle avait froid. L’enlevait quand elle avait chaud. Buvait quand elle avait soif et mangeait quand elle avait faim. Écoutait son corps. Sans excès ni intérêt. Elle vivait.

Mais l’autre vie, finalement, s’est accrochée et manifestée. A fatigué la mère. Qui se croyait malade. Tout le temps malade, alors que d’habitude plutôt robuste. Curieux.

L’autre vie a pris de la place. Fait gonflé le ventre. Les seins. Cette mère, qui n’en savait rien, a commencé à se poser des questions. A réfléchi à ses dernières règles. A fait quelques calculs pas vraiment savants et en a conclu qu’elle devait être enceinte. Une réflexion détachée. Une addition de suppositions, la formulation d’une hypothèse et la résolution d’une équation. Faut croire que je suis enceinte. Elle a acheté un test. L’a utilisé. Le test a tranché. Elle en a parlé à l’homme avec qui elle vivait. Le père.

Il a accueilli la nouvelle comme on accueille une nouvelle qu’on n’a pas attendue avec impatience.

Il a dit, D’accord. C’est une bonne nouvelle. Il a souri. Remonté ses manches, tiens. Il a continué. On est bien ensemble. On travaille tous les deux. Notre appartement est joli, on est en bonne santé et on a trente ans finalement. C’est peut-être le moment. Tu ne crois pas ? La mère a acquiescé. Légèrement inquiète de cette vie dans son corps. Pas encore consciente que cette vie, un jour, serait autonome mais dépendrait toujours d’elle. D’eux, même. La question ne s’est même pas posée. Il est là. On le garde.

Les parents de Fanny Moineau n’ont pas décidé de faire un enfant. Ils ont décidé de le garder. Pas pareil.

Un jour, je lui ai dit, Mon amour, j’aimerais des enfants avec toi. On était mariés depuis deux ans. Ensemble depuis dix ans. Je l’ai regardé dans les yeux, j’ai pris une gorgée de vin rouge et je lui ai dit. Il m’a regardé, les yeux presque embués.

Touchée. J’étais touchée. Dans notre vie, tout était souvent très réfléchi. Alors, quand il m’avait proposé de se lancer dans ce projet, il y a deux ans, j’avais dit non. Pas réfléchi. Pas envisagé. Par prête. Pas le moment. Il m’avait dit. Prends ton temps, j’ai le mien, je t’attends. Il avait attendu, patiemment. J’avais réfléchi, envisagé. Projeté et eu envie. Pour finalement relancé le projet.

Il a caressé doucement ma joue. J’ai fermé mes yeux. J’étais heureuse de le lui avoir dit. Je m’imaginais mère. J’en avais envie. Je m’imaginais enceinte. Même lourde. Même fatiguée. Même incapable de dormir. J’en avais envie. Envie de cette autre vie. Envie de tout ça. Du projet.

Alors, on s’est lancés.

Quelques jours après l’annonce, les parents de Fanny Moineau. Les parents. Plus seulement elle et lui. Plus seulement les amoureux, les amants, mais les parents.

Une autre dimension.

Tout ça à cause d’un coup d’amour. Ce coup d’amour. Si tu veux même, cette rencontre au creux du ventre de la mère. Au moment précis où. Cette rencontre qui a transformé à jamais, quoiqu’il arrive, la relation entre cet homme et cette femme.

Cet après-midi où ils ont fait l’amour, où c’était bon, où ils ne pensaient qu’à leur plaisir. Oui à leur plaisir, c’est ça. Tu penses à quoi, toi, quand tu fais l’amour ? A ton plaisir et à celui de l’autre. Aussi, un peu. Et bien, cet après-midi-là où c’était bon, où ils ont aimé. Pris leur pied. Cet après-midi-là, quelques heures après, dans le creux du ventre de cette femme, alors qu’elle s’était rhabillée, qu’elle buvait un verre avec ses copines, quelque chose était en train de se produire. Une rencontre. Un truc purement biologique. Un coup du hasard. Un mélange.

Quelque chose. Quelque chose de fragile. De rare. Précaire. Qui allait devenir fort, très fort. Accroché. Impossible à enlever. Et puis réel.

Quelques jours après l’annonce, les parents de Fanny Moineau se sont rendus chez le gynécologue. La mère, puisque déjà elle l’était, avait donc fait un test. Positif. Elle l’avait regardé. Étonnée. Et l’avait jeté. Alors voilà, je suis enceinte. Maintenant, il faut voir le gynécologue. Sans trop savoir comment s’y prendre. Quoi dire. Téléphoner. Prendre rendez-vous. Pas pour un contrôle. En fait, je suis enceinte. Non de pas beaucoup. Ou en fait, je n’en sais rien. Se présenter au rendez-vous.

Le gynécologue a le sourire. Il les salue, leur serre la main. Presque fier d’eux. Il leur dit, c’est une jolie aventure qui débute pour vous. Vous attendiez cela depuis longtemps ? L’homme répond en souriant, on n’avait pas vraiment prévu mais c’est bien, on est contents. Elle s’installe. Le médecin procède au contrôle. Un peu de gel sur le ventre. Et l’appareil froid qui passe dessus. Je pense qu’on pourra même voir quelque chose de cette façon.

Quelle façon ? Quelle chose ? Elle ne sait pas vraiment ce qu’il est en train de faire. Ça ne l’a jamais intéressée de savoir. Elle ne sait rien de tout ça. Et puis elle entend.

Les battements. Rapides. La vie. La vie qui bat dans son ventre.

Elle demande, c’est moi ? Son compagnon lui prend la main. Le médecin répond que non. Évidemment que non.

L’homme et la femme se regardent. Ils ont donc fabriqué un cœur qui bat. De nouveau, ce coup d’amour. Un cœur qui bat. Mais pas seulement. Ils le verront plus tard. Des yeux, d’autres organes, un cerveau, des mains, des doigts, des pieds.

Sur un coup d’amour, presque une conscience qui va grandir dans son ventre. La vie qui bat dans son ventre.

On a fait ça, nous ?

Ils se regardent. Ça, quand-même, ça nous fait quelque chose. Ça, quand-même, même si on ne l’a pas désiré de toutes nos forces, c’est drôlement touchant. On a fabriqué un cœur qui bat. Et même plus, rajoute encore une fois le médecin.

Il continue son contrôle et finit par dire que tout va bien. Il pose des questions. Fait lui aussi des calculs. Mais qui ont l’air plus savants. Finalement, et c’est ce qui intéresse le couple, il explique que le bébé naîtra dans un peu plus de six mois. Il donne une date. Une date, un chiffre, un jour. Mais s’empresse de préciser que ce n’est qu’une date. Qu’il faut compter en semaines. En tout cas aller au-delà d’un certain nombre de semaines. Et puis, il explique, à la mère surtout, ce à quoi elle doit faire attention. Elle n’en revient pas. Tout ça ? Ce qui va lui arriver. Elle n’en revient pas non plus. Le père, à côté, se sent sûrement un peu seul. Lui, biologiquement parlant, rien ne va lui arriver. Alors il se raccroche aux battements du cœur. Et se dit que c’est déjà pas mal, pour lui, ces battements.

Le ventre de la mère qui grossit. Ses seins aussi. Le soin qu’elle apporte à ne pas prendre trop de poids quand-même. Mais la place que cet enfant, avant même d’être là, prend dans leur vie. De toute façon, une sorte de poids. Une inquiétude sourde, une préoccupation. L’incertitude d’y arriver et d’être à la hauteur. Après la surprise, après la découverte du cœur qui bat, la prise de conscience. L’idée que oui, on va être parents. D’un enfant. Qui aura besoin de nous. De toi et de moi. L’idée que c’est joli mais que, finalement, est-ce qu’on en avait envie ? Est-ce que j’en avais envie avec toi ?

Tu sais, je me demande, est-ce que c’est toi ? Celui qu’on appelle le Bon. J’aurais dû y penser avant. Mais je n’en ai pas eu l’occasion.

La faim, tu la sens. La soif, aussi. La douleur, évidemment. La vie, non. La vie, cette vie qui pousse en toi, prend du temps à être ressentie. Il y a une autre vie que la tienne. En toi. Dans ton ventre. Quelque part. Et tu ne la sens pas. Si on ne te l’avait pas montrée, tu ne le saurais pas. Comment a-t-elle pu se créer en moi, sans que je puisse le savoir ?

Ces parents en devenir se regardent. Discutent. Ont peur. Parfois, ils crient un peu trop. Se fâchent. Se quittent et se retrouvent. Parfois, elle en a un peu marre de tout porter, comme elle dit. Le poids, les responsabilités. Elle aimerait aussi en boire une, comme lui, tirer dessus comme lui. Mais le médecin lui a déconseillé. Elle se dit. Je ne suis pas une mauvaise mère. Je fais attention. Mais putain, en fait, je n’ai pas vraiment envie d’être mère.

Alors, des fois, elle cède un peu. Mais pas trop. Et ce n’est sûrement pas grave.

Le ventre grandit. Les amis et amies se réjouissent. Les parents, la famille, aussi. C’est une sorte de réussite sociale. A trente ans, elle a un emploi plus ou moins stable qui lui plaît. Et un ventre rebondi. On dirait, dans leur regard, qu’elle peut en être fière. Elle ne comprend pas bien pourquoi. Mais elle remarque souvent qu’ils sont fiers d’elle. Fiers d’eux.

C’était un coup d’amour, les gars. Un coup d’amour, rien de plus. On n’avait rien projeté. Pas réfléchi. Vous pouvez être contents pour nous. Mais fiers ? Pourquoi ?

Il faut croire que faire un bébé à trente ans, c’est une bonne chose. Dont on peut être fier. Et ne pas en faire ? Ni à trente, ni à trente-cinq, ni à quarante ? Un échec. Un manquement.

Six mois pour se préparer, pour organiser, ça passe vite. Les parents rentrent dans des magasins, dont ils ignoraient l’existence jusqu’à présent. Des vendeuses leur expliquent ce dont ils ont besoin. Ils comprennent vite qu’un enfant, ça coûte cher. On leur dit. Dans le désordre. En vrac. Il faut un lit, une table à langer, une armoire pour les habits, un petit couffin, un oreiller avec des noyaux de cerise, des biberons, un humidificateur. Des couches. Évidemment. Et puis, une poussette, un siège-auto. Avez-vous une voiture ? De quelle taille ? Combien de portes ? Ils se regardent. Ils se demandent. Mais qu’est-ce qu’on a fait ? Ils ne se le disent pas. Ils se sourient. Et se répètent. Un coup d’amour.

On s’est lancés. La décision avait été sérieuse. Alors, le lancement aussi. Je me suis renseignée, je me suis documentée et j’ai fait des calculs. Je me suis dit. Puisqu’on le veut, pourquoi attendre le hasard ? Sauf que tu sais, j’ai vite compris qu’on ne fait pas un enfant. On essaie. Et c’est différent.

Le jour de la naissance approchait. Il fallait songer à un prénom. Ils se disaient. Un truc joli. Un truc facile. Un truc mignon. Très vite, ils ont pensé à Fanny. Puisqu’ils n’étaient pas mariés, elle porterait le nom de sa mère. Fanny Moineau. C’est joli. Ca va bien. Cette décision les rendit heureux. Tu vois, on ne s’est pas pris la tête et pourtant, le prénom, c’est une décision importante. Mais on s’est vite mis d’accord. Ca va aller. Je te le dis, moi. Elle, elle se sentait lourde, grosse et fatiguée. Elle ne pouvait plus lacer ses chaussures, ni mettre aucun de ses habits. Elle avait dû se résoudre à acheter des habits de grossesse. Ça l’horrifiait. Elle en avait marre de cet état. Et, par moment, elle avait un peu peur du prochain.

Marre de maintenant et pas franchement envie d’après. Plutôt besoin que tout s’arrête. Qu’on reprenne à zéro. Le jour où. Se demander si on en a vraiment envie. Et prendre le temps.

La sensation de s’être un peu faite avoir. Mais par qui ?

Un coup d’amour.

Et Fanny Moineau vit le jour. Après des heures de souffrance pour sa mère, l’attente anxieuse du père, Fanny Moineau vit le jour. On l’essuya et la déposa dans les bras de sa mère. Elle était si petite. Les yeux fermés. Quelques cheveux. Le dessin délicat de ses oreilles, de son nez. La très légère ligne de ses sourcils. Sa bouche. Dehors il pleuvait.

On la mit dans les bras de son père. Il comprit alors ce que c’était. Ce qu’il avait fait. Il la regarda. Lui fit plein de promesses. Face à ce visage si doux, jeune de quelques minutes, il se retrouva à vouloir changer le monde. Surtout le sien. Il n’osait pas bouger. Pas changer de position. On lui avait posé sa fille dans les bras. Sa fille. Il chercha le regard de la mère. Elle était fatiguée mais les regardait. Il lui sourit. Ça ira. Tu verras.

Je n’en sais rien. Je n’en sais rien si ça ira. Qu’est-ce qu’il faut pour que ça aille ? Qu’on s’aime pour toujours ? Qu’on soit de bons parents ? Qu’on ne perde pas notre emploi ? Qu’on fasse les bons choix ? Elle pensa tout ça, mais ne dit rien. S’il veut croire que ça ira, je le laisse croire. Mais si tu veux que je te dise. Moi, je n’en sais rien. Et je sais très bien que, lui non plus, il n’en sait rien. Et qu’il a la trouille.

La sage-femme avait repris Fanny Moineau des mains de son père pour la confier quelques instants au pédiatre. La mère fut emmenée dans une chambre, qu’elle allait partager avec deux autres mères.

Très près de son lit, un autre minuscule. Un carton rose, glissé dans une pochette transparente, collée sur un des côtés du petit lit minuscule. Fanny Moineau, son poids, sa taille, l’heure de sa naissance.

Tiens, une Fanny Moineau. Ses yeux restèrent fixés sur ce nom et ce prénom. Je ne la connais pas, cette Fanny Moineau. Je vais devoir m’habituer à Fanny Moineau. Ça va devenir une grande partie de ma vie. C’est ma fille. J’ai une fille.

La sage-femme est revenue avec la nouvelle-née. Elle l’a déposée dans les bras de sa mère et a commencé à exposer une série de points importants. Pour comprendre comment faire.

Parce qu’il faut tout faire. Un nouveau-né sait respirer. Et c’est à peu près tout. Même reconnaître sa faim, même digérer, même voir, ça n’est pas su.

Un bébé, ça sait respirer. Pour le reste, c’est aux parents de le faire. Le père a assisté à l’exposé. Et de nouveau, la vague d’informations, de gentilles mises en garde, de tactiques. Et de nouveau, la sensation de doute, cette remise en question. Mais inutile puisque, dorénavant ou, en fait, depuis un petit moment déjà, plus moyen de revenir en arrière.

Les parents de Fanny Moineau se sont rendus à la Mairie. Il fallait déclarer la naissance de leur fille. Et son père devait déclarer qu’il l’était. Sa mère, forcément. Son père, puisqu’ils n’étaient pas mariés, devait le faire. Cette déclaration, pour être valable, devait aussi être signée par la mère. Oui, il est père. Il est le père de ma fille. Elle signa le papier et eut l’impression de se marier.

Mais pour l’éternité.

On ne divorce pas du père de son enfant. De son mari, oui. Du père de son enfant, jamais.

Elle signa.

Les deux premières années de vie de Fanny Moineau sont éprouvantes pour ses parents. Sa présence entre les deux remet beaucoup de choses en question. Finalement. Finalement, ils prennent conscience que pour avoir un enfant, il faut ce coup d’amour, oui, mais il faut aussi s’aimer. Et s’aimer sacrément. Les insomnies, les coliques, les soirées annulées, les week end compliqués, les corps fatigués, mettent à rude épreuve ces deux amoureux. Petit à petit, ils oublient cet amour égoïste. Réservé à l’un pour l’autre, qui les unissait. Ils se font des reproches. Se jalousent. Se comparent.

Ils ne se déchirent pas. Ils ne s’insultent pas.

Ils cessent lentement de pouvoir s’aimer. Ils n’en ont plus eu l’occasion.

Ca s’est passé comme ça. Presque sans le réaliser. Un jour, ils ont arrêté de courir. Se sont regardés et demandé : Mais est-ce qu’on s’aime encore ?

La réponse a été non.

Les gens ont dit. La venue d’un enfant, ça fragilise beaucoup le couple. C’est une sacrée étape, ce projet.

Donc. Ce projet incontournable, cette réussite sociale, est aussi un obstacle à surmonter ? Une épreuve ? Explique-moi. Explique-moi ces idées originales. Si tu es bien, si tu es stable et en couple depuis un certain nombre d’années. Si tu as un certain âge. Bref, si tu as un certain équilibre, il te faut réaliser ce projet. Sinon, tout le reste prend une autre tournure. Tu es celui. Tu es celle. Qui a certainement un souci. Manque d’engagement. Maladie. Pas normal.

Alors si tu te lances, si tu le réalises, le projet, on t’approuve. On est fier de toi. On te soutient dans toutes ces épreuves. Parce que, tout de suite, ce sont des épreuves. Tous ceux qui sont passés par là t’en rabattent les oreilles. Avant, on était libres. Maintenant, on a les enfants. Adieu, les grasses matinées, les apéros improvisés. Les week end au dernier moment. Les petites valises en bagages à main. Explique-moi. Pourquoi tu te plains ? Tu ne me disais pas que le projet était une étape incontournable , dont on peut être fier ?

La réponse a été non. La discussion qui s’en est suivie a été triste. Elle lui a dit. Je t’ai aimé mon amour. Mais elle ne lui a pas dit. La preuve, c’est qu’on a fait un enfant. Elle ne le lui a pas dit, parce que cela n’aurait pas été vrai. L’enfant n’avait rien à voir avec leur amour. L’enfant était un coup du hasard et de la biologie, suivi de la décision de ne pas en prendre. Et de se laisser vivre. De garder cette vie. Il lui a répondu. Moi, aussi je t’ai aimé. Et on était bien. Je me souviens, parfois je m’imaginais franchement vivre toute ma vie avec toi. Je pense que sans l’enfant, on aurait continué.

Il y avait un peu d’égoïsme dans ce qu’il disait. Mais il le pensait. Il aimait ne pas la partager. L’avoir pour lui. Jamais fatiguée. Toujours partante, en forme, jolie, désirable. Il aimait improviser avec elle. Il aimait beaucoup l’aimer. Et là. Là, c’était devenu différent.

Elle lui répondit. Arrête-toi là. N’en dis pas plus. Ne tombe pas dans le cliché. Ma femme est devenue une mère. Parce que ça va nulle part, ces conneries. Tu es devenu un père, toi aussi. Et t’as vieilli. Pris du bide, parce que tu t’es finalement résolu à abandonner tes trois entraînements de foot par semaine. Pour ta famille. Continué la bière, parce que t’as pas arrêté les matchs. T’as vieilli, t’as changé. Moi aussi. Mais tombe pas dans ces clichés. Si on le voulait. On les retrouverait nos bons moments où on s’éclatait. Ou on en trouverait d’autres, qui nous rendrait tout aussi heureux. S’il te plaît. Ne cherche pas. On ne s’aime plus. C’est fini. Cherche pas plus loin, des explications. De la culpabilité.

On doit se séparer.

Les parents se séparèrent, mais il fallut tout de même passer devant un juge aux affaires familiales. C’était une dame. Elle regarda la poussette. Et elle devait sûrement se dire. Se séparer avec une petite de cet âge-là. La mère baissa les yeux. Elle espérait quand-même que la magistrate ne pensât rien. Qu’elle ne voyait de toute façon que cela dans son métier et que, donc, elle ne jugeait pas. La mère avait du mal avec le regard des autres. Le jugement.

On te flatte. On t’admire. On te critique. On te plaint. Est-ce qu’on peut. Aussi. Te foutre la paix ?

La décision fut prise. Une espèce de garde partagée. Puisque le père avait émis le désir de le rester. Et que la mère n’y voyait aucune objection.

Le père prit un nouvel appartement. Et la mère décida rapidement qu’elle déménagerait aussi.

Dans tout ce remue-ménage, la petite Fanny Moineau, à trois ans, construisait son monde. Elle apprenait beaucoup. Quelques fois des choses qu’elle aurait peut-être dû ne pas connaître. Elle apprit le désamour de ses parents. Elle vécut la séparation par vraiment naturelle à ses yeux de ceux qui s’étaient aimés. Elle ne comprenait pas. De ses grands yeux noirs écarquillés. Elle voyait sa mère qui pleurait. Et son père aussi. Elle cherchait leurs câlins d’amoureux et ne les voyait plus jamais. Elle ne comprenait pas. Elle cherchait à ce qu’ils s’aiment, mais ça ne venait plus jamais.

Elle apprit très tôt qu’on pouvait ne plus s’aimer. Même eux.

Elle vécut aussi la solitude du parent. Du parent qu’on dit célibataire. Du parent sans s. La solitude du parent qui passe le week-end avec toi. Qui mange seul avec toi. C’est le même qui te met à la sieste, qui se lève si tu pleures, qui joue avec toi.

L’appartement plus petit. Plus impersonnel. Tu n’y retrouves pas les objets de la vie à deux. Les photos. Les souvenirs. Et tu sens que c’est différent.

C’est différent.

Sabrina est impatiente. Elle a hâte que ça prenne. Elle se documente. Elle lit. Elle fait attention à tout ce qu’elle peut. Et elle attend.

Au terme du premier moi d’essai, elle se dit. Ça a marché. Normalement, demain, je devrais avoir mes règles. Mais je ne sens rien. Alors ça a dû marcher. Elle y croit. Elle s’imagine. Elle se dit. Pas de douleurs le jour qui précède mes règles, ça c’est un signe.

Et le lendemain, elle se lève. Et rapidement elle est forcée de conclure qu’elle n’est pas enceinte. La prise de conscience est rude. Pourtant on lui avait dit. Du premier coup, c’est rare. Elle est triste. Elle aurait voulu. Maintenant qu’elle avait décidé, elle aurait voulu. Et puis, les jours passent. Les calculs reprennent. Et c’est à nouveau le bon moment pour tomber enceinte. Alors, elle oublie. Elle y croit à nouveau. Son esprit est formidable. Il oublie la déception d’il y a quelques jours à peine, et se remet déjà à y croire fermement. Elle scrute son corps. Cherche le moindre indice. Tiens, elle n’avait pas autant de pellicules dans les cheveux. Elle va sur internet. Tape « enceinte » et « pellicules ». Et elle tombe sur une série de forums, sur lesquels de très nombreuses femmes rapportent que, lorsqu’elles sont tombées enceintes, avec les changements hormonaux, elles ont tout d’un coup eu beaucoup de pellicules. Il ne lui en faut pas plus. Tout de suite, elle en est persuadée. Ça y est. Cette fois c’est sûr. Cette fois, il n’y a pas de doute. Ces pellicules, c’est un signe.

Et les jours passent. Et comme le mois dernier, à la même date. Son moral dégringole. Elle n’est pas enceinte. C’est la déception. Cette fois, elle y croyait. Mais non. Son mari lui demande. Tu es inquiète ? Elle lui répond. Mais non. Ca va venir. Je ne me fais pas de soucis. Deux mois, ce n’est rien. Elle n’est pas inquiète. Elle est triste. Elle aurait voulu.

Maintenant, tout tourne autour de ce projet. Elle se surprend à y penser beaucoup trop souvent. A organiser des week-end avec ses copines en fonction des dates. Des visites à sa famille en fonction des dates. Des soirées entre collègues en fonction des dates. Lorsqu’elle prévoit un événement un mois plus tard, elle s’imagine. A ce moment-là, je devrais peut-être feinter pour l’alcool ? Comment vais-je faire ? Elle s’imagine des stratégies. Ca la fait sourire. Et l’instant d’après, ça la rend triste.

Elle croyait que ce serait facile.

Elle se rend compte que c’est un coup du hasard.

Et que le hasard. Que le hasard est parfois difficile à convoquer.

Elle attaque le troisième mois. Continue ses calculs et fait en sorte qu’ils redoublent d’efforts. Elle ne le dit pas trop à son mari. Elle n’aimerait pas qu’il sache tout ce planning qu’elle a monté, malgré elle, dans sa tête. Elle veut qu’il garde un bon souvenir de cette période, pour après. Elle veut qu’officiellement, il puisse raconter. Comme tout le monde. On ne s’est pas pris la tête. On a continué notre petite vie comme avant. Et c’est venu. Comme ça.

Qui ose te le raconter autrement avec légèreté ? On a calculé, on a ramé, on a essuyé pas mal de déceptions mais, finalement, après de nombreux efforts, ça y est. On a réussi. Personne ne te raconte ça. On veut entretenir le mythe. Le mythe qu’on faisait l’amour comme avant, qu’on prenait notre pied comme avant. Sans arrière-pensée. Pour le plaisir. Et que c’est venu. Qu’on n’était pas impatients. Pas soucieux.

Entretenir la romance.

Les jours critiques sont passés. Elle le sait. Elle fait du shopping avec sa sœur. Elles essaient des t-shirt. Putain, mais t’as des gros seins. Sa sœur lui montre sa poitrine. Ah, oui, tu as raison. Ils sont gros, c’est surprenant. Sa sœur la regarde du coin de l’œil. Elle ne dit rien, mais pourrait sauter de joie. Elle rentre dans la cabine. Elle est aussi heureuse que si elle avait fait un test de grossesse. Sauf qu’elle n’en a pas fait. Tout de suite, elle regarde sur internet. Première semaine de grossesse et seins. Et elle voit. Que, généralement, ils peuvent grossir. Elle se regarde dans la glace de la cabine. Oui, objectivement, mes seins sont plus gros. Que les mamelons peuvent devenir un peu plus foncés. Elle enlève son soutien-gorge et les observe. Elle ne sait pas trop. Elle n’a jamais vraiment observé la couleur de ses mamelons, alors elle ne sait pas trop. Mais peut-être. En fait. Oui, on dirait. Je crois.

Toute la journée, elle croise des vitrines, des miroirs, des glaces et y voit non pas son reflet, mais ses gros seins. Elle sourit. Elle est heureuse. Elle est enfin enceinte.

Et deux semaines plus tard. Elle a à nouveau ses règles. Là, elle se rend compte de l’arnaque monumentale. Son esprit est en train de l’arnaquer. Avec l’aide de tous ces témoignages. Elle pourrait prendre n’importe quel signe. Plus d’acné. Moins d’acné. Mal au bide. En pleine forme. Fatiguée. Agacée. Les jambes lourdes. Mal au dos. Elle serait persuadée d’être enceinte.

Alors, elle décide d’arrêter. Les calculs. Et l’observation minutieuse de son corps. Elle se dit. Je vais continuer à vivre normalement. Oublier ce projet. Quelle pression ce projet. Je vais continuer à vivre et on verra.

Mais c’est difficile de continuer sans le projet. C’est difficile de ne plus y penser. De faire sans. Pourtant il vaut mieux. Il vaut mieux et c’est comme ça. Pour elle. Et pour son mari. Qui finirait par remarquer.

Mais c’est difficile, tu sais. Parce que le temps passe. Et que ça ne marche pas. Pourquoi est-ce que ça ne marche pas ? Dans ma vie, tout ce que j’ai toujours voulu, j’ai toujours tout fait pour l’obtenir. Je n’ai jamais rien eu gratuitement. Elle se dit. Jamais rien eu gratuitement. Toujours mérité. Mais ça. Ça, ça ne se mérite pas. Ça, c’est un coup d’amour, un coup du sort, un coup de chance. Pourtant, j’ai toutes les qualités pour le mériter. Je remplis tous les critères pour être une bonne mère. Nous remplissons tous les critères. Nous en avons envie. Nous sommes prêts. Nous y avons réfléchi.

Mais ça ne se mérite pas.

Ça n’est ni juste, ni injuste. Ça n’est pas.

Un coup d’amour. Un coup du sort. Un coup de chance. Une rencontre au bon moment.

Le hasard je te dis.

Trois ans et demi

Fanny Moineau a trois ans et demi. Elle sait marcher et parler. Elle comprend absolument tout ce qu’on lui dit. Elle comprend absolument tout ce qui se passe autour d’elle.

Fanny Moineau aime aller au parc. Aime jouer dans le sable avec sa peluche. Fanny Moineau aime regarder les yeux de sa maman. Et sentir qu’elle l’aime. Fanny Moineau aime le cou de son papa. Et s’y blottir.

Fanny Moineau a trois ans et demi et elle connaît. La solitude.

Sa mère a un nouvel homme dans sa vie. Il n’a pas d’enfants et n’a pas d’intérêt particulier pour Fanny. Il lui pince gentiment la joue quand il la voit. Secoue son ours en peluche n’importe comment. Renverse, sans le faire exprès, une tasse de thé imaginaire dans un vieux gobelet de yogourt. Il dit. Salut tout le monde et se dirige vers la mère de Fanny Moineau. Il la prend par la taille et l’embrasse. Fanny Moineau regarde cet homme qui embrasse sa maman. Elle le regarde la prendre dans les bras, toucher ses cheveux. Fanny Moineau ne croit plus rien. Mais quand-même. Cet homme qu’elle ne connaît pas dans la vie de sa mère. Et pas dans la sienne. Ça l’interpelle. Du haut de ses trois ans et demi.

L’homme est un homme amoureux de cette femme. Qui est accessoirement une maman. L’homme la trouve séduisante et a souvent envie de faire l’amour avec elle. Il aime son corps, son visage. Il aime l’écouter rire. Il aime s’amuser avec elle. Sortir. Il aime ces petits week-end ailleurs. Il aime aussi qu’elle le trouve beau. Qu’elle le désire.

Mais le reste. Mais cet enfant. Honnêtement, cet enfant c’est un problème. Il se dit souvent. Je sors avec elle. Pas avec elle et sa fille.

Parce qu’il ne fait que sortir avec elle. Baiser, faire la fête, partir en week-end et se marrer, ça s’appelle sortir. Voir quelqu’un. Même à trente ans passés. Ça n’est pas construire quelque chose. Ca non. Jamais. Il ne cherche pas à construire quelque chose. Il n’a rien promis. Qu’on ne le lui reproche pas. Il n’a rien promis. Rien demandé. Elle lui plaît. Elle.

Mais. Elle. A une fille.

Tu pourrais pas demander à son père de la prendre un peu plus souvent ? Je l’aime bien ta gamine, mais j’ai besoin de passer du temps avec toi. Juste avec toi. Tu comprends ? Faire des trucs pour toi et moi.

Qu’on ne s’y trompe pas.

Il ne propose rien. Pas de projets. Pas d’avenir. Il veut assouvir un besoin égoïste et naturel.

Elle se trompe.

Elle prend ça pour un signe. Elle se dit. Il veut quelque chose avec moi. Elle se dit. Putain, ma vie reprend un sens. Je vais de nouveau être autre chose qu’une mère. Qu’une mère qui vit au rythme de son enfant.

Elle lui sourit. Lui prend la main. Je dois faire un effort de mon côté. C’est vrai. Elle lui dit. D’accord, je vais voir avec son père, tu as raison. On a besoin de temps tous les deux. Seuls. Elle le regarde. Elle y croit. Elle frissonne comme une adolescente qui va y passer et qui en rêve.

Elle se dit ça y est. C’est la fin du tunnel. Ma fille, je l’aime. Mais j’ai aussi ma vie.

Le père est d’accord de revoir les arrangements. Quelques-uns. Ils discutent. Se réorganisent. Elle lui dit. J’ai quelqu’un. Il lui sourit. Tant mieux. Elle aimerait lui demander. Et toi ? Et espère que sa réponse serait. Non. Elle préfèrerait qu’il n’ait personne. Comme toujours.

Fanny Moineau comprend que les choses ont un peu changé. Que Maman a moins de temps. Que Papa en a un peu plus. Mais n’en a pas forcément envie.

Fanny Moineau passe trois jours chez son papa et quatre chez sa maman. Fanny Moineau est déposée chez l’un et chez l’autre avec un gros sac rose. Un baluchon d’enfant nomade.

Fanny Moineau a trois ans et demi et est un enfant nomade.

Chez l’un, comme chez l’autre, Fanny n’est pas le centre de l’attention. Parce que Fanny n’était pas un projet. Fanny est là.

Les cours de bébés nageurs, d’éveil musical, d’anglais pour les tous petits, les cours de poterie, de rythmique, les puzzles, les mémos. Fanny Moineau ne connaît pas. Fanny Moineau connaît la télé. Les dessins-animés et des fois autre chose. La halte-garderie. Les gentilles assistantes maternelles. Fanny Moineau connaît des livres qu’elle connaît par cœur. Fanny Moineau joue avec sa peluche, sa dinette. Et attend.

Que l’un, ou l’autre, ait envie de passer un peu de temps avec elle. De jouer. De parler.

Fanny Moineau attend. Elle ne s’en rend pas compte. Mais elle attend à en pleurer.

Un après-midi d’été, Fanny Moineau est seule dans l’appartement de sa maman. Elle l’a laissée dans son petit lit à barreaux. Elle dormait quand elle est sortie. Dormirait certainement quand elle rentrerait. Sûrement. Ou jouerait. De toute façon, aucun danger dans un lit. Sa mère est sortie boire un verre avec l’homme. Au soleil. Après une longue journée. Elle au boulot, puis à la maison avec la petite. Lui au boulot. Besoin de décompresser.

Fanny Moineau a attendu cinq heures dans son petit lit. Les deux premières heures, elle dormait. La troisième, elle s’était réveillée et appelait doucement sa maman. La quatrième, elle jouait avec son ours en peluche et s’impatientait. La cinquième, elle hurlait. Elle avait peur. Soif. Et la couche pleine.

Ce soir-là, cinq heures après, la voisine de palier en a eu marre de ses cris. Et a appelé la police. Un peu voyeuriste sur les bords, elle a pu leur dire que la mère était sortie aux environs de 15 heures et n’était toujours pas rentrée. Et qu’une petite de trois ans et demi hurlait dans l’appartement. L’agent de police, au bout du fil, a demandé s’il y avait un numéro pour joindre cette mère. Il y en avait un. Mais le téléphone était éteint. L’agent a aussi demandé s’il y avait un père. La voisine a répondu. Ah ça, je ne peux pas vous dire, mais je ne pense pas. L’agent a dit, on va venir.

Ils sont venus. Avec un serrurier. Ils ont ouvert la porte. Ils sont allés dans la chambre. Ils étaient un homme et une femme. La femme a pris Fanny Moineau dans ses bras. La petite avait les joues trempées de larmes. La femme l’a changée et lui a essuyé la figure. L’homme a regardé la voisine, sa collègue, la petite et a dit. Dans quel monde vit-on ? Ils ont rappelé le numéro de la maman et laissé un message.

Ils sont partis avec la petite.

Une dame de la protection des mineurs avait été prévenue et les attendait au poste.

La première fois que Fanny Moineau est allée dans un poste de police. La première fois que Fanny Moineau a rencontré une assistante sociale du SPMI. Trois ans et demi. Et les joues pleines de larmes.

Finalement. La mère est arrivée. Essoufflée. Un peu enivrée. Un peu. Un peu mal rhabillée. Un peu celle qui avait passé du bon temps. Un peu celle qui n’est pas très responsable. Les deux agents de police ont été extrêmement durs. La mère les a écoutés et n’arrêtait pas de demander. Où est ma fille ? Mais elle a dû les écouter jusqu’au bout et se sentir vraiment moche. Elle s’est assise. A appuyé son coude sur le bureau. Et s’est mise à pleurer. Elle n’écoutait même plus ce que disaient les agents. Retirer la garde. Responsabilités. Dangers. Responsabilités. Enfants. Mineurs. Responsabilités. Responsabilités. Elle a relevé les yeux et demandé une dernière fois. Mais je peux voir ma fille ?

On lui a ramené sa fille. Elle est arrivée à la main de l’assistante sociale du SPMI. La dame s’est assise en face de la mère. Elle n’avait pas le même regard que les agents de police. La mère a tout de suite compris. Eux, ils sont là pour faire respecter l’ordre. Elle, elle est là un peu pour me plaindre, m’aider, me soutenir et. Peut-être. M’expliquer que je dois faire mieux. La mère s’est sentie comme une petite fille. La dame avait une voix douce. Elle lui a dit. Madame, si vous avez besoin d’aide, il faut en demander. Si vous avez besoin de souffler. Il faut demander de l’aide. Vous ne pouvez pas laisser votre enfant de trois ans et demi seule et sans assistance durant cinq heures. Ca n’est pas sérieux. Ni responsable. La mère le savait. Évidemment, elle le savait. Mais.

Je l’ai laissée, elle dormait. Je voulais juste prendre un petit verre au soleil. Après le boulot. Me détendre, quoi. J’allais rentrer, qu’est-ce que vous allez imaginer ? J’allais rentrer. A la fin de sa sieste. Alors, oui, j’ai tardé un peu. Mais, d’habitude, elle fait de longues siestes. Ça, y a que moi qui puisse le dire. C’est moi qui le sais. C’est moi, sa mère. D’accord ? C’est moi qui connais ma fille. Et d’habitude, elle fait de longues siestes. Alors si je suis sur le canapé ou ailleurs pendant ses siestes, qu’est-ce que ça change ?

Madame. Madame. La voix douce. Madame, votre fille pleurait. Votre fille était seule. Vous ne pouvez pas laisser votre fille seule. Même lorsqu’elle dort. Vous êtes sa mère, madame. Putain, oui je suis sa mère.

Fanny Moineau a pu rentrer à la maison avec sa maman. Elle avait eu un peu peur de tout ça. Qu’est-ce qui s’était passé ?

Elle avait pleuré et on était venus la chercher. Ce n’était pas sa maman. On l’avait emmenée dans un endroit qu’elle ne connaissait pas. Une gentille dame avait joué avec elle. Un long moment. Et puis sa maman était arrivée. Elle avait l’air triste. Elle pleurait. Même. La dame lui avait parlé. Sa maman avait vraiment eu l’air triste.

Fanny Moineau s’est dit.

Maman est triste.

Et Fanny Moineau a senti une drôle de sensation. Une drôle d’impression.

La culpabilité ?

Elle a pris la main de sa maman et elles sont rentrées. Sa maman était douce et affectueuse. Fanny Moineau a pu dormir avec elle. Elle s’est endormie dans ses bras. Dans son odeur. Contre ses cheveux.

En aimant sa maman.

Les semaines qui suivirent, la dame revint quelques fois à la maison avec un carnet. Elle discuta avec la mère, observa son quotidien. La mère lui parla de son emploi de temps. De son organisation. D’abord, elle se sentit contrôlée et évaluée. Cela la gênait. Elle n’avait pas envie qu’on pense qu’elle ne s’en sortait pas. Et puis, progressivement, elle s’est laissée faire. Laissée faire. La dame était gentille et attentive. Jamais de critiques. Jamais de jugements. Des conseils très bien formulés. La mère s’est laissée faire et convaincre qu’elle avait de la peine à s’en sortir.

Un jour où Fanny Moineau était chez son père, la dame est passée à la maison. Elle a téléphoné avant de venir, pour être sûre que la mère serait là. Ah, je suis désolée, mais ma fille est chez son père. Il n’y a pas de problèmes, c’est pour vous que je viens.

Petit à petit, la mère commençait à comprendre le système. Un service de protection des mineurs, mais finalement d’assistance aux parents. Aussi.

Elles se sont assises à la table de la cuisine. Un café. Le bruit de la cuillère. Ecoutez, madame. J’ai fini mon rapport. Et j’ai dû faire un signalement.

La mère n’a pas réagi. Pour elle, un signalement, cela ne voulait pas dire grand-chose.

Madame, ce n’est pas vous que je remets en cause. C’est la situation dans laquelle vous vous trouvez. Votre situation vous rend vulnérable et fragile. Nous pensons qu’il est nécessaire que vous bénéficiiez d’un suivi. Que votre fille en bénéficie.

La mère la regarda. Elle serra son poing, posé sur sa cuisse. Elle la regarda. Entendit les mots. Comprit les termes. Ouvrit la bouche pour répondre. Se fit couper, juste à temps, la parole. Madame, j’insiste, ce n’est pas votre rôle de mère que nous remettons en cause. C’est la situation. Et nous sommes là pour vous aider. Votre fille et vous.

Alors la mère s’est radoucie. Elle ne s’est pas sentie attaquée.

Voilà. On le reconnaissait. Pas un projet. Pas un choix. Un coup du sort. Un coup de sort que j’essaie de gérer au mieux. Je fais de mon mieux, mais je n’y arrive pas. Je travaille. Je paie mon loyer. Je suis une femme sérieuse et une bonne mère. Et maintenant, on va m’aider. Ça va être plus facile, plus léger.

Je serai votre référente. Celle avec qui vous serez en contact. Pour tout ce qui concerne votre enfant. Votre référente. Pour votre enfant. Elle lui tendit une carte avec son prénom, nom, son numéro de téléphone et son adresse email.

Elle ajouta qu’elle aimerait quand-même rencontrer le père. Lorsqu’il y en a un, il faut en profiter.

La dame était pleine de bonne volonté et si douce. On comprenait, dans chacun de ses gestes, qu’elle rêvait de sauver le monde. Imperceptiblement, et avec de très bonnes intentions, elle modifia l’équilibre initial du petit monde de Fanny Moineau. Son envie d’aider, d’encourager, d’épauler, modifia. De façon imperceptible. L’attitude de la mère.

Le père rencontra aussi la dame. Elle vint chez lui. L’observa avec sa fille. Discuta de son agenda. De son organisation. Procéda de la même façon. Sans juger. Sans critiquer. Quelques conseils. Quelques mots d’encouragement.

Et elle s’en alla. Elle était à la disposition des parents. Tous les deux responsables légaux de la petite Fanny Moineau. A leur disposition et susceptible, de temps à autres, de passer voir si tout va bien. De prodiguer quelques conseils. L’envie de sauver le monde.

La mère de Fanny Moineau se détendit et sentit que les choses rentraient dans l’ordre. Finalement, peut-être que sa négligence avait été un appel à l’aide. C’est un peu ce qu’on lui avait dit. Et ce qu’elle avait eu envie d’entendre. Elle se dit que maintenant, elle ferait attention. A elle. A elle-même. Elle ne pensa pas à Fanny.

Et heureusement, dans tout cela, l’homme qu’elle fréquentait était resté.

Sabrina voyait le temps passer. Répartis en tranches très régulières de vingt-huit jours, les mois s’écoulaient. Le projet avait été lancé depuis près d’un an. Sabrina perdait confiance en son corps. Parfois, dans son lit, le matin avant de se lever, elle se disait. Mon corps est vide. Et c’était très douloureux. Maintenant, sa vie était devenue un satellite tournant autour du projet. Et elle avait même oublié le contenu du projet. Ce qui importait, ce qui l’obnubilait, c’était tomber-enceinte. Tomber-enceinte. Deux barres de couleurs. Un plus. Des hcg.

Mais c’était devenu un projet vide. Qui ne se réalisait pas.

Sabrina souffrait de tout son corps.

Dès son enfance, Sabrina avait eu des rêves de princesse. De petite fille. Depuis toute petite, Sabrina avait rêvé qu’un jour elle aurait des enfants. Elle avait joué aux poupées. Imaginé des histoires. Imité sa maman qui langeait son petit frère. Qui lui donnait à manger. Qui le bordait.

Mais, d’où viennent ces rêves de petite fille ?

Des rêves ?

Des suggestions ?

Depuis toute petite, on avait suggéré à Sabrina l’idée d’être mère. Durant toute son enfance, on avait joué avec elle. On lui avait fait croire qu’elle était la maman de sa poupée, de sa peluche. Durant toute son enfance, elle avait été une petite maman. Forcément. Naturellement.

Pendant son adolescence, on lui avait expliqué que ces changements, que tous ces chamboulements qu’elle était en train de vivre, lui permettraient de devenir une femme.

Et dans femme, on entendait faire des bébés.

La première fois que Sabrina avait eu ses règles, on lui avait dit. Tu es devenue une femme.

Tu as de quoi faire des bébés.

Femme. C’est une disposition à enfanter ?

Quand elle avait commencé à fréquenter des garçons, sa maman lui avait dit. Fais attention. Prends tes précautions.

Je suis une machine à faire des bébés, alors ?

Elle a pris ses précautions et empêché la machine d’en fabriquer.

Et puis, elle a eu vingt ans. Et on a commencé à lui parler d’enfants.

Autrement qu’à travers de jeux de rôles.

On a commencé à la projeter. Un jour tu seras une mère. Forcément.

Elle comprenait. Si tu es normale, si tu es une femme, tu auras des enfants. Alors elle s’est mise à y croire. Forcément.

Des suggestions sociales. Des suggestions sociales qu’on appelle des rêves de princesse. Parce que c’est plus joli.

Sabrina souffrait de tout son corps. Sabrina était victime de la suggestion sociale. Victime du rêve.

Victime.

Tu sais, le projet en lui-même. Elle n’y pensait plus. Tu sais, l’idée de fonder une famille. L’idée de ces responsabilités. De ces responsabilités. Elle n’y pensait plus. Elle ne pensait qu’à son ventre. Qu’à cet état auquel elle aspirait coûte que coûte, mais qui n’arrivait pas.

Et là. Le projet prend une autre dimension. Là, le projet devient la condition pour être heureuse. Pour être heureux.

Et là, tu oublies. Tu oublies pourquoi tu as voulu te lancer dans le projet. Tu oublies que c’était une décision légère. Qui normalement ne devait pas remettre toute ta vie en question. Tu oublies que tu vis.

Sabrina oubliait.

Quatre ans et demi

Et puis. Et puis le papa de Fanny Moineau a rencontré une nouvelle femme et décidé de déménager. Il a commencé à être très occupé et plus vraiment préoccupé. Il a expliqué à la maman de Fanny Moineau que, lui aussi, il reconstruisait sa vie. Reconstruisait sa vie.

La dame du SPMI a été avertie du déménagement. A pris le temps d’en discuter avec le papa. Écouté ses arguments. En faveur de son éloignement. De son retrait. Il a dit, je me retire. Vous comprenez, oui, je suis son père. Et vous avez très bien vu que je ne fuis pas les responsabilités. Mais là, je dois aussi penser à ma vie. Je suis jeune. J’ai le droit de me construire une vie.

Se construire une vie.

Se construire une vie.

Est-ce qu’on se construit une vie ?

Est-ce qu’on a le droit d’exclure son propre enfant de cette construction, lorsque lui trouver une place devient compliqué ?

Est-ce qu’on a le droit de ne plus être un père ?

La dame l’a écouté. Observé. A pris de notes. En écrivant, elle réfléchissait. Que lui répondre ? Que lui dire ? Non, monsieur. Vous ne pouvez pas, comme ça, déménager à 800 km de votre fille. Non, monsieur, vous devez rester près d’elle. Oui, revoir vos plans, vos projets, les aménager en fonction. Construire, comme vous dîtes, mais autour d’elle. C’est ainsi, monsieur, vous êtes père.

Mais elle n’a pas pu lui dire cela. Elle n’a pas pu lui faire la leçon. Comment oser lui expliquer que son comportement est égoïste ? Qu’un enfant n’est pas le résultat d’un coup d’amour, d’un coup d’un soir, mais une responsabilité. Elle n’a rien osé dire. Elle a écouté. Regardé dans ses fichiers. Réfléchi. Et conclu qu’il n’enfreignait rien. Puisqu’il continuerait à verser la somme. Et qu’il promettait de passer.

De passer. Le papa de Fanny Moineau allait devenir un papa qui passe.

Qu’est-ce qu’un papa qui passe apporte à sa fille de quatre ans et demi ?

Et puis. Et puis la mère a mal réagi à l’annonce du départ. Elle a trouvé sa décision injuste. Et moi, et moi, est-ce que je pars avec mon gars vivre loin ? Reconstruire ma vie ? Non, moi je reste. Je reste ici pour elle. Je fais des concessions pour elle. Et toi, tu te tires ? Tu me dis, je continuerai à payer mais je me tire ? Tu crois que tu peux te tirer et me laisser seule avec elle ? Pourquoi moi ?

C’était un samedi après-midi. Dans la cuisine de la maman de Fanny Moineau. La mère et le père revendiquaient chacun leur droit à la liberté. Et Fanny Moineau, quatre ans et demi, assise sur le canapé du salon, écoutait. Écoutait et entendait. Entendait bien qu’elle gênait les projets de ces deux adultes. De ses parents.

Entendait qu’elle dérangeait.

Dans sa construction. Dans sa construction à elle, elle doutait beaucoup, du haut de ses quatre ans et demi, de l’amour de ses parents.

Mais de sa construction. Peu de gens se préoccupaient.

Cet après-midi-là, les parents, puisqu’ils étaient encore des parents, ne parvinrent pas à se mettre d’accord. La conversation dégénéra. La voisine de pallier, alertée par les cris, finit par sonner à la porte. Fanny lui ouvrit. Papa et Maman se fâchent à cause de moi. Parce que papa est amoureux. Mais maman a trop de travail avec moi pour être aussi amoureuse. Elle expliqua à la voisine. Papa et maman veulent être avec leur amoureux. Il faut que je me trouve aussi un amoureux.

La voisine lui prit la main et pénétra dans la cuisine. Les parents sursautèrent dans leurs cris. Surpris en pleine intimité. Un peu gênés. Un peu agacés. Cette voisine. Toujours à se mêler de ce qui ne la regarde pas.

Vous ne devriez pas parler de ça devant votre fille. Elle a quatre ans et demi et elle comprend. Que pensez-vous qu’elle retienne de vos propos ? La voisine avait adopté un ton très dur. Elle les fixait, chacun leur tour. Réglez vos histoires hors de portée de votre fille. Est-ce qu’il vous arrive de penser à elle ?

Tout le temps. Elle est au centre de cette discussion, voyez-vous.

Les parents s’assirent. Et pour faire sortir la voisine, reconnurent que la situation n’était pas très bonne et qu’ils allaient faire mieux. La mère prit Fanny dans les bras. Le père embrassa ses cheveux. La voisine se frotta le front. Presque gênée. Dit au revoir et sortit de la cuisine. De l’appartement.

Elle entendit, quelques instants plus tard, le père qui s’en allait. Et l’ami de la mère qui rentrait.

La discussion reprit quelques jours plus tard, mais dans le bureau de la dame du SPMI. Elle n’avait pas beaucoup de temps. Mais tenait à régler ce problème. Le père. La mère. Et elle. Fanny Moineau avait été confiée à sa grand-mère. Pour une fois.

La discussion. Fut. Houleuse. Et la décision. Attendue. Le père partirait. Et renoncerait à son titre de représentant légal. La mère y tenait. Si tu te barres, mon gars, ce n’est plus ta fille. Voilà. C’est ce que je veux. S’il se barre. Ce n’est plus sa fille.

Si ce n’est plus ma fille, je ne paie plus.

Paie plus, je m’en fous. Paie plus et casse-toi.

La dame tenta de les calmer. De tempérer. De recentrer les débats sur l’intérêt de l’enfant. Alors le père exposa à nouveau ses projets. Et la mère rétorqua, à nouveau, que c’était lui qui foutait tout en l’air. Lui qui se barrait. Et qu’elle avait le droit de réagir. Qu’elle avait le droit de ne pas se laisser faire.

Et pour votre fille, madame. Qu’estimez-vous bénéfique pour votre fille ?

La question resta suspendue en l’air. La mère n’en savait rien. Rien du tout. Elle ne savait absolument pas ce qui était bien pour sa fille. Elle ferma les yeux. Peut-être un père et une mère qui s’aiment et qui vivent ensemble.

Mais de toute façon, on a déjà tout gâché. Autant faire table rase. Et essayer de reconstruire.

Elle finit par répondre. Reconstruire. Reconstruire quelque chose de solide. Sans lui, s’il veut se barrer. Sans lui.

La dame baissa les yeux. Sans vous, monsieur ? Vous renoncez donc à vos droits ? C’est ce que vous voulez aussi ?

Il la regarda. Regarda la mère de sa fille. Ouais, c’est ce que je veux. Ce que je veux, c’est la paix. Et la paix, je l’aurai le jour où plus rien ne me liera à elle. Il pointa la mère de Fanny du menton. J’y renonce.

Vous renoncez.

Vous renoncez. Vous allez donc devoir à nouveau passer devant la juge aux affaires familiales. Je viendrai avec vous. Je préparerai le dossier.

Ils répondirent. Presque en cœur. On voudrait que ça se fasse vite. On voudrait passer à autre chose.

Sur ce point, ils étaient d’accord.

Quelques semaines plus tard, le père de Fanny Moineau se sépara d’elle. Quelques semaines plus tard, Fanny Moineau n’eut plus qu’un responsable légal. C’était le printemps et les inscriptions à l’école enfantine.

Fanny Moineau n’avait qu’une colonne de remplie. L’autre était vide. Aucun nom. Aucune information.

Désormais. Fanny Moineau n’avait plus de papa.

La dame du SPMI observait Fanny Moineau. Elle avait peur que cette enfant soit malheureuse. Elle s’était souvent demandée à partir de quel âge il était possible d’être malheureux. Elle était très sensible au malheur des enfants. Elle avait lu beaucoup de littérature là-dessus. Évidemment, elle avait entendu parlé des petits orphelins et orphelines de Roumanie. Elle avait lu qu’on les laissait dans des boîtes. Et qu’ils ne recevaient absolument aucune affection. Elle avait lu que, bien qu’ils ne souffrent d’aucune maladie mentale, ils développaient de nombreux troubles. Que le manque d’affection freinait leur développement social. Qu’ils devenaient anormaux. Que le manque d’affection les rendait anormaux. Et elle trouvait cela révoltant. Elle en était horrifiée. Et se sentait confiée d’une mission. Faire en sorte. Veiller à ce que. Alors assise face à Fanny Moineau, elle avait peur.

Pas vraiment de la maltraitance. Pas vraiment de la violence. Une espèce de négligence. Invisible. Quasiment imperceptible. Mais tellement présente.

Elle nota dans son carnet. En rouge. Fanny Moineau, quatre ans presque cinq, n’a plus de papa. Faire attention.

Mais comment déceler ? Comment voir la détresse sur le visage de ces enfants ? Comment savoir ?

Peut-on savoir ?

Et prévenir ?

Lors de cet entretien, justement, elle comptait en discuter avec la maman. La rendre sensible à l’éventuelle souffrance de sa fille. Il est possible que votre fille souffre de ce changement. Que son papa lui manque. Qu’elle pose des questions. Se demande pourquoi elle ne va plus chez lui. Elle pensa, pourquoi il n’existe plus. Mais évita de le dire.

La maman promit de faire attention. Elle promit.

Dans le ventre de Sabrina, un vide s’est creusé. Elle sent ce vide plus que tout. Elle se lève le matin et sa première. Pensée. Le vide. Le vide douloureux. Le vide brûlant. Le vide-il n’y aura jamais de vie dans ce creux. Le vide qui change tout. Qui change tout ce que Sabrina avait imaginé.

Cela fait deux ans qu’ils essaient. Le médecin leur a proposé des solutions alternatives qui peuvent donner de bons résultats. Voulez-vous vous lancer ? Ces solutions présentent un coût. Et il n’y a aucune garantie quant à leur résultat.

Sabrina en discute avec son mari. Il la regarde pendant qu’elle parle. Il a envie de lui caresser la joue avec sa main. Elle lui dit que ça lui fait peur d’essayer ça. D’y mettre désormais de l’argent. Que ça ne fonctionne pas. Elle a surtout peur de leur réaction – de sa réaction – si cette solution-ne devait pas marcher.

Elle a peur de risquer un vide encore plus grand. Elle sent son chagrin dans sa gorge. Elle sent sa douleur. Sa peine. Cette idée de la vie, qu’elle s’était faite. Et qui n’existe pas. Elle ferme les yeux. Elle va pleurer. Elle lui dit. Mon amour, ça n’existe pas. Et c’est ça qui me fait mal.

Elle lui dit. Ça n’existe pas.

Telle qu’elle s’était imaginée, elle n’existe pas. Celle qu’elle est aujourd’hui. Cette femme au corps vide. Elle ne se connaît pas.

Elle lui dit. Je n’existe pas.

Il la regarde. Il l’aime. Il lui dit. Je t’aime. Il lui dit. Je suis bien avec toi. Je t’aime, mon amour. Je pourrais vivre toute ma vie avec toi, sans autre chose. Je n’ai pas forcément besoin d’autre chose, mon amour. Vivre avec toi, seul, me rend déjà tellement heureux.

Mais il dit seul. Et déjà. Elle lui fait remarquer.

Mon amour. Pour moi, ce qui importe c’est ce qui est là. J’aime ma vie comme ça avec toi. J’aime faire l’amour avec toi. Dormir avec toi. Voyager avec toi. Vivre avec toi. Je n’ai pas besoin d’enfants pour être pleinement bien avec toi. Je suis déjà heureux.

Elle le regarde. Elle se demande. Et moi ?

Elle comprend la différence entre elle et lui. Elle. Elle sent le vide. Elle. Ce vide la mange. Pourtant, elle l’aime. Elle est tombée amoureuse de lui. Elle a eu envie de vivre avec lui. Mais alors, pourquoi avoir tant envie de plus ? De ce plus ?

Elle le regarde encore. Que lui répondre ? Pas moi ? Moi, je veux des. Des enfants dans la maison. Je veux une famille avec toi. Je veux des vacances familiales. Des dimanches matins à plus que deux. Des week-end, levés aux aurores. Des Noëls avec un sapin, des cadeaux.

Moi je veux ce que j’avais imaginé. Je n’arrive pas. Je n’arrive pas. A changer l’idée. Que je m’étais faite de ma vie. Pas à ce point. Pas ça.

Elle ne lui dit rien. Elle lui sourit presque. Avec cette boule dans la gorge. Elle a peur qu’il ne comprenne pas que pour elle, à deux, ça n’est pas suffisant. Elle a peur qu’il comprenne – à tort – que c’est ennuyant une vie à deux.

Elle lui dit seulement.

Je pensais qu’on aurait une famille.

Et elle pleure. Parce qu’elle ne l’a pas. Cette famille.

Il ne sait pas comment lui répondre. Il ne sait pas comment la consoler. Il la prend dans ses bras. Envie de lui dire que ça passera. Que ça passera.

Plus tard dans la nuit. Ils décidèrent qu’ils n’essayeraient pas.

Et elle décida d’essayer. D’accepter. Que ça ne serait pas.

La mère de Fanny Moineau sourit.

Elle a quelque chose à annoncer.

Elle est enceinte.

Elle l’explique à la dame du SPMI en face d’elle. Elle lui dit, ça devait arriver. Et elle sourit. Un sourire qui veut peut-être dire « vous voyez ce que je veux dire ». Mais la dame du SPMI ne sait pas ce qu’elle veut dire. Et ne comprend pas ce sourire. Elle pense, elle est déjà tellement embêtée avec sa petite de quatre ans et demi, et voilà qu’elle remet ça. Mais pourquoi ? Elle a envie de lui poser la question. On lui a appris que ça ne se faisait pas. Que cela pouvait passer pour un jugement. Et qu’on ne devait pas juger. Nous ne sommes pas là pour juger.

Elle lui sourit. Comment vous sentez-vous ? Cela se passe bien ? La mère sourit à nouveau. En fait, comme la première fois. Je ne m’en suis pas rendue compte ! Incroyable, deux fois de suite ! Il faut dire que je ne fais pas forcément attention. Mon copain est super content. Ca me fait plaisir. Vous savez, c’est dur de construire une relation quand on emmène avec nous une gamine. Ça n’a pas été simple pour lui de me prendre avec elle. Alors, maintenant, je me dis, il va aussi en avoir un à lui. Et ça, c’est cool. Bon, j’espère qu’il sera un peu plus concerné que l’autre. Le but, ça n’est quand-même pas que je me retrouve avec deux gamins sur le dos, hein ?

Elle a envie de lui demander. Madame, quel est le but ? Et le but de quoi ?

Mais elle lui sourit. Et lui répond. Quand-même. Madame, soyez consciente qu’un deuxième enfant est une charge supplémentaire de responsabilité. Je serai là, évidemment, mais vous devez en être consciente. Vous devrez tout de même. Tout de même. Faire en sorte de créer un environnement stable pour vos deux enfants. Vous comprenez. Un environnement stable et, si possible, sur du long terme. La mère ne sourit plus. La regarde. Vous croyez que c’est de ma faute si l’autre s’est tiré ? Moi, je suis stable pour ma gamine. Vous le voyez bien. Je suis là, je bosse, je reste. Je fais avec. J’ai jamais renoncé. C’est lui qui s’est tiré. Moi je suis stable.

Il aurait fallu pouvoir réfléchir avec la mère sur le sens du terme environnement stable. Mais. La lassitude. La lassitude de constater. Que donner naissance à un enfant. Le faire grandir. Participer à son épanouissement. L’éveiller. Le soutenir. Le consoler. Le faire rire. Echappait totalement à cette femme. Qui était si peu une mère. Et pourtant sur le point d’avoir un deuxième enfant.

L’entretien s’acheva. La dame voulut rappeler à la mère l’objet de la rencontre. Votre fille souffre toujours du départ de son père. Faites attention à elle.

La mère la regarda et lui répéta. Avec agressivité. Je ne vois pas pourquoi ça serait à moi d’essuyer ses conneries. Je vais pas non plus me charger de payer l’addition de son départ. Je vous ai dit. Je suis enceinte de mon copain. J’ai une vie à construire. Mais je prendrai soin de ma fille. Si c’est ça que vous voulez dire. Elle finit par lui sourire. Vous êtes compliquée parfois. Demandez-moi juste de prendre soin d’elle. Cherchez pas plus loin. Et ne me parlez plus de l’autre.

De l’autre. Qui s’est tiré.

C’est la rentrée des classes. Tout au bout du mois d’août, sous une chaleur encore écrasante. La petite Fanny Moineau, avec un joli cartable rose. Un cadeau de sa voisine. Pour marquer l’événement. Fanny Moineau le porte fièrement. Il est doublement plus large qu’elle. Mais vide, il ne pèse rien.

Dans la cour, les maîtresses accueillent les enfants. Fanny tient la main de sa maman. Un peu anxieuse de l’inconnu. Sa mère marche péniblement. Cette fois, pour ce deuxième, elle a pris beaucoup de poids. Finalement, une vraie galère. Comment va-t-elle perdre tout ça, après ? Et son copain, aura-il encore envie, après tout ça ? Perdue dans ses pensées, elle tient à peine la main à sa fille. Qui, elle, se cramponne comme elle le peut. Elle lève la tête. Regarde sa mère. Maman, tu m’aimes ?

Une maîtresse s’approche d’elles. Bonjour, quel est ton prénom ? Fanny se présente et sourit. La dame lui propose de lui prendre la main. Fanny l’observe. Se tourne vers sa mère qui demande si elle peut éventuellement s’asseoir. Fanny lâche la main de sa mère. Qui ne la retient pas. Prend celle de la maîtresse. Sa mère lui sourit. Bonne journée ma Fanny. Bon premier jour d’école. Tu es une grande maintenant. Au revoir madame. Je reviens à 16h c’est ça ? Et la mère tourne les talons. Fanny la regarde s’en aller puis se tourne vers la maîtresse. Je serai ta maîtresse. Ton nom est sur ma liste. Je suis contente de te connaître. Viens, je vais te montrer ta classe.

Fanny serre la main de sa maîtresse. Qui le lui rend. Fanny vient de faire connaissance avec une des femmes de sa vie. Avec qui elle va passer le plus clair de son temps. Jouer. Discuter. Apprendre.

Et Fanny ne pleura pas le jour de la rentrée. Fanny était heureuse.

Un jour, Sabrina changea de regard. Se demanda. Se dit. Que peut-être, tout ça ne venait pas seulement des autres. Que tout ça. Finalement. Venait aussi d’elle. Qu’elle était triste par elle-même. Que cette déception. Que ce projet qui ne se réalisait pas la rendait triste, parce que. Finalement. Elle aurait voulu qu’il se réalise. Pas seulement les autres. Pas seulement sous la pression sociale.

Sabrina réalisa l’envie. Réalisa qu’au-delà de tout. Qu’au-delà du schéma auquel elle voulait correspondre, elle avait envie. D’avoir des enfants.

J’ai envie. D’avoir des enfants.

J’en ai envie.

Cette envie la rendit heureuse. Cette envie qu’elle ne pouvait vraisemblablement pas satisfaire pour le moment, la rendait heureuse. Elle ne se sentit plus victime. Elle sentit que, si elle en avait vraiment envie, alors peut-être qu’ils devraient aller plus loin. Pour y arriver.

Elle en parla à son mari. Il lui répondit. Je t’aime. Surtout. Il la regarda. Et prit sa main. Alors on va le faire.

Sabrina sourit. La colère s’estompait.

Le bon moment.

Cinq ans

Fanny Moineau parlait beaucoup à l’école. Elle expliquait à sa maîtresse que sa maman allait avoir un bébé. Et que ce bébé serait celui de sa maman et de son amoureux. Ma maman a un amoureux. Qui est gentil avec moi. Bientôt, on va habiter tous ensemble. Et moi, je devrai être gentille avec l’amoureux de maman. La maîtresse lui souriait. Assis en tailleur dans le coin jeu de la classe, sur un tapis de sol et entourés de coussins, Fanny Moineau, la maîtresse et quelques camarades, bavardaient. La maîtresse les observaient et se disait. Finalement, c’est comme ça. Tu tombes amoureuse, tu fais un gosse. Tu retombes amoureuse, tu refais un gosse. La maîtresse était mariée depuis vingt ans au même homme et, avec lui, elle avait trois enfants. Elle se sentait presque banale, entourée de ses petits aux histoires compliquées. Mais peut-être que la complication n’est pas mauvaise. Peut-être sont-ils heureux ? Peut-être est-ce, par la force des choses, leur conception de la famille ? Une maman, un papa, des amoureux et amoureuses, des frères et sœurs, de temps en temps. Elle écoutait Fanny Moineau avec attention. Sa mère lui avait fait une drôle d’impression. Une espèce de lassitude à l’égard de sa fille. Une espèce de Je m’en fous. Alors, la maîtresse observait la petite Fanny avec attention et se rendait compte que, finalement, peut-être, cette petite était malheureuse. Mais comment savoir ?

Comment savoir ?

La veille au soir, elle en avait discuté avec sa collègue, un peu plus jeune qu’elle. Même leurs idées ne convergeaient pas. Se rendant compte qu’elles ne s’entendraient pas, elles avaient décidé de créer une liste. Faisons une liste. Établissons des critères. Si nos petits remplissent ces critères, déterminons qu’ils ont ce qu’il faut pour être. Disons. Heureux. La maîtresse et sa collègue décidèrent de rester très terre à terre.

Il faut qu’ils aient l’air propre. Oui.

Il faut que leurs vêtements aient l’air propre. Oui. Et relativement en bon état. Relativement. Disons qu’ils ne soient pas trop petits, pas trop usés, pas trop défraîchis. Oui.

Il faut que leurs cheveux soient relativement soignés. On ne va pas mettre du relativement partout, non ? Si ? C’est-à-dire, brossés pour les cheveux longs de filles et propres pour tous. Pour les garçons, un semblant de coupe. Et pour les filles, un semblant de coiffure.

Bon.

Il faut qu’ils aient des chaussures adéquates à la saison. On verra cet automne et cet hiver. Une veste adéquate à la saison. Aussi. Soyons attentives à celui ou celle qui porte la même veste en été, en hiver et en sortie luge. Oui, mais bon. Mais bon. C’est chers des vêtements pour chaque saison. Et si tu as quatre enfants ? Et peu de moyens ? Je ne suis pas d’accord avec toi. Même quatre enfants, même peu de moyens, tu trouves une solution, tu en cherches une pour que tes enfants, en hiver, aient une veste chaude. De deuxième main ou neuve. Mais chaude. Tu ne le négliges pas. Pour toi, un enfant heureux c’est d’abord un enfant qu’on ne néglige pas ?

Je crois que oui. Je crois que, ce qui peut ne pas les rendre heureux, c’est d’abord la négligence. Avant la violence. Avant l’abandon. Je crois que la négligence fait déjà très mal. Et que nous devons, avant tout, la repérer. Cette négligence.

Et ensuite ? Nos critères sont simples, ils sont matériels.

Pour le reste, il faut qu’on leur parle. Ont-ils mangé quelques choses ce matin, et quoi ? Qui leur prépare leur petit-déjeuner ? Ou…le préparent-ils seuls ? Vérifier qu’ils n’ont pas faim. Qui les habille le matin ? Qui s’occupe de leurs petits frères et sœurs ? Et ceux qui ne mangent pas à la cantine, qui s’occupe d’eux à midi ? Et à quatre heure ? Qui vient les chercher ? Comment rentrent-ils ? Que font-ils après l’école ?

Ça commence à faire beaucoup. Tu crois qu’on peut vraiment être attentives à tout ça ?

J’aimerais bien.

Est-ce qu’on s’arrête là ?

Peut-être. Mais c’est loin d’être complet.

Six ans

Une année scolaire plus tard. Une nouvelle maîtresse.

Un matin de décembre. Des bricolages pour Noël. Des paillettes. Des étoiles. Des boules rouges. Vertes. De la fausse neige. Des bonnets de Père Noël. Les enfants sont réunis autour de plusieurs tables et préparent méticuleusement leurs créations. Ce sont des décos à accrocher au sapin. Mais la maîtresse avait été embêtée. Parce qu’elle n’y avait pas pensé. Certains enfants ne font pas de sapin. Alors, il a fallu improviser. Elle a acheté un sapin artificiel et annoncé que ceux qui n’avaient pas de sapin à la maison décoreraient celui de la classe. Il y a eu une hésitation. Une réflexion. Et les enfants ont estimé que c’était juste. D’accord. La maîtresse avait été rassurée. Dans son envie de bien faire, de n’oublier personne, le moindre petit « faux pas » prenait de grandes proportions avec elle. Elle voulait bien faire. Pour tout le monde.

Fanny Moineau est assise en tailleur sur sa chaise. Elle colle avec application des petites paillettes sur un cube. Ce sera un paquet cadeau. Fanny Moineau est appliquée. Mais elle ne sourit pas. Depuis quelques jours, elle arrive en retard à l’école et ça l’embête de traverser la cour en courant. De monter les escaliers sans ses camarades. De toquer à la porte. De regarder sa maîtresse qui l’attend. Les bras croisés. Tu es seule ? La voisine m’a laissée à la grille. Où est ta maman ? Ma maman est fatiguée. Elle a pas qu’ça à faire. Et la maîtresse prend gentiment Fanny par l’épaule et l’emmène à sa table.

La première fois, la maîtresse n’a pas réagi. Ca peut arriver. Une maman avec un bébé. Un peu débordée. Une mauvaise nuit. Et on compte sur la voisine. La deuxième fois. Elle s’est dit, je lui laisse le bénéfice du doute. Mais la troisième fois. Elle a appelé. Bonjour Madame. Je suis la maîtresse de Fanny. Depuis trois jours, votre fille arrive en retard à l’école.

Bonjour. Oui. Oui.

La voix est agacée.

En retard de combien ? Une demi-heure ? Pour faire des bricolages et des dessins ? C’est vraiment si important que ça pour vous, qu’elle soit là, forcément, quand la cloche sonne, pour tenir la main à sa petite copine et monter les marches derrière vous ?

La mère est agressive. La maîtresse ne comprend pas.

J’ai d’autres soucis, moi, Madame, que la demi-heure de retard de ma fille pour des bricoles. J’ai d’autres soucis. Mais si, vraiment, ça vous gêne, appelez mon assistante sociale. Voyez ça avec elle. Je peux pas tout faire. Tout gérer. Je dois vous laisser.

Madame. J’aimerais vous voir. Discuter avec vous. Pourrions-nous nous rencontrer ?

Est-ce que je vous donne l’impression d’avoir le temps de venir vous voir et discuter ? De toute façon, je ne vous rencontre pas seule. Je ne vous rencontre qu’en présence de mon assistante sociale. Regardez avec elle, organisez un rendez-vous si vraiment vous en avez besoin. Et j’essaierai de venir. Vous m’appelez là, à midi, comme ça, pour me reprocher quoi, au juste ? Vous croyez que ma fille, je m’en occupe pas ?

Elle s’emporte.

Vous croyez que je m’en occupe pas ?

Madame. Je me faisais simplement du souci. Fanny m’a dit que c’était la voisine qui l’emmenait à l’école depuis quelques jours. Alors cela m’a interpelé.

Eh ben, Fanny, elle ferait bien, des fois, de se la coincer.

Madame…

Quel est le problème, si c’est la voisine qui dépose ma fille ? Vous croyez que je m’en occupe pas ? Je vais raccrocher là. J’ai d’autres choses à faire. Mais vous feriez mieux de vous occuper de vos affaires.

Vraiment. J’aimerais quand-même les coordonnées de votre assistante sociale.

C’est ça. Je vous les donne. Et voyez avec elle. Merci. Bonne journée, madame.

Bonne journée.

L’assistante sociale n’a pas tout de suite répondu au téléphone. Il a fallu insister. La maîtresse lui a, alors, aussi écrit un email. Et, finalement, au bout de quelques jours. Elle a pu lui parler. Elle lui a expliqué son inquiétude. L’assistante sociale a dit. C’est compliqué. On peut se voir si vous voulez. Je peux aussi organiser un rendez-vous à trois. Avec la maman. La maîtresse a dit. J’aimerais bien. Je ne l’ai jamais rencontrée vraiment. Elle n’était pas venue à la réunion de parents. Ça serait bien. Mais. Pouvez-vous m’en dire plus ?

Madame, je comprends votre implication. Mais je ne peux pas. Cela relève de la vie privée de cette famille. Tout ce qui concerne le cadre de l’école et qui aurait des répercussions sur l’école vous sera communiqué. Mais le reste. Tout le reste. Je ne peux pas.

La maîtresse ne dit rien. Au bout du fil. Comment comprendre sans tout savoir ? Comment faire bien ? Elle répond, d’accord.

Vous savez, c’est aussi pour vous protéger. Pour délimiter le cadre de votre profession. Il est important que vous restiez dans la sphère scolaire de la petite Fanny. Et aussi, que vous ne soyez pas excessivement touchée par ce que vivent ces enfants. Pour vous protéger.

D’accord, mais vous ? Comment vous protégez-vous, dans ce cas ?

Moi, c’est mon métier de savoir et, finalement, de le vivre aussi. Et de chercher des solutions. Vous, votre métier, c’est d’instruire Fanny et de la socialiser. Vous comprenez ?

La maîtresse comprend. La théorie. Mais dans la vraie vie. Tout se mélange. Tout se confond.

Et surtout. Les enfants emmènent à l’école leurs peines, leurs douleurs et leurs peurs. Et ce sont les maîtresses. D’abord. Qui les prennent dans les bras. Alors. Délimiter le cadre de leur profession. C’est un joli découpage de Noël.

Les vacances approchaient. L’assistante sociale organisa un rendez-vous et accepta de se déplacer à l’école. Elle arriva un peu en avance. S’assit sur le banc en face des patères. Et attendit que la cloche sonne.

En les regardant sortir des classes. Sourirent à leur maîtresse. Au revoir Maîtresse ! À demain ! S’asseoir sur le banc, se baisser, prendre leurs chaussures, enlever leurs pantoufles. Tout ça en discutant, parfois même chantant. Mettre leur veste. Leur écharpe. Chercher un gant. Elle se dit. Qu’est-ce que j’aime les enfants.

La maîtresse finit d’aider une petite fille qui a du mal avec sa fermeture-éclair. Puis, elle se tourne vers l’assistante sociale. Lui sourit. Se présente. Lui sert la main. Entrez dans la classe. Je vais laisser la porte ouverte. Fanny ! Fanny, il fait froid dehors. Tiens, prends un livre et attends ta maman ici, dedans. Fanny prend le livre. Regarde la maîtresse. Elle sait. Peut-être qu’elle sait. A l’avance. Que sa mère ne viendra pas.

Les deux femmes s’assoient dans la classe. Ne disent pas grand-chose. Persuadées que la maman va arriver et que, là, la conversation va démarrer. Mais la maman ne vient pas. Une demi-heure passe. Fanny est toujours sur le banc. Sa veste sur les genoux. Elle feuillette le livre qu’elle a déjà fini depuis longtemps.

Fanny, tu savais que ta maman avait rendez-vous avec nous ?

Fanny regarde ses deux femmes. Elle les connaît bien et les trouve très douces.

Ce sont deux femmes, dans la vie de Fanny, qui prennent soin d’elle.

Fanny les regarde. Maman m’a dit, à tout à l’heure. Ce matin.

Tu as mangé où, à midi ?

Fanny les regarde, réfléchit. Si peu de repères qu’à midi, elle ne se souvient plus vraiment où elle a mangé.

C’est ma mamie ! C’est ma mamie, pour une fois, qu’est venue me chercher. Elle m’a dit. C’est une surprise. Oh ma petite Fanny. Elle m’a serrée très fort. Elle a dit, on se voit pas souvent. Elle est très occupée, Mamie. Et pis, elle se fâche avec maman. Alors, je la vois pas. Mais j’ai mangé des boulettes avec Mamie et on est revenues à l’école. Oui.

Tu savais que tu allais manger avec Mamie ?

Ben non. Elle a dit que c’était une surprise.

Mais le matin, maman t’a dit que tu allais avoir une surprise à midi ?

Non.

Elle les regarde. Maman, ce matin, elle était fatiguée. Alors elle m’a dit à tout à l’heure depuis le lit. Quand maman est au lit et que la porte est fermée, faut pas rentrer. Je suis pas rentrée.

Les deux femmes se regardent.

Elle ne viendra pas. C’est évident. Mais qui est sensé raccompagner Fanny Moineau chez elle ? Qui s’inquiète de ramener Fanny Moineau à la maison ?

Ça veut dire qu’on rentre, alors ?

La maîtresse soupire un peu. Je ne la verrai pas. Et bientôt, ce sera les vacances de Noël. Deux semaines. Et je ne l’aurai pas rencontré. Fanny, mets ta veste.

Fanny s’éloigne pour mettre sa veste.

La maîtresse tend sa main à l’assistante sociale.

Je suis désolée. Je passe huit heures par jour, quatre jours par semaine, avec Fanny. Alors, je m’inquiète. Je ne peux pas rester à ma place. Où est ma place quand je vois une enfant de six ans dont on ne s’occupe qu’éventuellement ?

L’assistante sociale. Est d’accord. Est tout à fait d’accord. Sur le terrain, oui, évidemment. C’est plus compliqué que sur le papier. Mais on lui a bien dit. Chacun son métier. Alors elle répond, je comprends. Et serre sa main.

Vous comprenez, mais je fais quoi ?

Veillez à ce que Fanny soit là, tous les jours à l’école. Propre et plutôt bien. Et tenez-moi au courant si elle s’absente ou si elle n’a pas l’air bien.

Et c’est tout, on ne fait rien de plus ?

Madame, que voulez-vous faire d’autre ? On essaie de maintenir la situation. Déjà.

Elle s’entend parler et a horreur de ce qu’elle dit. Horreur. De cette résignation. De cet immobilisme. Elle aimerait tout faire péter. Prendre le dossier. Taper à la porte de son chef. Demander qu’on retire la garde à cette mère. Qu’on place Fanny Moineau dans une famille d’accueil aimante. Qu’on lui donne une chance. Une mère. Et même, un père. Qui travaillent. Qui cuisinent. Qui jouent avec leurs enfants. Qui viennent les chercher à l’école. Et. Et. Et.

Un monde qui n’existe pas. Une solution qui n’existe pas.

Fanny Moineau. Accompagnée de son assistante sociale. Est rentrée à la maison.

Et la maman de Fanny. Était à la maison. Ah, et bien, c’est pas mal que je vous croise. Je n’ai pas pu venir au rendez-vous. Très mal à la tête. Vous ne pouvez pas imaginer. Elle se rassied.

Vous auriez pu m’appeler. Je me suis déplacée jusqu’à l’école. Pour vous.

Ah non, pas pour moi. Pour la maîtresse. J’ai pas pensé à appeler. Très mal à la tête. Bon, vous lui avez expliqué, à la maîtresse ? Elle va faire avec ? Parce que moi, je vais pas pouvoir continuer comme ça. Ses coups de téléphone, dès que ma fille est en retard. Ou se fait conduire par la voisine. Ça va pas. Faut qu’elle se détende, quand-même. Comment elle fait avec les gosses qui prennent des coups ? Elle appelle la police, direct ?

La maman rigole. Se trouve drôle. L’assistante sociale est fatiguée. Tout à coup. Fatiguée de tout ça.

La mère arrête de rire. C’est bon, je ferai en sorte que ma gamine soit à l’heure à son cours de bricolage.

La mère a l’humeur joyeuse. Quand elle a mal à la tête.

Mais. Vous lui avez exposé la situation ? Elle sait ?

Elle sait quoi, au juste ? L’assistante sociale se demande ce que la mère entend par là. Elle a envie de le lui demander. Mais se tait. Elle sait quoi ? Qu’avec elle, il faut faire avec ? Que les choses sont comme ça ?

Et, à sa grande surprise, la mère lui explique.

Vous dîtes plus rien. Quand je dis, elle sait, je veux dire, elle sait que je suis seule ? Que son père nous a abandonnées ? Que je ne travaille plus ? Et que j’ai un bébé ? Voilà… Elle sait que, pour moi, la situation n’est pas facile et qu’elle doit s’adapter ?

L’assistante sociale a eu sa réponse.

S’adapter. Il faut s’adapter ?

Fanny n’a pas beaucoup aimé les vacances de Noël. Comme sa maman était fatiguée et qu’elle voulait bien récupérer avec son copain, il avait été décidé que Fanny passerait les vacances chez son père. Ce dernier, au téléphone, avait dit. Comme tu veux. De toute façon, c’est toi qui décides. C’est toi la mère. Et la mère avait, tout d’un coup, trouvé essentiel que sa fille passe du temps avec son père.

Il n’avait pas pu venir la chercher. Plus de voiture. Un souci. Une histoire bête de permis. La mère n’avait pas posé plus de questions. Mets-la dans un train direct, je la récupère à l’arrivée.

Le matin du départ, la mère n’était pas d’humeur. Elle sonna chez la voisine, qui faisait des biscuits de Noël pour ses petits-enfants. Fanny, qui était sur le palier, sentit l’odeur de la cannelle et du chocolat. Elle pensa. Vaguement. Qu’elle aimerait bien passer les vacances chez la voisine. La mère s’appuya au chambranle de la porte. Bonjour. Ce deuxième gamin, c’est un calvaire pour moi. Qu’est-ce que c’est lourd. Je suis nettement plus fatiguée que la première fois. J’en ferai pas quatre, je vous l’dis. Elle soupire. Met un pied dans l’appartement. Je peux ? Il faut que je m’asseye. Elle s’assied. Dans la cuisine. Fanny, derrière, reste sur le palier. La voisine se frotte les mains à son tablier. Elle est agacée par cette dame. Elle est agacée. Mais c’est un matin de fin décembre. Avec une lumière très douce dans la cuisine. Avec un ciel bleu, particulièrement clair, derrière les rideaux en dentelles. Ce soir, sa fille arrive, accompagnée de son mari et de leurs trois enfants. Elle ne les a pas vu depuis neuf mois. Et elle a hâte. Le sapin attend dans le salon d’être décoré. La cuisine sent bon. Le café du matin et la confection des biscuits. Alors, dans cette lumière douce. Elle oublie son agacement. Et écoute cette voisine. Qui. Les jours de pluie. La rend dingue.

Écoutez. Vous pourriez pas conduire ma petite à la gare, à midi ? Elle va passer les vacances chez son père, là-haut. Et moi, j’ai pas de voiture. Vous le savez, j’en ai jamais eue. Il est parti avec, lui. Alors c’est compliqué pour moi, le bus, marcher. Avec la poussette. Et tout. Vous pourriez ? J’ai déjà acheté son billet. Évidemment. Vous pensez bien. Vous n’auriez qu’à la conduire sur le quai, peut-être attendre le train avec elle, lui montrer où s’asseoir. C’est un direct. Son père la récupère au terminus. Elle en a pour trois petites heures. Je vais lui préparer son sac. Des habits. Et quelque chose pour qu’elle s’occupe dans le train. Et un truc à manger. Oui. Seriez d’accord ? Vous me rendriez un sacré service. Mon copain bosse encore aujourd’hui. Il a pas congé. Alors je me retrouve seule avec le bébé et c’est pas facile de tout gérer. Vous comprenez ?

La voisine ne soupire même pas. Lève les yeux sur son horloge. Il est neuf heures. Elle lui répond d’accord. A quelle heure est le train ? La mère lui tend le billet, qu’elle avait dans la main. 12h13. Je l’attends sur le palier à 11h30. D’accord. Merci beaucoup. Heureusement que je trouve de l’aide chez vous. Si je devais demander à ma mère, là. Ce serait un drame. Si vous saviez, elle fait un drame de tout. Elle comprend pas que je bosse plus. Mais seule, avec deux enfants à charge et un copain qui a des horaires irréguliers. Qu’est-ce que vous voulez. Et elle comprend pas non plus que je me marie pas. Mais bon. Conflit de générations, hein ? Si elle croit qu’elle était mieux que moi.

La voisine n’écoute même plus. Elle reprend la plaque de beurre, qu’elle avait posée sur la table. Je dois continuer mes biscuits. Ma fille arrive ce soir. Ouais, ouais, je vous laisse. De toute façon, j’ai beaucoup de choses à faire de mon côté. Si Fanny est prête avant, je vous l’envoie. Comme ça, on est tranquille.

Pas le temps de répondre, la mère s’est déjà levée. A déjà passé la porte. Et claqué la sienne. Suivie de Fanny, qui a tout écouté.

Alors, Fanny se dépêche de faire son sac. Elle a très envie d’aller plus tôt chez la voisine. De s’asseoir à la table de sa cuisine. De boire un choco-ovo, comme d’habitude et d’écouter parler cette gentille dame. Peut-être même la laissera-t-elle goûter aux biscuits ? Fanny choisit ses livres préférés. Elle n’en a pas beaucoup. La plupart sont des livres que l’assistante sociale lui a offerts. Ils sont un peu vieux. Elle prend aussi deux peluches. Sa mère sort des vêtements de son armoire, les glisse aussi dans sa petite valise rose à roulette. Un cadeau de la grand-mère. Pour venir passer des week-end chez elle. Cela ne s’est encore jamais fait. Puis, la mère lui fait des sandwichs à la confiture. Il n’y a rien d’autres dans le frigo. Il faudra faire des courses. Deux sandwichs à la confiture, dans un petit sachet en plastique. Sa gourde d’eau. Tout ça rangé dans son sac à dos.

Fanny est chargée. Une valise à roulette. Un sac à dos. Sa veste d’hiver. Son écharpe. Ses gants. Sa mère la regarde. Et après, on dit que je la gâte pas, cette gosse. T’es toute belle et toute équipée, ma fille. Fanny sourit. Pour le toute belle. Elle saute doucement au cou de sa mère. Qui, par réflexe, lui dit aïe. Mais Fanny insiste. La serre dans ses bras. Et l’embrasse. Elle part. Elle prend le train. C’est loin. De sa maison. De sa maman. Ca la rend triste. Maman, c’est long les vacances ? Sa mère s’adoucit. Deux semaines, ma Fanny.Profite de ton père.

Mais deux semaines, c’est long ?

Mais non. La mère l’embrasse, puis se rappelle. Elle lâche sa fille. Le papier de l’assistante sociale ! Le papier qui autorise sa fille à voyager avec son père. J’allais l’oublier ! Tiens. Elle tend une enveloppe à Fanny. Garde ça précieusement dans ton sac. Et dis à ton père que tu as le papier. Comme ça, si on lui demande, il sait. D’accord. Fanny s’en moque du papier. Elle aimerait encore être dans les bras de sa maman. Mais c’est fini. Allez, ma fille, file chez la voisine et sois sage. Bonnes vacances. Ah et oui, joyeux Noël !

Chez la voisine, Fanny se hisse à la table de la cuisine. Elle aime cette cuisine. C’est la même que chez sa maman. Mais il faut le dire. En mieux. Tout est rangé et propre. Fanny aime quand tout est rangé.

Enlève ta veste, va ! Tes gants, ton écharpe. On part dans plus d’une heure ! Tu vas m’aider et goûter mes biscuits, d’accord. Fanny n’attendait rien de mieux. D’accord. Elle sourit. Alors, ces vacances, tu es contente ? Fanny aime sa voisine. Elle lui répond, doucement. Non. Pas très contente. J’aimerais que l’école recommence. Mais l’école a fini hier, ma fille. Les vacances, c’est chouette, non ? Et tu vas revoir ton papa ! Mon papa, je lui ai plus parlé depuis qu’il est parti. Que la semaine dernière, quand il a téléphoné, Maman me l’a passé. J’ai reconnu un peu sa voix. Il m’a dit qu’il avait une jolie maison. Mais je veux pas. Je veux rester ici. Et aller à l’école. La voisine lui caresse la joue et fait exprès d’y laisser un peu de farine. Fanny se regarde dans la porte du four et rigole. On va aller un peu plus tôt à la gare et je vais voir comment faire. Tu ne vas pas voyager seule. Fanny ne comprend pas bien. Mais elle répond. J’ai déjà pris le tram toute seule. Quatre arrêts. Je les ai comptés.

Là, ma Fanny, ce sera un peu plus long. Tu auras le temps de lire et de manger. Ta maman t’a fait un pic-nic ? Oui, des sandwichs de confiture. La voisine soupire. De confiture ? Attends, ce sera ton dessert. Tu aimes le jambon ? Je vais t’en faire un au jambon, aussi. Fanny répond. Miam ! Et rigole.

Pour le reste, la voisine ne sait pas que répondre. Évidemment, elle trouve curieux d’envoyer sa fille comme ça, à 800 km, toute seule, chez un père qui a démissionné et qui n’a plus parlé à cette fillette depuis des lustres. Elle trouve curieux mais se retient. Pas ses affaires. Elle s’en mêle déjà bien assez souvent. Et le paie suffisamment cher. Elle regarde par la fenêtre. Et l’espace d’une seconde, se surprend à penser. Cette mère est folle. Ca ne lui traverse que l’esprit. Mais elle le pense. Cette mère est folle. Et elle retourne à ses biscuits.

L’heure du départ approche. Elle vérifie que le four est éteint, que le glaçage prend bien. Elle va chercher son manteau. Aide la petite à mettre ses gants, ses bottes, son écharpe. Plus elle y pense, plus elle s’inquiète. Finalement, a-t-on le droit de déposer une enfant dans le train et de la laisser voyager seule ? Elle ne s’est jamais posé la question.

Elle décide de prendre la voiture. Elle sent bon, ta voiture. Fanny sourit. Elle aime beaucoup sa voisine. Elle oublie le départ. Le voyage. Tout cet inconnu qui l’attend. Elle regarde par la fenêtre. Il y a un peu de neige par terre. Elle irait bien au parc. Elle souffle sur la vitre. Y plaque son nez. Regarde le motif imprimé. Et rigole.

Je t’aime bien, petite Fanny.

La gare. Un samedi matin. Premier jour des vacances de Noël. Les passagers en partance s’activent. Ceux qui arrivent cherchent du regard un visage connu. Se dressent sur la pointe des pieds. Sortent leur téléphone portable. Pianotent. Appellent. L’atmosphère est chaleureuse. Il y a des décorations de Noël, le marchand de marrons. Quelques stands spécialement ouverts pour les fêtes. Fanny serre la main de sa voisine. A un peu peur de ce monde, de ce bruit. La vieille dame lui a pris sa valise à roulettes. Elles marchent toutes les deux en direction du tableau d’affichage. Elles ont le temps, elles sont en avance. La voisine préfère ça.

Quai numéro 11. Tout au fond. On y va. Elles prennent l’escalator. Puis la voisine veut à nouveau consulter le tableau d’affichage. Attends, on va vérifier si ton train est direct, Fanny. Elles lèvent toutes deux les yeux. Fanny voit plein de lettres, de chiffres, qui tournent et qui tournent. Oui, ton train est direct. Ça, c’est très bien. Cela signifie que je vais t’asseoir, d’accord, et que tu ne te lèveras pour sortir qu’au moment où le train s’arrêtera. Ce sera après un long moment. D’accord ?

D’accord.

Mais je pourrai me lever pour faire pipi ?

Oui. C’est tout. Tu ne partiras avec personne. Tu attendras l’arrêt du train et tu descendras. Tu verras sûrement ton papa par la fenêtre et tu le rejoindras.

Et si je le reconnais pas ?

La voisine sourit. Tu le reconnaîtras.

Je sais pas. J’arrive plus à le dessiner, tu sais.

Tu le reconnaîtras.

La voisine est triste. Mais doit continuer à réfléchir. Si le train est direct, elle pourrait aussi expliquer la situation à un contrôleur. Mais si la situation n’est pas légale et que, par sa faute, Fanny se retrouve à un poste de police ? Ce sera de nouveau le bazar. Elle connaît tout ça, maintenant. Elle veut éviter les drames.

Le train est déjà là. Elles y montent toutes les deux.

Si tu veux, tu peux venir avec moi, tu sais. Je crois que papa a une grande maison.

Ma chérie. Demain c’est Noël et ma fille vient me voir avec son mari et ses enfants. Si je ne suis pas là, elle risque d’être triste. Tu comprends ?

Fanny répond que oui.

Voilà ton siège.

Un homme est déjà installé en face. Il a sorti un magazine de sport et une bouteille d’eau. Il a l’air gentil. Il doit avoir entre vingt et trente ans. La voisine se lance.

Bonjour, Monsieur. Excusez-moi de vous déranger.

Bonjour. Vous ne me dérangez pas. Il enlève un écouteur de son oreille.

Voilà, cette petite fille va voyager seule. Elle est âgée de six ans et demi. Son papa la réceptionnera à l’arrivée. Bon, seriez-vous d’accord pour voyager avec elle ? Je pense que cela lui éviterait quelques ennuis.

Le jeune homme regarde la voisine. Fanny. Fanny lui sourit. Je suis Fanny. Bonjour. Et elle, c’est ma voisine. Je vais chez mon papa.

Il se tait toujours. Surpris ? Hésitant ?

Il répond oui. Donnez-moi son billet, sa valise. Je vous donne mon numéro, si vous êtes en souci, appelez-moi. Et donnez-moi le vôtre, je vous enverrai un message pour vous avertir que son papa l’a bien récupérée.

La voisine soupire de soulagement.

Un type bien. Un type bien.

Elle sort son téléphone et ils procèdent à l’échange.

Fanny s’installe. Il s’appelle Benoît et il sent bon. Fanny sourit.

La voisine l’embrasse. Hésite puis serre la main du jeune homme. Elle a envie de tout lui expliquer. Mais elle lui dit juste. Merci. C’est si compliqué.

Il lui répond. De rien. Pour moi, ça ne change rien. Rien du tout.

La voisine s’en va.

Tu as pris des livres ?

Oui. De coloriages. Tu veux voir ?

Benoît veut bien voir. Et sans qu’ils ne s’en rendent compte. Le train commence à quitter la gare. Tout doucement, il prend de la vitesse. Sort de la ville. Se lance dans la campagne. Les champs. Les arbres. Et la neige.

La semaine chez son père ne s’est pas déroulée comme prévue. Mais qu’est-ce qui était prévu ? Fanny a découvert une nouvelle famille. Dans laquelle son papa joue le rôle de papa. Elle a trouvé ça très bizarre. Il y avait une autre maman. Qui avait deux autres enfants. Et un dans le ventre. Fanny s’est demandé où était sa place. Elle ne l’a pas trouvée. Elle n’a pas non plus aimé Noël. Elle n’a pas compris la fête. Ils étaient tous en pantoufles et pyjama autour d’un sapin. Elle avait un pyjama. Mais n’avait pas de pantoufles. Il y avait un cadeau pour elle. Elle a regardé les autres ouvrir les leurs. Ils en avaient plusieurs.

Fanny a trouvé cette fête très triste. Elle a réfléchi à ce qu’elle aurait vécu chez sa maman. Elle ne se souvenait plus du dernier Noël. Elle essaya de s’en souvenir, ferma les yeux très fort. Mais rien. Pas de souvenirs.

Le repas a duré longtemps. Les deux autres enfants ont joué entre eux. Elle est restée assise sur le canapé. Au moment d’aller se coucher, elle a entendu la dame dire à son papa. Elle est spéciale, quand-même, ta fille. Quel âge déjà ? Elle ne dit rien, reste en retrait. Ça va pas être simple.

Et elle a aussi entendu ce que son papa a répondu. T’inquiète, va ! Elle viendra pas souvent, à mon avis. C’est loin et, tu sais, j’ai pas de contact avec elle. C’est pas la même relation, qu’entre une mère et son gosse. C’est-à-dire, je l’aime bien cette gamine. Mais en quittant sa mère, je l’ai quittée aussi. C’est pas une semaine ici et une là qui me donnera une place dans sa vie. C’est comme ça, j’ai fait un choix.

Fanny a tout entendu.

Et c’est pour cette raison que, le lendemain, elle a demandé à partir. Au bout d’une semaine. Et non deux. Parce qu’il avait fait un choix. Et que c’était comme ça.

On a modifié la date du billet. Et avancé le retour.

Fanny Moineau est rentrée à la maison avec une semaine d’avance. Et ça n’a arrangé personne. Il faut dire que la mère ne s’y attendait pas. Avec son copain qui n’avait pas pris de vacances et elle qui était toujours fatiguée, que faire d’une petite quand il n’y a pas l’école ?

La mère s’est sentie désemparée. Ça lui a fait penser aux vacances d’été. Deux longs mois à occuper. Depuis que Fanny pouvait aller à la crèche, la mère redoutait ces longues périodes de vacances. Elle le disait. Je suis pas faite pour m’occuper comme ça d’enfants. Alors, elle anticipait et cherchait des solutions pas trop chères. Souvent, elle finissait par confier son désarroi à l’assistante sociale. Qui prenait les choses en mains. Et sauvait Fanny Moineau du canapé et de la télévision.

Fanny Moineau fait donc partie de ces enfants qui n’ont jamais fait un puzzle avec leurs parents. Qui n’ont jamais cuit de biscuits avec eux. Visité un zoo. Assisté à un spectacle de marionnettes.

Fanny Moineau fait partie de ces enfants nés peut-être par amour. Mais à qui on demande, ensuite, de grandir en se débrouillant. Ne pas déranger. Le moins possible. Ne pas perturber la vie tranquille de ces parents. De ces parents. Devenus parents à cause de l’arrivée de ces enfants. Des parents qui soupirent aux réunions. Aux rendez-vous. Aux contraintes. Juste un peu plus qu’un autre. Un autre qui quoi ? Qui aime ?

C’est quoi, aimer son enfant ?

Et. Comment ne pas aimer son enfant ? Qu’on a porté. Senti grandir. Bouger. Qui a été, l’espace d’un moment, une partie de notre corps. De nous.

Une sorte de greffe de toi et moi. Accrochée dans mon ventre. Avec un cœur qui bat. Comment ne pas aimer ? Comment ne pas vouloir lui offrir le meilleur ? Comment oser soupirer ? Montrer cette indifférence ? Cette lassitude face à ce qu’il faut faire pour que ?

Fanny Moineau a passé la seconde semaine de ses vacances devant la télévision. Sa mère lui a dit. Il y a plein de dessins animés et de films de Noël. Regarde. Moi, ma fille, je suis fatiguée. Je dors pas la nuit. J’ai besoin de repos. Je ne peux pas tout le temps être à disposition pour les autres. Alors tu t’occupes. Fanny a demandé pourquoi il n’y avait pas de sapin. Chez papa, il y en avait un. Sa mère a répondu. Eh ben ici, c’est comme ça. Fanny a senti que sa maman s’énervait. Elle a vu dans ses yeux quelque chose qui lui faisait peur. Sa mère a continué. T’aurais pas du être là. Tu m’expliques à quoi aurait servi le sapin pour moi toute seule ? Réfléchis. Et juste quand tu serais rentrée, tu serais retournée à l’école. Tu m’expliques à quoi il aurait servi ? Fanny, sérieusement. Sérieusement. Fous-moi la paix.

Fanny a compris que ce n’était pas gentil. Elle a compris que sa maman pouvait ne pas être gentille. Parce qu’elle pouvait ne pas l’aimer. Elle s’est enfoncée dans le canapé. A pris la télécommande. Et plongé dans l’Age de Glace. Qu’elle connaissait par cœur. Mais qui la faisait rire.

Les vacances ont été très longues pour Fanny Moineau. Et éprouvantes.

A la rentrée, sa maîtresse l’a trouvée plus triste et renfermée que d’habitude. Elle lui a dit. À 11h30, viens me voir à mon bureau.

Fanny est venue. La maîtresse a voulu qu’elle lui raconte ses vacances. Fanny l’a fait. De nouveau, la maîtresse s’est sentie investie. Malgré elle. Malgré les événements précédents. Investie. Très investie. Je ne peux pas la laisser comme ça, cette gamine. Elle s’est dit. En la regardant. En observant les petits cernes bleus sous les yeux de cette petite fille. A six ans et demi, on ne devrait pas avoir de cernes après les vacances de Noël.

De nouveau, la maîtresse s’est dit. Fanny est malheureuse.

N’y allons pas par quatre chemins. Ne compliquons pas le raisonnement. Rendons-nous à l’évidence. Fanny est malheureuse. Et c’est une raison suffisante pour faire quelque chose.

Je vais écrire dans ton carnet que j’aimerais parler à ta maman au plus vite. La maîtresse a pris le carnet de Fanny, rangé dans son sac. Je crois pas que maman pourra. Elle est très fatiguée et ça va encore l’énerver. C’est à cause des vacances que tu veux lui parler, maîtresse ? Si c’est ça, tu sais. J’aurais pas du être là. C’est pour ça. C’est pas sa faute.

La maîtresse l’a regardée très fort. Fanny. Je dois lui parler. De quelque chose qui concerne les grandes personnes. D’accord ? Tu es une petite fille. Une petite fille.

Fanny Moineau n’a pas tout compris. Mais quand la maîtresse lui a dit qu’elle était une petite fille. Comme ça. Pour rien. Elle s’est mise à pleurer. A pleurer. La maîtresse l’a prise dans les bras. Et Fanny a continué de pleurer. Elle a appuyé sa tête contre l’épaule de sa maîtresse. Et lui a dit. Maîtresse, je crois que je suis triste.

On peut croire qu’on est triste. À six ans et demi ?

La maîtresse perd un peu pied. Elle regarde cette petite fille par la fenêtre. Qui traverse la cour pour rejoindre la cantine. Qui s’accroupit pour rattacher son lacet. Se frotte le nez avec le bout de sa manche. Ou peut-être ses yeux. Se relève.

La maîtresse ne peut pas s’empêcher de se projeter. Lorsqu’elle était en formation, on lui avait dit. C’est incontournable. Dans certaines situations, vous vous projetterez. Et c’est là que, peut-être vous aurez besoin d’en parler. A un ami. A un proche. Ou alors, vous participerez à une supervision. C’est dans ce genre de situation que la supervision peut être vraiment nécessaire. En parler, à des interlocuteurs neutres, et recevoir leurs impressions. En sortir avec du recul. Prendre du recul. La maîtresse sourit doucement. Elle se rend compte que c’est très joli. Ces quelques dispositions mises en place pour gérer presque toutes les situations. Elle se rend compte que dans son métier, on ne peut pas mettre sur pause. Prendre du recul. Revenir. Et résoudre. Elle se rend compte que les sentiments sont incontournables. Chères et chers étudiant-es, vous vous lancez dans un métier de l’humain. Elle avait rigolé. Et trouvé le cliché. Tellement cliché.

Elle reconnaît qu’elle se projette. La maîtresse a un petit garçon de deux ans et demi. Elle se souvient de sa grossesse. Et de la naissance. Elle se souvient des premières échographies, de l’attente du cœur qui bat. Du bruit. Du soulagement. Elle se souvient qu’avec son mari, ils s’étaient demandé. Tu crois que c’est déjà de l’amour, d’attendre le son de son cœur qui bat ? Elle s’était dit. C’est de l’amour. Mais encore à l’état embryonnaire. Et c’était vrai. Elle avait vu grandir son amour, à mesure que grandissait cette petite chose dans son ventre. Elle avait attendu les premiers mouvements. Des gargouillis. Des bulles. Elle avait trouvé ça merveilleux. Elle s’était dit. Il est vivant. Elle le rapportait à chaque fois à son mari. A n’importe quel moment de la journée. Elle l’appelait. Lui écrivait. Il est vivant. Je le sens. Et ils étaient heureux de cette nouvelle. L’amour d’un père et d’une mère. Et puis, il avait encore grandi. Et elle l’avait senti bougé. Bougé. Des coups. Des mouvements. Le hoquet. Et pas seulement senti. Vu aussi. Son ventre qui bouge. Mais pas par elle. Par lui. Par ce petit être.

La petite greffe. De toi et moi. En moi. Son corps à elle était devenu autre chose. Avait changé pour toujours. Il n’était plus seulement son corps. Mais aussi, un peu le sien. C’est-à-dire. Il y mettait du sien. Sa tête, ses jambes. Ses bras. Elle ne se sentait plus seulement elle. Et, à partir de cette sensation, elle avait été convaincue de l’aimer. De l’aimer. De l’aimer. Et de l’aimer.

Elle repensait à cela. A cet embryon d’amour devenu immense. Irremplaçable. Vital. Essentiel. Et elle sentit une larme couler le long de sa joue. Quel amour pour cette petite fille ? Qu’a ressenti sa maman pour elle ? Son papa ? Peut-on vivre la paternité autrement ?

Donner naissance. Rationnellement. C’est faire l’amour. Et assumer les conséquences. Quelques neuf mois plus tard.

La maîtresse s’appuie au rebord de la vitre. Et se demande. Vraiment. Pourquoi fait-on des enfants ?

Elle-même ne savait pas pourquoi ils l’avaient fait. Car elle ne savait pas que cet amour incroyable existait. Aujourd’hui. Oui. Mais avant non. Donc. Ça n’est pas par recherche de cet amour. C’est autre chose.

Pourquoi fait-on des enfants ?

Et cette mère, là, pourquoi en fait-elle un, et encore un autre ?

La maîtresse se sentit très dure. Très critique.

Mais juste.

Juste.

La mère ne répondit pas à la demande de rendez-vous. La maîtresse laissa passer une semaine. Puis récrit un nouveau mot dans le carnet. Sans nouvelle de votre part, je me permettrai de vous téléphoner.

Sans nouvelle de sa part, elle se permit de l’appeler. Un matin, à 11h30. Le oui de la mère, au bout du fil, s’accompagna d’un soupir. Madame, bonjour. Je suis l’enseignante de Fanny. Elle ne lui demanda pas comment elle allait. Au-dessus de ses forces. Pas envie. Avez-vous lu mes demandes de rendez-vous ? Oui. Je les ai lues. Mais, écoutez, vous me fatiguez. J’ai demandé à Fanny ce qu’elle avait fait. Elle m’a dit. Rien. Donc, vous voulez me parlez des vacances de Noël ? Vous voulez me faire part de votre jugement quant à ma gestion des vacances de Noël ? Vous vous prenez pour qui ? Qu’est-ce que vous cherchez à faire ?

Non, madame. Vous n’y êtes pas. En aucun cas, je ne veux vous juger. Je veux que nous discutions de votre fille. Je passe du temps avec elle. Elle est à l’école six heures par jour, quatre jours par semaine. Et j’ai remarqué qu’au retour des vacances, elle n’avait pas l’air bien. Alors, je voulais avoir votre opinion là-dessus. Pour que nous trouvions des solutions ensemble. Pour que votre fille soit bien.

Excusez-moi, mais vous vous mêlez de quoi ? Si ma fille ne sourit pas à l’école, c’est votre affaire. Durant ces heures-là, elle est à vous. Qu’est-ce que j’y peux si l’école ne la rend pas heureuse ? Occupez-vous mieux d’elle. Vous voulez que je me déplace pour que nous discutions du manque de sourire de ma fille en classe ? J’ai d’autres choses à faire, moi, Madame. Et vous feriez mieux de vous remettre un peu en question. Au lieu de vous acharner sur moi. Je commence à en avoir marre.

La maîtresse ne sut quoi répondre. Elle aurait voulu dire. Presque crier. Mais c’est votre fille. Mais elle n’osa pas. Ne pas entrer dans le jugement.

Elle comprit qu’elle n’y arriverait pas. Qu’elle voulait changer cette maman mais que cette maman ne changerait jamais.

Que. Donc. Cette petite fille serait toujours triste ?

Elle finit par répondre. C’est entendu. Et la mère raccrocha.

Sabrina et son mari avaient décidé de mettre toutes les chances de leur côté. Une entreprise difficile. Ils en étaient conscients. Et redoutaient quelque part de s’y lancer. Mais la décision avait été prise. Ils s’y tiendraient.

Ils en parlèrent à son médecin. Demandèrent des explications. Cherchèrent des témoignages. Lurent des brochures. Se préparèrent.

Un jour. Sabrina et son mari seraient peut-être parents. Peut-être des bons parents. Avec ce potentiel d’embryon d’amour.

Peut-être. Qu’avec un coup de pouce pour le coup d’amour.

Plus vraiment de coup du hasard. Mais enfin une vie dans ce ventre.

Alors peut-être que ça n’est. Ni uniquement de l’amour. Ni uniquement le hasard d’une rencontre biologique improbable. Peut-être que c’est un peu des deux.

Et que ça n’est pas donné à tout le monde.

Peut-être.

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