Trois frères

Travaillez, prenez de la peine:
C’est le fonds qui manque le moins…

Les fils du laboureur écoutèrent
la leçon que leur donnait leur père
et comme l’époque était à la promotion sociale,
de fils de paysan,
ils se firent artisans.

Le premier, tout petit, avait vu La Ruée vers l’or, et lu, plus tard des livres de Jack London et Robert Stevenson. Et déjà il savait qu’un jour il répondrait à l’appel du large. Il savait aussi que de nos jours les prospecteurs solitaires ne font plus recette, qu’il ne reste plus le moindre recoin de planète à découvrir, que même le silence éternel des espaces infinis n’est plus si angoissant, maintenant qu’y chuchotent les bruissements des satellites et autres aéronefs. Il savait, en un mot, qu’il lui fallait chercher ailleurs.

Alors, un jour qu’il était la demie,
il ne fit ni une ni deux,
et s’en fut de par le monde,
chercher midi à quatorze heures.

Et comme il n’était pas homme à faire les choses à moitié, il en fit son métier. Comme il était doué, et qu’il avait la vocation, savants et spécialistes, philosophes érudits, technocrates, ministres et présidents, financiers et savetiers… et même des archevêques, en appelèrent à son art, réclamèrent ses talents.

Il savait bien que tout est dans tout et réciproquement, alors il fallait voir comme il multipliait les causes pour mieux embrouiller les effets – à moins que ce ne fût l’inverse. Il fallait l’entendre semer le doute pour récolter l’admiration unanime des friands d’incertain. Il remettait du désordre partout où il arrivait. Car «chercher toujours sans trouver jamais» est la règle d’or du chercheur de midi à quatorze heures. Cette morale-là ne souffre pas l’exception. Sous peine de voir s’effondrer les colonnes du temps.

Aussi curieux que cela paraisse, il exerçait un métier plein de rigueur, et donc de dangers pour qui ne respecte pas les trois piliers de la sagesse du temps:

  • avant l’heure, ce n’est pas l’heure, après l’heure, ce n’est plus l’heure;
  • chacune blesse, la dernière tue; et surtout,
  • même une pendule arrêtée à raison deux fois par jour…

… ce qui laisse quelque espoir au chercheur de midi à quatorze heures, mais aucun aux ouvriers de la vingt-cinquième.

Notre homme, qui n’était pas fou, respectait le code et avait de la conscience professionnelle, aussi il cherchait toujours sans jamais trouver. Ce qui mettait son âme à l’abri de la ruine, et sa bourse aussi.

Tout de même, sur la fin de ses jours, il en vint à se demander si, à force de chercher midi à quatorze heures, il ne risquait pas de ne plus voir midi qu’à sa porte.

*

Le second fils – et, par le fait, frère du précédent – était dessinateur. Un jour, il trouva trop étroit l’espace de son bureau d’études. Trop étroit et trop froid… Et trop rectangulaire aussi. Les équerres et les règles y dessinaient des schémas d’ouvrages parallélépipédiques à l’excès. Il rêvait, lui, de trajectoires plus courbes, plus sinueuses, d’orbes et d’ellipses, de paraboles sensuelles et d’hyperboles à vous donner le vertige. Alors il plaqua tout, et s’en fut tirer des plans sur la comète.

Mais on ne tire pas comme cela, du jour au lendemain, des plans sur la comète: il faut auparavant passer par un apprentissage fort long, et difficile aussi. Sa vie en fut changée. Pour réussir dans ce métier-là, il faut à la précision et à la méticulosité ajouter du rêve et de la virtuosité, et jouer du compas avec la même aisance et la dextérité dont d’autres font preuve à jouer du couteau ou de la clarinette. Comme il était doué, dès son premier essai, il réussit, sans trembler ni défaillir, à tirer sur la comète, et d’une main de maître, les plans d’un château en Espagne. Pour un apprenti, voilà un coup de maître, dirent ses compagnons; et ils l’encouragèrent: nous t’enseignerons du métier les ficelles et aussi les secrets…

  • Sache d’abord que les comètes sont des êtres sensibles, au corps gracile et à l’âme tendre. Si leur chevelure est de lumière, leur habit est de glace. Non par froideur ou par indifférence, mais pour qu’elles puissent, sans dommage ni angoisse, franchir le silence éternel des espaces infinis (on ne s’en lasse pas!). Il faut être, avec elles, plein de tact et d’égards, de prévenance même. Garde toi donc des plans tirés par les cheveux. Elles n’aiment pas ça du tout, ça les rend acariâtres, tu pourrais t’y brûler les doigts.
  • Tu dois savoir ensuite qu’il faut être attentif. La majesté des comètes n’a d’égale que leur fragilité. Si tu vois un jour une comète filer du mauvais coton, ne la laisse pas en plan. Prodigues lui les soins les plus délicats, et surtout laisse la poursuivre sa course, elle reviendra. Elles reviennent toujours. Les comètes sont coquettes et sociables. Elles aiment la compagnie et que l’on tire sur elles les plans les plus élégants.
  • Enfin, il ne faut pas confondre et mélanger les genres. Tirer des plans – fut-ce sur la comète – n’a rien à voir avec tirer les cartes. La carte n’est pas le territoire, disent les géographes, les géomètres et les philosophes: la représentation, pas plus que le symbole, n’est la chose. Nous disons, nous, que la carte n’est pas non plus le plan, et que faire des plans n’est pas répéter bêtement ce que l’on a déjà vu. Nous faisons des projets insensés, qui ne se mettent pas en carte, comme les prostituées, les assurés sociaux et les chemins vicinaux. Dirent-ils.

Il vint un jour où orbes, ellipses, révolutions sidérales ou synodiques, paraboles et hyperboles à vous couper le souffle n’eurent plus de secrets pour lui. Il sentit alors croître en son coeur une étrange nostalgie orthogonale pour les parallélépipèdes rectangles de ses débuts. Il comprit qu’avant de tirer son dernier plan en forme de révérence, il devait accomplir un ultime ouvrage. Alors, plus loin encore, il s’en fut résoudre la quadrature du cercle.

*

Quant à notre troisième homme – frère des précédents et fils du laboureur – il était metteur de points sur les i. Dans une fabrique de livres. Une usine ultramoderne dont les ingénieurs avaient calculé que la pose manuelle des i pouvait être une source d’économies et se révéler rentable, tout bien considéré. En effet, les points d’i mécaniques, dont le réglage exige une grande précision, coûtaient très cher en automates fort compliqués mis au point par des spécialistes hautement qualifiés aux salaires mirobolants. En outre, selon les psychologues de la maison, la méthode artisanale ajoutait au produit une touche d’archaïsme qui atténuait la froideur de sa conception industrielle et rappelait au client, le lecteur, ses racines scriptes et cursives, l’élégance des déliés et la rondeur des pleins de son enfance, en un mot, sinon le luxe, du moins le calme et la volupté du giron maternel.

Notre homme, donc, avait du savoir faire et de la dextérité, comme si, quelque part dans son esprit, dans son bras ou peut-être sa main, un fil à plomb caché, une équerre invisible guidaient en secret la pointe de son crayon: il fallait voir avec quel aplomb il vous mettait les points sur les i.

A vrai dire, ses points n’étaient pas parfaitement ponctuels – ils eussent été invisibles à l’oeil nu – ni ronds, comme les points mécaniques qui sont, à y regarder de plus près de petits cercles et, à ce titre, ne méritent point le nom de point Non, ses points étaient tous un peu irréguliers, tous singuliers et différents, et par là même ils s’enrichissaient les uns les autres. Et tout cela leur conférait une authenticité, auxquelles ne pouvait prétendre nul point mécanique Cette irrégularité fondait en quelque sorte leur légitimité. En faisait de bons points. Cette incessante mise au point, travail de précision s’il en est, était un combat de tous les jours contre l’uniformité – dont on sait qu’elle engendra un jour l’ennui – et contre l’esprit de simplification qui prétend qu’un point n’est rien qu’un point. Il pensait, au contraire, faire tenir en équilibre sur chaque i tout un univers potentiel et ponctuel, convaincu qu’un point c’est tout.

Il ne se faisait guère de souci pour l’avenir. Il se doutait bien que la course au rendement abolirait un jour son métier. Mais en homme avisé, il avait pris ses précautions et des cours du soir: maintenant, il savait aussi couper les cheveux en quatre.

*

Qu’importe la manière, après tout, ces trois frères savaient la fin de la fable:
…le père fut sage
De leur montrer avant sa mort,
Que le travail est un trésor.

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