Notre commando de guérilla urbaine avait un rôle crucial à jouer. L’idée était d’attaquer de l’intérieur même de San Salvador, lorsque le gros des troupes du Frente Farabundo Marti de Liberación Nacional donnerait l’assaut à la capitale. Notre victoire se rapprochait et nous allions enfin rendre ses droits et sa liberté au peuple du Salvador. La plus grande partie du pays se trouvait déjà sous notre contrôle et les forces régulières s’étaient recroquevillées autour de leurs dernières positions, à bout d’espoir et de munitions. La répression du gouvernement n’en devenait que plus féroce. Les tortures et les exécutions sommaires, bien qu’officiellement niées avec vigueur, rythmaient la vie quotidienne de San Salvador. Nos partisans, mais aussi de nombreux innocents dénoncés par erreur, par hasard, se retrouvaient, comme un enfer avant la mort, entre les mains de l’armée ou des escadrons de la mort. Chaque jour, la liste s’allongeait et tout le pays comptait un fils, une sœur, un père torturé ou disparu.

Mais nous étions là ; le vent de la liberté soufflait sur notre pays et rien ne pouvait nous arrêter. Le peuple allait bientôt renaître, libre et heureux ; nos guitares allaient, d’ici quelques semaines, d’ici quelques jours, chanter la douceur retrouvée jusque sur la Plaza Central. La Révolution comme sauveur de toute l’Amérique Latine.

C’est moi, Comandante Pedro, qui devait mener à bien cette partie importante et périlleuse de notre attaque. Je revenais d’une formation à Cuba et je savais clairement ce que j’avais à faire. Nous avions chargé deux ânes avec suffisamment d’armes légères, de grenades et d’explosifs pour raser une caserne. De nuit, nous nous sommes faufilés jusque dans un barrio du nord de San Salvador et nous nous sommes cachés dans un immeuble abandonné que l’on nous avait signalé.

Dès le lever du jour, ça a commencé à tirer. José, qui était de garde, les a vus arriver et nous avons sauté sur les fusils-mitrailleurs pour l’aider à les maintenir à distance. Ils n’étaient qu’une dizaine et pas très agressifs. Quelqu’un nous avait dénoncés – à coup sûr le gars discret et moustachu qui nous avait indiqué la planque – mais, apparemment, l’armée n’avait pas cru cet hijo de la gran puta. Par principe, ils avaient envoyé une petite escadrille pour contrôler l’information et là, ils se retrouvaient plutôt surpris. On avait de quoi s’en sortir. Pendant que José et Luis les arrosaient au gros calibre et à la grenade, nous sommes sortis par une fenêtre de derrière. Deux minutes après, les deux nous ont rejoints et nous nous sommes mis à courir, chacun de nous avec trente kilos d’explosifs et de munitions sur le dos. Le sac me sciait les épaules et me rebondissait dans les reins. Malgré la douleur, mon regard enregistrait la rue qui défilait. Je n’avais pas revu ce quartier depuis des années et j’étais terrifié de constater que la vie l’avait déserté. À travers les fenêtres éclatées, plus rien d’humain ne persistait. Ce n’était pas encore le Nord où les villages se résument à quelques ruines, mais j’en avais quand même les tripes qui se mettaient en boule.

Nous n’avons pas eu l’occasion de fuir par les arrière-cours ; un tank filait déjà sur nous et ça ferraillait sans répit. Un peu partout autour de nous, la poussière des impacts de projectile volait comme dans un carnaval de fous. Nous avons à peine eu le temps de nous coincer contre un mur qu’une explosion massive creusait un trou au beau milieu de la rue.

Un tank ! Cela signifiait non seulement la fin de notre commando mais aussi un échec quasiment assuré pour l’assaut général, dans trois jours. Nous avions fait sauter leurs réserves de carburant et il leur en restait à peine pour le transport des officiers. Tous les autres véhicules étaient en panne sèche. Nous avions des chevaux et ils étaient à pieds. La victoire nous appartenait. Mais là, un tank pointait son canon sur nous alors qu’il aurait dû être immobilisé dans sa caserne. Il n’y avait aucun doute possible : la CIA avait convaincu d’assez hautes autorités à la Maison Blanche pour qu’une livraison de carburant arrive au bon endroit, au bon moment. La balance s’inversait, truquée. C’était la fin. La nôtre. L’assaut. La liberté.

Nous étions couchés sur le sol, à peine protégés dans l’embrasure d’une porte. José a voulu se lever pour tirer. Une rafale l’a fauché en plein torse. En quelques minutes, nous nous sommes retrouvés encerclés par un mur d’uniformes qui braquaient leurs armes sur nous. J’ai dégoupillé une grenade pour régler l’affaire, mais ils m’ont immobilisé et elle a fini entre leurs mains. Le soleil, dans le matin, découpait des ombres franches. C’était la dernière fois que je le voyais.

– Ah ! Comandante ! Quel plaisir !

Et son poing est venu s’abattre sur l’hématome qui me gonflait déjà l’œil. Il avait une bague en forme d’aigle qui s’était plantée dans ma joue. Assis sur un tabouret, les mains attachées dans le dos, le fil d’acier tellement serré que je ne sentais plus mes doigts depuis longtemps, j’ai tout de suite deviné que l’interrogatoire sérieux venait de commencer. Les coups précédents, c’était juste un caporal qui se défoulait. Le sang me glissait le long du cou et se coagulait sur mon t-shirt.

Le gars qui venait de me saluer ressemblait à un saurien. Un crapaud au cheveu gras, court, lisse et noir. À vous dégoûter de l’humanité car, malgré les apparences, il s’agissait bien d’un homme. À sa suite était entré un blond en veston. S’ils en arrivaient à me présenter un agent nord-américain, c’était que mon avenir se comptait en jours, en heures même.

– Vous ne savez pas que c’est dangereux de se promener avec autant de munitions, Comandante ?

Et son aigle s’est enfoncé exactement dans la plaie, sur l’os, juste sous l’œil. Il maîtrisait les petits secrets de la torture. J’ai eu besoin de quelques secondes pour calmer les éclairs électriques qui me couraient le long de la colonne vertébrale. Je me préparais à la suite car, à ce stade, il n’avait toujours pas posé de questions. J’essayais de me rappeler les entraînements à la douleur, à Cuba. Fixer son esprit sur un point et ne jamais le quitter. Abandonner son corps pour concentrer toute l’énergie vitale sur un repère spirituel précis. J’avais choisi l’image du Che, son regard serein, sa foi en notre combat. La tranquillité de son visage. La partager à tout prix. Mais le saurien connaissait, lui aussi, les petites ficelles de son art.

– Et ces envies de suicide, Comandante, ce n’est pas raisonnable !

Rien. Je n’ai rien reçu. Il variait le rythme pour m’empêcher de m’y habituer. Il m’a braqué une ampoule dans les yeux et le cachot sans fenêtre disparaissait à son tour.

– Comment va votre mère, Comandante ?

– Je ne suis pas le Comandante. Le Comandante, c’est Vincente, celui que vous avez mitraillé en pleine poitrine.

Il m’a craché sur le front pour que ça coule gentiment. Un peu d’humiliation dans la douleur ; pas de doute, il connaissait son boulot.

– Minable, Comandante ! Vos amis n’ont pas résisté à l’électricité. Ils avaient les électrodes sensibles… Comme vous, je suppose !

Il est passé derrière moi, m’a poussé en avant tout en shootant le tabouret et je suis tombé sur les genoux. Il m’a pris par les cheveux et a pivoté pour se retrouver en face de moi. Il a pris son élan et le renfort métallique de sa chaussure militaire est venu m’écraser les testicules contre les os du bassin. Un coup de foudre en pleine chair. Tellement puissant qu’on en perd tout sens d’orientation. Je n’ai plus rien vu durant quelques instants. La douleur avait entièrement envahi mon système nerveux et plus rien d’autre n’existait que cette tenaille qui m’écrabouillait les couilles. Je n’ai pas hurlé. Même plus assez de force pour respirer. J’ai tenté de me concentrer pour évacuer la douleur loin de mon bas-ventre. En vain. Alors, presque par réflexe, je me suis fixé sur le regard serein du Che. J’ai repris mon souffle.

Le saurien m’a ramassé. Au couteau, il a découpé mes habits et je me suis retrouvé nu, debout, attaché à un poteau.

– Bon, passons aux choses sérieuses, Comandante !

– Je ne suis pas le Comandante. Et je suis sûr que les camarades ont dit la même chose que moi. Le Comandante, c’est celui qui est mort.

Il m’a empoigné par la tignasse pour m’écraser le crâne contre le montant en métal. En fait, je comprenais son énervement. Il avait fait le coup du Comandante à tous les autres, j’en suis sûr, et tous, même sous les décharges électriques, avaient répondu que celui qui les intéressait était malheureusement tombé sous leurs balles. Alors le saurien commençait à s’exciter en me fracassant la tête contre le poteau. Chaque choc résonnait dans ma joue ouverte et surtout jusque dans le bas-ventre. Que la mort doit être douce ! Je l’appelais de tout mon cœur.

Du fond de nulle part est monté un accent yankee.

– Allons Comandante, il n’y a que vous qui ayez dégoupillé une grenade alors qu’il était trop tard… Laissez-le-moi, sergent !

Je ne pouvais pas lui donner tort. Mais j’ai tout de suit oublié cette pensée me glissant à nouveau sous le béret à l’étoile rouge. Ne surtout pas se laisser aller à la moindre faiblesse. Le petit blondinet s’est planté en face de moi. Ses pommettes tremblaient et il a souri. Il se doutait bien que j’avais des informations qui pouvaient l’aider dans sa chasse enragée du communisme. Si ce planqué du Nord n’avait ressenti rien qu’une seule fois dans le fond de ses tripes ce qu’est la misère, il ravalerait sans doute son arrogance !

– Écoutez, Comandante, le F.M.L.N. n’a plus aucune chance puisque nous sommes là, m’a-t-il postillonné au visage tout en appuyant sur le « nous ». Et nous ne laisserons jamais un troisième pays sombrer dans le chaos. Vous préparez une offensive, nous le savons. Dites-nous simplement quand et comment ! Quelques détails. Puis, nous vous laisserons mourir bien gentiment. O.K. ? Sinon, ça peut durer très longtemps, Comandante !

Il a sorti un paquet de cigarettes, un briquet et s’en est allumée une à quelques centimètres de ma nudité, ses chaussures cirées sur mes orteils. Le Che est vraiment beau et ses idées sauveront le monde. Je me perdais là-dedans quand sa cigarette s’est enfoncée une première fois entre mes côtes. Un petit bruit de peau grillée et un immense cri. Je n’ai pas pu me retenir.

– Ah ! fit-il en se retournant vers le saurien, je crois que nous avons découvert ce qui plaît à notre ami le Comandante.

Il est revenu à moi, le visage bouffi par la haine.

– Parle, fils de porc, ou je te troue comme une passoire.

Et il a tourné le bout de sa cigarette dans ma plaie, juste sous l’œil. Je savais que j’allais bientôt le perdre. Mais le Che y resterait à jamais gravé. Seule la sérénité de son visage et son combat, notre combat, ont une importance dans ce monde.

Il a remis sa cigarette en bouche pour raviver la braise et a attendu quelques instants. J’ai eu le temps de sentir que tout mon corps se résumait à un champ de douleurs incoercibles. Douleurs ! La sérénité du Che ! Putain, la sérénité du Che !

Sur mon torse, à côté de la première brûlure, il a planté encore une fois sa cigarette.

– Parle, sous-merde rouge ! C’est pour quand cette offensive ? Cette semaine ? Dans combien de jours ? Par où allez-vous attaquer ? Combien d’hommes ? Et vous, qu’est-ce que vous foutiez avec autant d’armes ? Quelle était votre mission ? Qui vous envoie ? Qui sont vos chefs ? Où est-ce qu’ils se planquent ? Je veux tout savoir… tout… tu comprends ?

Silence. Troisième bruissement de peau… J’ai hurlé des tréfonds de mon corps mais la douleur y restait accrochée, comme une araignée à sa toile.

– Dis-moi, petit connard, tu sais combien il y a d’étoiles sur le drapeau des États-Unis ?… Cinquante et une… Il t’en manque encore quarante-huit. Je suis sûr qu’avant la dixième tu auras craché le morceau.

Il s’est allumé une nouvelle cigarette et le saurien s’est mis à tousser.

– Bon, on va faire un marché. Je te laisse la clope quelques secondes et tu réponds à ma première question. O.K. ?

Si je n’avais pas eu si mal, je crois que j’aurais souri. Le bourreau offre du réconfort à sa victime pour la déstabiliser. Une banalité tirée d’un manuel, j’en suis sûr.

Il m’a calé la cigarette entre les lèvres. Le temps de prendre deux larges bouffées et il me retirait déjà mon petit paradis. La fumée se glissait béatement dans tous les tissus de mon existence. Un vent frais sur de la lave. Mon esprit s’envolait, oubliant même un peu le Che.

– Pour quand votre attaque ?

Il a attendu quelques instants puis il a imprimé la quatrième étoile, juste dans le creux du sternum. J’ai serré les dents, sans plus respirer.

– Pour quand votre putain d’attaque ?

À nouveau il s’est installé sur mes orteils pour me regarder de plus près.

Alors j’ai ouvert la bouche ; je n’en pouvais plus…

Je lui ai lâché toute la fumée que j’avais gardée au fond des poumons. Un long jet régulier qui est venu s’écraser contre sa gueule taillée au couteau. Je le noyais de brouillard. Un souffle de volutes claires, une expiration des profondeurs. Sa présence se dissipait ; son accent même s’effaçait. Il avait disparu. Ne restait que la fumée de la cigarette, la fumée et son odeur solide et envoûtante.

Une rapide jouissance recouvrait mes plaies. J’avais retrouvé le soleil. Je souriais. Pour la dernière fois, je le savais.