Fallait-il fuir ?

La question risque bien de rester posée à tout vent, sans réponse susceptible de soulager ma conscience. J’ai beau retourner en tous sens les tenants et les aboutissants de l’affaire, je ne suis pas persuadé que ce fut la meilleure solution, mais aujourd’hui encore, je n’en vois point d’autre qui m’apparaisse plus raisonnable. Napoléon ne prétendait-il pas que la fuite n’est pas forcément une défaite ? Compte tenu de ma mauvaise volonté et de mon incapacité chronique à jouer le jeu du grand massacre social, sourire aux lèvres, papotages de circonstances, j’ai opté pour l’émigration, qui ne m’apparaît pas comme l’échec le plus cuisant de ma jeune carrière.

J’étais pourtant bien né. Fils de bonne famille. Avocats. Père, mère et mes trois frères et sœur. Moi seul n’étais guère doué, mouton noir s’intéressant davantage à des jeux d’esprit stériles qu’aux articles de loi et autres pages de jurisprudence dont notre enfance fut bercée. Ce n’est pas tout, il faut considérer l’ensemble du contexte familial : un catholicisme qui me donnait la migraine, dans lequel mère consentit à déverser sa ferveur, accordant aux enfants les miettes d’amour d’une grande bourgeoise qui tient néanmoins sans faillir son rôle de procréatrice. Quant aux multiples histoires et rebondissements du barreau, où s’affrontent des hommes en noir jouant davantage entre eux leur propre partie d’échecs que l’intérêt de l’accusé, exception faite du client bien né lui aussi, j’avoue qu’ils me plongeaient dans une torpeur, dont seuls me tiraient la musique, et parfois quelque exercice physique que mon corps réclamait souverainement. Ma passion, mon refuge, je les découvris dans l’équitation. Le réconfort, la chaleur, l’amitié que j’éprouvais en compagnie des bêtes me permirent d’affronter durant de longues années codes, protocoles et autres salamalecs auxquels ma vie d’adolescent était sans cesse confrontée. Je finis par monter une bête racée mais impossible, une jument caractérielle qui ne supportait que mon poids sur son dos, promise à l’abattoir à cause de son caractère vindicatif. Avant mon départ, j’ai fait promettre à mère de lui laisser la vie sauve. Ça n’est pas un cheval de plus ou de moins dans le haras familial qui va ruiner les miens. Et puis, je retrouve cette diablesse lors de mes rares passages au pays natal. Nous entretenons des fidélités au-delà du temps. Elle s’énerve, paraît-il, piaffe et tourne en rond dès que j’approche et aussitôt que je suis près d’elle, elle frotte son chanfrein contre mon épaule, signe du départ pour nos vagabondages, comme autrefois.

Ainsi donc, et contrairement au clan qui forme une unité connue et respectée non seulement en ville, mais loin à la ronde, je n’ai pas enfilé le chemin des palais de justice. J’ai préféré les Ponts et Chaussées, il fallait bien faire quelque chose. Vous imaginez le déshonneur. J’entends père lâchant à son club des mots amers, expliquant que son cadet dessine un pont quelque part en Afrique ou en Asie, peut-être même en Amérique latine, allez savoir, il ne suit plus depuis le temps, il a perdu la trace de mes errances. Ériger des ponts pour ces sous-développés, alors qu’il y a tant de réalisations à mener à terme dans notre pays. Je l’imagine fumant un Havane en s’extasiant sur un pur malt d’âge respectable que l’on déguste au Club. Avec une feinte négligence, il énumère les affaires complexes qui ont permis à mes frères et sœur d’entretenir le blason juridique de la famille. Quand il parle de moi, le Havane frémit dans sa main, manque de s’éteindre, la cendre tombe, macule le tapis persan, père ne parvient pas à dissimuler son désarroi.

Mère est plus stoïque. Il faut dire que ces dames de la bonne société évoquent succès et lauriers récoltés par leurs rejetons au cours de la partie de bridge du jeudi soir. Activité guindée — mère avait jadis tenté de m’y initier, je n’en retirais que mortel ennui —, le bridge ne permet guère le laisser-aller des états d’âme.

Depuis mon départ, maman chérie se soucie de ma libido. Certes, elle n’en parle pas en ces termes vulgaires. Il lui arrive de me téléphoner, ce qui est peu courant, les chantiers sont souvent éloignés des voies de communications et me joindre n’est pas chose aisée. D’autant que dans ces contrées qu’elle taxe de “sauvages”, le portable n’a pas de relais, ça me laisse quelque répit. Lorsque sa voix se fait entendre au bout de fil, je connais par avance les répliques du scénario. Il débute par les banalités d’usage sur les caprices de la météorologie et les aléas de la santé, difficile, selon elle, à maintenir sous ces latitudes, et invariablement, elle termine en toussotant, me demandant si j’ai “rencontré quelqu’un”… Car au pays, une fille de leurs amis, finement éduquée comme je l’ai été, m’attend, telle Pénélope à ses tapisseries. J’en ai des frissons.

L’ailleurs m’a gratifié de femmes de vertu légère que désavouerait ma mère. Elles ont, elles, l’humour dévastateur qui rivalise avec une ardente sensualité. À force de côtoyer la sécheresse de sentiments de mes parents et leur parfaite éducation, je me suis demandé comment ils s’y étaient pris pour concevoir tant d’enfants. La femme m’était devenue chose inabordable, enfer et paradis dont j’étais exclu. Imaginer des seins et des fesses contre mon corps me remplissait à la fois d’un désir non pas de possession, je parlerais plutôt de partage d’une béatitude absolue, et d’une crainte de transgresser un tabou. Mère jouissait-elle ? Je n’ai jamais entendu le moindre soupir s’échapper de la chambre à coucher, cela m’intriguait. Sans doute s’abstenait-elle du moindre plaisir, il fallait bien laver le péché de chair qu’elle accomplissait avec le conjoint-pour-le-meilleure-et-pour-le-pire.

Le mariage, encore une prison dans laquelle je n’ai pu me résoudre à entrer. Non que je sois allergique aux soirées au coin du feu, contempler le ballet des flammes grignotant les bûches sacrifiées m’enivre comme n’importe qui, mais je n’ai pas l’âme à prêter l’oreille, dans ces cas-là, à des jacasseries doucereuses, ni à des je t’aime pathétiques.

Ces femmes que le destin, dans sa grande miséricorde, a placées sur mon chemin de solitaire n’exigent rien qu’un contrat d’argent à respecter. Le contrat de mariage est autrement plus fourbe. Ses conséquences plus étendues dans le temps et oh combien plus perverses.

Il m’arrive de rêver : si une femme doit partager un jour ma couche, ma salle de bain et ma cuisine, qu’elle n’appartienne pas à la race des pleurnicheuses, esclaves qui attendent le fouet avec complaisance (je parle du mental, naturellement) et le sexe avec soumission. J’ai l’air d’exagérer. Je sais parfaitement combien elles sont salopes et manipulent le mâle dans l’unique dessein que survive la glorieuse humanité. N’étant pas de ceux que la manipulation rassure, je n’ai besoin d’elles que pour la conversation et parfois la volupté, mes hétaïres suffisent à ma félicité.

Pauvres parents que j’aime — ce sont mes géniteurs, après tout, pas vrai ? —, que ne puis-je soulager leur exaspération ? Je suis hélas le vaurien, le malandrin, celui qui a fui le troupeau, le fils jamais prodigue qui cherche ailleurs l’improbable fortune, loin des acquis et des certitudes, frôlant des failles où la vie d’une pirouette menace de vous expédier dans les limbes du chaos.

Je n’ai pas même renié Dieu, bien que j’y ai longuement songé. On m’a enfoncé dans la tête le Père tout puissant avec tant d’application, que j’aurais regretté de m’en séparer. Il tient bon, le bougre, si j’abjurais, sûr que sa barbe fleurie finirait par me manquer. L’image reste là, agrippée à la mémoire, aussi solide que les poux dans la toison.

Afin de Le tenir néanmoins à une distance respectueuse des questions quotidiennes, j’ai choisi de travailler le plus souvent dans des régions où Allah caresse de sa divine et puissante main l’obédience de fidèles entchadorés, courbés vers Lui, tout au long de jours qui se suivent et se ressemblent dans la crasse et la misère. Aucun risque que je me retrouve un dimanche matin assis à la grand-messe.

Je l’ai dit : je construis des ponts, des routes, des ceintures de bitume. Je file vers le futur, qui déroule sous mes yeux ironiques d’interminables kilomètres de macadam. Ceux-ci tronçonnent les déserts, sectionnent les forêts profondes, taillent dans le vert, surgissent au-dessus des fleuves et des rivières, côtoient des lacs. Aucune surface de terre sauvage n’est épargnée. Diable, il faut que ça roule ! Grâce à mes œuvres, des millions de véhicules participent au grand déferlement vers l’avenir. On parle de pollution. Je suis un scélérat.

C’est sans doute l’ultime tare que je partage avec mes proches, mon clan très cher. Il peut être fier de moi.