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Le Mouchoir
Mais qu’est-ce j’avais à agiter ce mouchoir ridicule à la fenêtre ? Ça m’avait pris quand le train s’était ébranlé et qu’elle avait eu comme un élan pour se lancer à sa poursuite. Quelque chose avait craqué dans ma poitrine et je m’étais penché au dehors. Le mouchoir avec lequel je m’épongeais les tempes une seconde auparavant flottait au bout de mes doigts alors que je m’entendais lui crier que je l’aimais. Une scène d’un pathétique à rougir.
Je me rassieds plus transpirant encore. Ce mois de juillet est épouvantable, une canicule de fin du monde. J’ai les fesses collées à la banquette de faux cuir et je dénoue ma cravate pour entrouvrir le col de ma chemise. L’homme en face de moi me sourit. Il n’y a que nous deux dans ce compartiment. Je sors une cigarette pour éviter d’engager la conversation.
Hélène me court de par la tête. Son chagrin aurait dû me remuer mais c’est avec soulagement que je suis monté dans ce train. Si je n’avais eu cette stupide pulsion au moment du départ, j’aurais pu rentrer la tête haute. Mais je repartais avec l’horrible sentiment de laisser quelque chose derrière moi.
– C’est votre fiancée ?
Il n’est pas encore très vieux mais son rictus de compassion lui fait paraître le double. Il me tend un briquet et je marque un temps avant de comprendre que je n’ai pas encore allumé ma cigarette. Je le détaille brièvement. Il s’attend à ce que je lui confie une idylle et que j’épanche mes peines dans son gros pull. Ce ne lui sera que prétexte à me conter son divorce et ses enfants du week-end.
– Non, c’est ma sœur… Merci.
Je saisis son briquet, fais jouer la molette et allume ma cigarette en regardant par la fenêtre. Je lui redonne son feu et sort un livre de ma poche.
– Vous semblez très unis dans votre famille…
J’ai déjà ouvert mon bouquin à la page cornée. Je fais comme si je n’avais pas entendu ni remarqué son air pas dupe. J’écrase mon mégot dans le cendrier. Il n’a pas cessé de me dévisager.
– Moi, je reviens d’enterrer mon père… un cancer… ça me fait tout drôle de me savoir orphelin à mon âge. Et puis vous les auriez vus…
Je lève les yeux pour croiser son regard. Il a troqué son sourire compassé pour une moue mélancolique et je comprends alors que le retour sera beaucoup plus long que je pensais.
Heureusement, le contrôleur choisit ce moment pour faire irruption. Il a dû forcer sur l’apéro car des relents anisés viennent titiller mes narines. Je lui tends mon billet, imité par mon voisin. J’en profite pour y jeter un œil et apprendre que je vais devoir supporter ce fâcheux jusqu’au terminus. Le contrôleur me lorgne d’un air étrange en maniant son poinçon. Il retourne au couloir en nous souhaitant un bon voyage.
– Mes frères, vous les auriez vus…
– Pardon ?
– Je vous parlais de l’enterrement de mon père. Mes deux frères et ma sœur… le corps n’avait pas encore été porté en terre qu’ils se disputaient déjà la ferme.
Ça m’a échappé, j’ai levé les yeux au plafond et il n’a pu qu’entendre le profond soupir que j’ai poussé.
– Les gens sont vraiment tous les mêmes…
Il a pris ça pour de la mansuétude. Bien joué. Je mets la main à la poche intérieure de ma veste puis lui tends ma carte.
– Si cet héritage vous cause le moindre problème, n’hésitez pas à venir me trouver pour en discuter. Je suis avocat. Maintenant je vous prie de m’excuser, je cherche les toilettes.
Je prends ma valise et sort du compartiment sans le regarder. Je croise le contrôleur et lui demande dans quelle direction se trouve le wagon-bar. C’est vers l’arrière, merci.
Hélène portait la robe que je lui avais offerte. Elle se doutait sans doute que nous ne nous reverrions plus car son dernier baiser avait le goût du désespoir. Nous étions enlacés sur le quai. Tout dans mon attitude semblait pourtant habituel. Elle m’a fixé droit dans les yeux et j’ai feint de regarder le panneau d’affichage des départs. Son étreinte s’est relâchée comme si subitement elle renonçait. Le train est entré en gare.
Je pose la main sur la poignée et je pousse la porte. Cet espace bruyant entre deux wagons m’a toujours impressionné. Un vertige me prend quand je dois franchir ce mètre de mouvement. On aperçoit le sol par endroit et le vacarme me tourne la tête. Le courant d’air me glace la sueur dans le dos. J’ouvre l’autre porte et pénètre dans le wagon suivant. Tout aurait pu être différent si…
J’ai les mains qui tremblent et la poignée de ma valise est moite et glissante. Une jeune femme attend devant l’entrée des toilettes. Elle me sourit timidement et je passe mon chemin. Je me demande bien ce qui se lit sur mon visage pour attirer tant de sympathie. À part Hélène, peu de gens m’ont sourit.
Je demande une bière au garçon puis vais m’asseoir sur un tabouret inconfortable. Je ne connais Hélène que depuis l’automne dernier et déjà elle envahit mes moindres gestes. Il y a trois semaines, elle m’a annoncé presque honteuse qu’elle aimerait vivre avec moi. Le séjour à la maison de ses parents devait être pour nous l’occasion de discuter de tout ça. J’ai heureusement réussi à éluder ce sujet avec adresse avant de trouver le prétexte du boulot pour m’éclipser.
La bière n’arrive pas à me désaltérer. J’ai la chemise qui me colle à la peau mais n’ai pas envie de retirer ma veste. J’ai une drôle de boule au fond de la gorge et les mains qui tremblent. La fatigue…
Par la fenêtre défilent des kilomètres d’arbres et de champs. Mes yeux glissent sur le paysage comme ils glissent sur ma vie. La peau d’Hélène était douce. Je regarde dehors et je sais que tout me filera entre les doigts si je la rappelle. Pourquoi faudrait-il que je cède à ce leurre de bonheur ? On ne se construit que soi-même.
Je finis ma bière d’une traite et me lève malgré moi. Un besoin de mouvement qui a poussé sur mes jambes. Je pourrais rejoindre ma place, mais la conversation du vieil orphelin ne me tente qu’à moitié. Tant pis, j’y retourne ; je pourrai toujours faire semblant de dormir.
Je recroise la jeune femme des toilettes qui me sourit encore avec compassion. J’évite son regard mais nous sommes obligés de nous frôler dans ce corridor étroit. Le bruissement de sa robe et son parfum m’aurait rappelé Hélène si j’avais fermé les yeux. La chaleur est atroce et j’ai les joues poisseuses de sueur. Je m’éponge avec mon mouchoir.
– Tout va bien, Monsieur ?
Le contrôleur me soutient par le coude alors que je perdais l’équilibre entre les deux wagons.
– Oui… oui… je v… vous remercie.
La première fois que j’ai téléphoné à Hélène, j’avais bégayé aussi.
Je retrouve mon compartiment et m’affale sur la banquette. Mon vis-à-vis lève à peine les yeux de son journal puis poursuit sa lecture. La fenêtre baissée laisse entrer un semblant de fraîcheur qui me soulage.
– Vous savez, c’était bien ma fiancée. Je viens de la quitter sans qu’elle le sache, et je crois que je fais erreur.
Un sanglot que je regrette aussitôt me soulève la poitrine. Je réussis à me reprendre après une longue respiration.
L’homme me tend une carte du bout des doigts.
– Si vous avez envie d’en discuter, passez me voir. Je suis psychologue.
Puis il se lève et sort sans me regarder.
| Cette entrée a été posté par Sébastien G. Couture le 1 juin 2005 à 16 h 10 min, et placée dans Nouvelles du mois - 2005. Vous pouvez suivre les réponses à cette entrée via RSS 2.0. Vous pouvez laisser une réponse, ou bien un trackback depuis votre site. |

