Ce matin-là, Rosa lui demande s’il a un rendez-vous. Il hausse les épaules sans répondre. C’est vrai qu’il a revêtu un costume récent et mis un soin particulier dans le choix de sa cravate. Les femmes sont de fines mouches, se dit-il, Rosa se trompe mais elle sent quelque chose d’inhabituel, ressentant une pointe de reproche dans son propos.

Point de rendez-vous, pourtant. L’humeur n’est pas au beau fixe dans le couple, ils en viennent à se disputer pour des bêtises, des choses qui n’en valent pas la peine. Elle a envie d’une nouvelle montre, elle en rêve, elle lui en fait part. Lui s’énerve, elle a déjà plusieurs montres dans son tiroir, quel besoin de dépenser encore ? Elle se renfrogne, plus tard elle a pleuré, il le sait. Lui se sent acculé avec le fils aîné aux études dans la capitale et la fille cadette qui ne fiche rien à l’école et passe des heures au téléphone avec ses copines. Le salaire de sa femme est une aide substantielle, bien sûr, mais les dépenses ne cessent d’augmenter. C’est vrai que c’est leur anniversaire de mariage, bientôt, pourquoi diable les femmes font-elles cas de ces dates finalement sans importance ? Ils vivent heureux depuis près de vingt ans, c’est déjà un cadeau se dit-il.

Une dispute entre la mère et la fille n’a rien arrangé, la veille au soir, il n’a pas voulu prendre fait et cause pour sa femme et ils ont encore dormi rancœur contre rancune. Ce matin, il soigne sa tenue car il compte passer à la bijouterie acheter la montre à Rosa. C’est une boutique luxueuse, il n’y entrera que tiré à quatre épingles, il a toujours le complexe du fils d’ouvrier. Il a envie de lui faire la surprise, et pour l’argent il verra bien, et voilà qu’elle insinue un rendez-vous, le pense-t-elle vraiment ?

C’est un matin comme les autres, et il embrasse sa femme devant l’entrée de l’immeuble. Elle prend sa voiture et lui le train, ils vivent en banlieue. Leur fille est partie sans dire au revoir, elle boude depuis la dispute. Le fils n’a pas téléphoné depuis plusieurs jours, c’est toujours aux parents de téléphoner.

Il lit dans le train, comme tous les jours, le journal du matin. Les guerres, les crises, les procès, rien de nouveau ce matin, la routine.

À midi, il ne va pas déjeuner avec ses collègues, il va acheter la montre à la bijouterie. C’est vrai qu’elle est belle, elle coûte une petite fortune mais Rosa sera si heureuse. Il demande un paquet cadeau, comment va-t-il la lui donner ? En la glissant sous son oreiller ? Ou lors d’un dîner, ils ne vont plus dîner dehors, ce serait l’occasion. La perspective du sourire de Rosa, de la joie de Rosa, éclaire son après-midi.

Le train du retour. Il fait encore soleil, on va vers le printemps et les journées rallongent déjà. Ce soir-là, il a marché jusqu’à la gare, l’air est tiède et son pas un peu lourd, ses épaules un peu voûtées. Il croise son image dans le reflet d’une vitrine, c’est vrai qu’il est assez chic avec son costume, il pense à la remarque de Rosa et sourit. Le train est bondé, peut-être plus que d’habitude, il ne trouve pas de place pour s’asseoir, il serre contre lui la sacoche qui contient quelques dossiers, le journal froissé et déjà périmé, et le précieux trésor. Les visages autour de lui ne lui sont pas inconnus, pas tous. Il ne les connaît pas vraiment, ces gens qui prennent le même train tous les jours, pourtant il jurerait avoir déjà croisé la jeune fille aux cheveux longs, la dame tout en noir, l’homme aux grosses lunettes, les deux copines qui regardent alentour et s’esclaffent çà et là. Il a rendez-vous, lui a dit Rosa, vraiment les femmes…

La déflagration les cueille dans un souffle de feu, sans que rien ne l’annonce. Le wagon sort de ses rails, les vitres volent en éclat, les parois métalliques sont déchiquetées. Une fumée noire emplit l’espace, ainsi qu’un cri, plutôt un concert de cris, de hurlements, de plaintes qui, réunies, deviennent une assourdissante clameur. Tout n’est plus que douleur, violence et douleur. Son corps le fait souffrir, il ne saurait identifier quel membre lui fait mal, il ne sait plus d’ailleurs s’il a encore des membres. Le temps s’arrête, le voilà figé dans une éternité de douleur. Peu à peu, il commence à distinguer des formes autour de lui, des sons encore, des cris, des gémissements. Il est écrasé au sol, une des deux jeunes filles bavardes est couchée en travers de son corps, morte. Il sent tout d’abord un flot de sang chaud, puis la masse du corps qui raidit, se refroidit. D’où vient tout ce sang, de quel corps s’est-il répandu, partout autour de lui les gens gisent les uns sur les autres. D’où vient tout ce sang, lequel est le sien, lequel celui des autres ?

Tout près de lui, une voix crie à l’aide, où sont les secours, quand va-t-on nous sortir de là ? Lui est envahi par une torpeur soudaine, tout se brouille dans sa tête, il sent encore le poids mort et froid de la jeune fille, il a de moins en moins mal, il devient léger. Le voici à présent spectateur de la scène, suffisamment distant pour qu’il puisse en repérer les détails. Dans le wagon, presque tous sont morts, sauf l’homme qui réclame les secours et lui, lui-même qu’il voit nettement au-dessous de lui, lui avec son beau costume déchiqueté et maculé de sang, sa sacoche à la main, le cadavre de la jeune fille sur son corps, lui gisant, mort déjà ? Il ne sait pas, il n’a plus mal. Il plane au-dessus du train, dans les autres wagons, des gens se débattent encore, certains arrivent à se hisser en dehors, d’autres sont écrasés par les wagons renversés, des déchets humains jonchent le sol loin alentour. Une femme appelle son ami, ou son fils, ou son mari, enfin elle appelle un nom, inlassablement.

Les sirènes déchirent le ciel assombri, les secours se répandent, les ambulanciers, les hommes et les femmes en blanc, ils sont empruntés, ne savent par où commencer.

Il pense à Rosa, il la voit, il la sent. Rosa ne sait pas encore pour la montre, comment le lui dire, il n’a plus de voix, plus de mots, plus d’être… mais Rosa semble comprendre et le prend dans ses bras. Rosa a vingt ans, elle porte une robe blanche, elle étend le linge dans son jardin, il s’approche et l’embrasse sous les cordes à linge, elle l’enserre de ses bras, elle plaque son corps sur le sien, elle l’étouffe, s’enroule autour de lui, il suffoque, Rosa a changé, son visage est devenu froid, un visage de momie, une bouche béante qui le mord, un souffle glacial qui l’aspire, il veut hurler mais aucun son ne sort de sa gorge. « Ne craignez rien Monsieur, c’est un masque à oxygène, nous vous aidons à respirer. ». La secouriste tient le masque froid sur sa bouche et prend sa main dans la sienne « serrez ma main, Monsieur, serrez ma main », tandis qu’un homme en uniforme, un pompier peut-être, tente de le dégager. La douleur est revenue, brutale, lancinante. Il tente de parler. « Quel est votre nom, Monsieur ? ». Il sait son nom, bien sûr, il est conscient, il crie son nom dans sa tête, il sait son nom mais rien ne vient.

L’homme en uniforme se démène au-dessus de lui tandis que la secouriste continue de lui parler « restez avec nous, Monsieur, restez ». Oui, je reste, pense-t-il, enfin l’idiote elle voit bien que je suis là, même que je vais mieux, je le sens. Cela doit être l’oxygène qui lui fait du bien, et la compagnie aussi, sûrement. Voilà sa mère qui se tient près de lui et lui sourit, et son ami d’enfance, des années qu’il ne l’avait pas revu, comment a-t-il su ? Il essaie de parler à présent, la secouriste penche son oreille et il articule, dans un souffle « dans la sacoche ». Elle entend et il lit la surprise sur son visage, pourvu qu’elle comprenne.

Le jour se lève enfin car une belle lumière baigne tout. Il regarde sa mère, son ami, voici son grand-père aussi, que c’est bon d’être avec eux. « Restez avec nous, Monsieur, Monsieur ! » Pourquoi le secoue-t-elle ainsi alors qu’il se sent si bien ? C’est un jour ordinaire et Rosa avait raison : il avait rendez-vous.