Le Duel

Je pense être le dernier témoin vivant de ce duel et je crois qu’il est de mon devoir d’en écrire l’histoire afin qu’elle ne tombe pas dans l’oubli. Je vous la raconte avec mes mots d’aujourd’hui, ceux d’un vieil homme dont les souvenirs s’effacent doucement.

Il n’avait pas plu depuis longtemps. Tout était sec dans cette aube tendue lentement vers la faible lueur du jour. Une brume paresseuse était encore suspendue sur le lit de la terre. Sur la place, on entendait croasser quelques corneilles de mauvais augure. Un peu plus loin, la vieille tour surveillait la naissance d’un jour différent. L’ambiance était pesante. Il faisait tiède et mauve sale. Un vent venait soulever la jupe de la terre. Au nord du village, entre les dernières habitations et les champs, on entendait hurler les chiens. Le mur gris des grandes bâtisses appuyait son ombre sur la nuit finissante. Le jour d’habitude plus orgueilleux peinait à imposer sa griffe. Les protagonistes n’étaient pas encore là dans mon souvenir mais je devinais des présences derrière certaines fenêtres, des formes inquiètes. Ici un léger mouvement de rideau produit par la caresse d’une main fébrile. Là une fragile et fugitive lumière s’allumait. Plus loin une toux retenue s’exhalait d’une fenêtre entrebâillée. Je me demandais lesquels de ces fantômes, abrités sous les voûtes des venelles, oseraient s’avancer sur l’aire quand la bataille commencerait. Combien prendraient parti pour le plus piètre adversaire et vraisemblable future victime de cette confrontation ? Qui se risquerait à élever la voix contre l’injustice ? L’affrontement avait été annoncé de bouche à oreille chuchoté dans le secret des veillées, autour des cheminées. Un combat enragé opposerait deux belligérants de valeur trop inégale. Les autorités l’avaient tacitement justifié, d’autant que l’un des deux en était partie prenante.

Cela se passait à l’aube du jour de la Saint-Michel et, comme dans l’Apocalypse de Jean où l’archange Michel livre un combat contre le dragon, j’imaginais dans le ciel les écharpes de brume noires dessiner Satan. Je me prenais à donner vie à cette image biblique : l’apparition au ciel d’un énorme dragon rouge feu à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d’un diadème. Sa queue balayant le reste des étoiles du ciel pour les précipiter sur la terre.

Le duel était attendu.

Deux silhouettes hésitantes s’approchaient au nord de la place, venues par le chemin formant un ruban de chanvre. Deux formes diluées, poussées par le cri devenu plus plaintif des chiens de la vallée. Deux ombres comme peintes de la couleur des marnes servant de couche de fond au tableau. On devinait une démarche alourdie par la peur et par un attirail inhabituel à leur main. A la vague lueur de la lanterne que l’un des arrivants portait, je voyais sur leurs couvre-chefs les couleurs de Lucien de Seyne, notable inexpérimenté, installé depuis peu dans la Bastide Sainte-Évelyne près du hameau de Miele. Ses connaissances dans l’art du duel étaient insignifiantes, plus porté qu’il était, on le disait du moins, sur la chasse du petit gibier : lapins et grives. C’est pourtant lui, de Seyne, qui avait offensé son adversaire. Personne ne se rappelait vraiment les termes utilisés, la coutume acceptant ici que les mots dépassent la pensée de ceux qui les prononcent. Mais l’injure avait dû être suffisamment relevée pour déclencher l’ire de Raymond Coulion de Hyères, l’offensé. Celui-ci avait la réputation de se mettre souvent dans des colères noires. S’étant presque étranglé sous la grossièreté des paroles de Lucien de Seyne, Raymond l’avait aussitôt provoqué en duel selon les règles et demandé réparation sur la place du village devant les élus et toute la population rassemblés. Il avait exigé le choix des armes. Emporté par sa fougue Lucien de Seyne avait accepté l’épreuve.

Raymond Coulion se targuait d’être un personnage important de la bourgade. Il avait été Conseiller et nommé responsable de l’eau, une fonction qui le gonflait d’orgueil. Mais en vérité, et tout le monde le savait, c’était sa femme qui tenait les rênes de sa vie. Il était plutôt un personnage bêcheur et peu intelligent. Son aura était recolorée tous les matins par sa grosse et volubile épouse qui parlait bien haut des faits d’arme de son homme. Il fallait pourtant reconnaître qu’il était bel et bien un vieux briscard coutumier du maniement des armes. Sa virago lui avait affecté comme caution l’Ardennais Jacques Grand-Fernand, choisi pour son prestige, tant dans la région que dans sa Belgique natale. Il faut dire Monsieur que chez gens-là on ne comptait pas, on payait.

Abordant le lieu des hostilités en marchant de profil à côté de Lucien de Seyne, un individu au ventre proéminent semblait vouloir lui donner conseils. La tête penchée prudemment, le solide personnage, déjà impliqué dans quelques foireuses aventures de ce genre, lui chuchotait quelques recommandations. On l’appelait Gros Gerhard. Il n’avait aucun titre, et n’en voulait pas. Ses maîtres, les arbres, habitaient la forêt et le vent seul lui soufflait ses versets. Quelques natifs plus téméraires que les autres s’étaient installés autour de l’esplanade, et peu à peu les moutons de Panurge, cachés jusque là, avaient suivi le mouvement et se disputaient même les meilleures places. L’impatience planait maintenant sur le parvis. On attendait l’offensé.

Brusquement, une vive lueur d’orage sec éclaira la scène et la voix sentencieuse de Raymond Coulion remplit les ruelles. Il avait peaufiné son entrée, encadré de sa maritorne, de Grand-Fernand en habit traditionnel et de plus ou moins chers amis auxquels Madame avait promis un grand repas après le duel.

– Cet affront sera lavé dans le sang.

Ces mots précédaient l’écho du bruit de ferraille. Raymond en avait la bouche tordue et son humiliation n’était pas feinte.

– Je suis mortifié, et, par Dieu, je n’aurai aucune pitié pour celui qui m’a outragé !

Rien ne semblait lui faire peur.

– Ne soit pas trop sûr de toi, Coulion, lui asséna Lucien de Seyne en appuyant sans vergogne sur les deux syllabes de son nom. Je ne te crains pas plus que je craindrais un paon faisant la roue, je n’ai peur ni de tes menaces ni de ta mise en scène. Viens te battre et qu’on en finisse !

Paraissant chercher un avantage dans la configuration du terrain, les deux protagonistes parcouraient l’aire, gesticulant, reniflant la direction du vent, tentant de deviner dans la posture de l’ennemi un futur geste maladroit et fatal. Le métal de leurs armes lançait de courtes étincelles. La petite foule se tu. On entendait les pleurs d’un d’enfant. Une tension palpable s’emparait des adversaires quand la foudre s’abattit sur la colline de Linceul.

– Si m’aïst Dieus (Que Dieu nous vienne en aide) murmura Gros Gerhard.

Un abominable coup de tonnerre donna le signal de l’affrontement. Le duel allait commencer. On devinait le spectre de saint Michel pesant l’âme des morts pour les sauver de l’enfer. De Seyne et Coulion avaient les sourcils plissés et la mâchoire serrée.

Il ne restait plus qu’à décider qui enverrait en premier le cochonnet.

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Issu de la décennie précédant celle où les vents auraient dû déplacer les pavés pour qu’on puisse voir la mer, plus précisément né le premier jour du mois de mars 1954. Modelé au détour de soleils se levant sur des versants au sud, sculpté au fil des années aux idées fleuries et amicales. Ouvert par les voyages oniriques et mystagogiques, mais aussi bousculé par de nomades mouvements. Vit tranquille et à plein temps entre Rochebrune de la Drôme et Soral de Genève.

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