A comme toi

Et puis tu t’es endormie, comme ça, sans prévenir. Tout d’abord j’ai été déçu. J’ai pensé à tout l’amour qu’on aurait pu faire, aux mots qu’on aurait pu se dire, à nos rires, et finalement, j’ai trouvé ça bien. Mieux encore que tout ce qui aurait pu être si tu n’avais pas fermé les paupières. Oui, parce que là tu t’abandonnais, tu t’abandonnais complètement, plus encore que pendant l’amour. Alors je me suis dit que t’étais en sécurité, ici, avec moi, et c’était tellement bon que je me suis mis à pleurer comme un con. Si quelqu’un savait ça, y m’prendrait pour une tapette, une lopette. Même toi. Même toi, tu te serais mise à rire, fort, trop fort, comme bien souvent. T’aurais un peu fermé les yeux et mis les mains sur tes lèvres pour cacher tes dents. J’avais jamais vu des dents comme ça avant.

Je savais plus quoi faire moi de ces larmes, de mon corps figé par peur de te réveiller. Je savais plus quoi faire de cette odeur d’encens qui me faisait mal au cœur et que j’aimais tellement. Je savais plus. Mais c’était bon de pas savoir. À ce moment-là, j’ai été plus heureux encore que le jour où tu m’as dit que j’étais toi, toi avec des couilles et une bite. Après t’as fait une blague foireuse sur tes seins inexistants. C’était drôle, mais pas romantique pour deux sous. Ça, c’est tout toi. Le romantisme tu le gères pas. J’ai toujours pensé que les filles rêvaient du prince charmant. Les filles oui, mais pas toi. Pour toi, y’a moi comme tu l’as dit un jour en tirant la chasse d’eau. Je sais pas si les autres filles font ça, je pense pas…

Ma mère m’a toujours dit que t’étais quelqu’un de pas commode, qu’un jour tu me laisserais là, sur le bord de la route. À ces mots, je me voyais déjà près d’un poteau sur une aire d’autoroute, les mains dans les poches, tête baissée, les cheveux détrempés. Parce que forcément, ce jour-là, il pleuvra. Mais en même temps, je me dis que toi et moi on passera jamais le permis, c’est pour les pollueurs ça, alors y a pas de risques que tu me laisses au bord de l’autoroute… Hein ? Au pire tu pourrais me laisser au parc où on va tout le temps parce qu’on sait pas où squatter d’autre. Ce parc bondé où l’herbe est tellement traitée, piétinée qu’on dirait du synthétique. On y va quand même, on y rit quand même, de toute façon, on rirait même en enfer. Je sais bien que tout le monde finit par partir, je le sais, je le sais trop bien. D’abord y a eu mon père avec son enterrement de misère puis la vieille Anne, avec ses cheveux sales. Je l’aimais bien moi la vieille Anne. Elle était vieille oui, c’est pour ça qu’elle oubliait de se laver les cheveux. Quand je lui en parlais, elle me disait que ça lui faisait trop mal, qu’à son âge on devrait plus avoir à faire ça. J’ai dit à ma mère de le faire pour elle, mais que dalle, ma mère a préféré voir Anne crever avec des cheveux sales plutôt que de se mouiller. Après y a eu Anne – Laure, elle était chouette Anne-Laure. On a pas mal blagué tous les deux, on a couché aussi et puis elle est partie, comme les autres, sauf qu’elle personne ne l’a recouverte de terre, non, elle est toujours en train de rire quelque part et de coucher avec d’autres que moi. Ouais, y a pas besoin de mourir pour partir. Du coup, j’ai longuement hésité à rester seul, à plus parler à personne, je me suis dit qu’à force, les gens arrêteraient de partir.

Pis t’es arrivée, Toi, sans prévenir. Tout d’abord, je me suis dit, encore une qui va prendre le train, le bateau, la mort ou un autre ?

Je veux plus rien moi. C’est la première chose que je t’ai dite, je veux plus rien… T’as ris, comme bien souvent, trop fort, en cachant tes dents, et pourtant purée ce que je les aime ces dents ! Pis tu m’as dit : La ferme balo ! T’as pris ma main et tu m’as forcé à te suivre. Tout de suite j’ai senti que tu la lâcherais plus cette main, cette main trop moite, trop grande, trop vierge aussi. Mais tu l’as prise quand même et m’a emmené là où les rêves n’ont pas de fin.

Ça, c’est toi.

Après quoi, je t’ai dit que si tu voulais tenir ma main jusqu’à la mort tu pouvais rester et me faire endurer n’importe quoi. Tant que tu lâchais pas cette fichue main, j’étais bon. Mais sinon, fallait que tu te casses direct toi et tes dents de merde, fallait que vous partiez illico avant que j’me mette à chialer comme un blaireau.

Tu m’as regardé en souriant et t’as dit : Ça m’va ! Et pis si on en a marre on s’butera tous les deux, main dans la main.

J’ai dit ok.

Le marché était conclu. Soit on mourait main dans la main, soit on vivait main dans la main. Sur le moment, j’étais super content, je t’ai crue. Je savais que t’étais assez frappadingue pour y croire toi. Tu crois en tout : aux sorcières, aux martiens et surtout en nous, c’est dire combien t’étais jetée… Mon père t’a connue avant de mourir et il m’a dit : Elle est jolie…

Jolie, purée ! Jolie… Non mais ! A elle est bien plus que jolie. Elle est A tout d’abord, puis elle est aucune autre, aucune ! Juste un A au milieu de la terre et de la vie, de ma vie. La chance que j’avais d’être tombé sur cette lettre ! Cette toute petite lettre qui annonçait pourtant un alphabet de ouf ! Ouais, un alphabet de 26 lettres quand même… Avec ce A j’en ai fait des rimes pourries. Tu riais toi, tu les adorais. Plus c’était débile, plus tu riais, c’était magique. Y a que A pour rire à ça, y a que Toi.

J’ai dit à mon père que t’étais bien plus que jolie et que t’étais mienne, bon sang ce que t’étais mienne. Des fois t’étais tellement mienne que je me disais que j’allais mourir à force. Mourir d’amour, mourir de joie, mourir de chagrin, mourir au bord de cette route. Et puis tu disais que tu m’achèterais une laisse au cas où, pour pas que je me fasse écraser par les voitures… Ça t’a fait rire de m’imaginer attaché comme un clébard. J’ai ri aussi, un peu, pas autant… Toi t’as rien remarqué, tu ris toujours trop fort. En tout cas, ça m’a flanqué la frousse. Depuis, j’ai plus jamais regardé le rayon chiens et chats de la même manière dans les supermarchés, ni même les chiens d’ailleurs. Je les plains parce qu’on dit abandonné comme un chien, une vie de chien, un temps de chien. Les pauvres quoi, non seulement on les abandonne mais en plus il pleut toujours sur eux ! A elle aurait trouvé ça cool je pense. Enfin, des fois je me plantais carrément, je me disais, ça elle va trouver dément… Mais là, tu me regardais avec tes gros yeux ronds qui disaient, où j’ai foutu la laisse déjà ? Ouais, j’aimais moyen ce regard-là. Mais bon, j’avais rien demandé je te rappelle ! J’avais dit, je veux plus rien et puis t’avais promis de pas la lâcher cette foutue main. Mais tu l’as fait, ouais, tu l’as fait. Suffisamment pour que j’ai eu envie de me la couper et de la donner aux clébards du quartier. Comme ça, plus personne me l’aurait arrachée, plus personne me l’aurait poignardée de sang-froid. Mais je l’ai pas fait bien sûr, parce qu’après on réfléchit, et on se dit bordel, cette main elle va quand même me servir, ne serait-ce que pour la branlette quoi ! C’est tout ce qui me restait au final. Un final moyen c’est vrai. Mais après ta peau j’avais quoi moi ? Je devais faire comment pour la retrouver ? Pour la sentir chaude, frémissante, débordante. Hein, je devais faire comment ?

La première fois que t’as lâché ma main, ça m’a pas trop dérangé. Ben non, tu l’avais tenue pendant une journée entière. Ça collait un peu, beaucoup, c’était moite, presque crade, mais on s’en fichait, on avait décidé que tu la lâchais plus. Après ça, je suis rentré chez moi des étoiles plein les yeux et, déjà, ma main semblait vide. Vide comme le frigo après le départ de papa, vide, terriblement vide. Mais ça allait parce que je savais que tout recommencerait le lendemain et le surlendemain. J’en étais sûr. C’était comme su, comme couru d’avance. Je savais aussi bien que t’allais pas lâcher ma main que mon prénom et que la gueule de la pierre tombale de papa. Toute grise, toute raide, trop raide, trop lisse. J’aime pas le trop lisse. A elle avait rien de lisse à part la peau. Elle crachait trop, rotait trop, riait trop. Elle avait rien de lisse. Même ses cheveux étaient pleins de nœuds, pas des nœuds de princesse hein, des nœuds de Cro-magnon. Elle croyait que je trouvais ça crade ou je sais pas quoi, mais moi je les adorais ses nœuds. Ils me rappelaient tout ce qu’on était : pas mal brouillons, emmêlés, enchaînés et libres à la fois. Sacrément tordus quoi. Il aurait fallu bien plus que dix doigts pour nous démêler. Même des ciseaux feraient pas l’affaire que je me disais. En tout cas, ça m’a pas fait marrer le jour où j’ai trouvé un nœud dans les chiottes après que t’aies lâché ma main. J’ai cru que j’allais crever. Je l’ai attrapé, comme une merde, parce que oui, j’étais une sacrée merde après toi et je l’ai reniflé. J’ai pensé que si on savait ça on me prendrait pour un gros pervers ou un barjo mais je m’en foutais, et je l’ai gardé dans ma main, des jours, des semaines, des mois… Jusqu’à Toi. Mais Toi, y avait plus. Juste moi, moi, moi, le vide et puis le vide, et encore moi.

Y avait même plus tes petites chaussettes en boule sous le lit. T’aurais pu me les laisser celles-là ! Elles valaient quoi pour toi ? Pour moi elles valaient bien quelques heures de sommeil.

J’ai plus regardé dans la poubelle après ça, j’avais trop peur d’y trouver du Toi. Du Toi dans les placards, dans les draps, dans tout, partout… Souvent je regardais ma main et je me disais qu’à ta place aussi je l’aurais lâchée. Elle était pas très belle, pour pas dire laide. Elle avait rien de très exotique, une main banale quoi avec des ongles trop longs et des griffures de Toi. Ha non, même ça y avait plus…

Tu chiales pas ? Que tu m’as dit avant de te barrer avec ton air abasourdi. Bon sang, ce que je luttais pour pas pleurer. Mon cœur s’est arrêté. Le claquement de porte l’a remis en marche. J’aurais dû hurler, jurer ! Mais rien, que des sanglots de bébé. On avait dit : À la vie à la mort A ! T’as pas tenu ta promesse ! Alors j’ai banni la lettre A de mon existence, de mon vocabulaire. Dans l’alphabet maintenant y a plus que 25 lettres et elles sont toutes pourries. Ben ouais, attends, y a que moi qui doit souffrir de ton absence ? Hein, rien que moi ? Le pire, c’est le A de Amour… MOUR, meurt quoi. Voilà ce qu’il reste de l’amour, de ton amour. Je crains le pire pour le reste de la planète sans le A à Amour.

Alors A, dis-leur toi, dis-leur que l’amour fait mal quand il est fort, trop fort. Dis-leur A, pour qu’ils ne tombent pas dans le même panneau que moi. Je veux plus rien moi. Voilà ce que je t’ai dit. Ça a pas suffi. Il a fallu que tu m’embarques dans tes filets, dorés tes filets et argentés parfois, ça dépendait des jours. Ça dépendait du temps, de ton humeur. Des fois tu riais comme un bonbon du matin au soir, des fois non. T’étais maussade mais t’étais là. On était là, ensemble, dans le même filet. Autour de nous, y avait plein de poissons, tous les mêmes qu’on disait. On croyait qu’on était uniques, que nous seuls on brillait. On croyait que personne ne nous comprenait. De toute façon, ceux-là, ils croient pas à l’amour à la vie à la mort ! Et pis on s’est plantés, comme eux d’ailleurs, comme tous. Mais n’aie crainte A. Tu seras toujours A, la plus belle lettre de l’alphabet, la première, celle qu’on n’oublie jamais. Jamais. Te fais pas de mouron, te ronge pas les ongles, tes ongles d’angoissée. Jusqu’au sang tu te les rongeais. Je te les rongeais parfois pour t’enrager, tu disais qu’après y en aurait plus pour toi. Quand t’étais vraiment en manque tu te jetais sur les miens comme une bête. Comme j’aimais quand tu te jetais sur moi comme ça. C’était bien plus que du bonheur, bien plus ! Les scientifiques ils ont jamais vu ça dans le cerveau de quelqu’un. Au scanner ça ferait des étincelles, des arcs- en-ciel ! Ça serait le moyen de guérir la planète ! Tous les déprimés prendraient un peu de A en pilule chaque matin. Dorée la pilule, dorée. Bordel ce qu’on deviendrait riches et bon Dieu ce que le monde irait mieux ! Par contre, faudrait éviter les ruptures de stock, parce que là, attention le délire ! Parce que sans A on fait quoi ? On v fire un essi, mis sns cette fichue lettre on comprend que dlle ! C’est nze.

Alors j’ai tenté de te récupérer. Pas avec une épuisette, des fleurs ou mes pleurs, nan. Pourtant, j’aurai pu en remplir des bidons avec mes foutues larmes. Ça nous aurait bien servi pour les jours où ils nous coupaient l’eau. J’adorais quand on devait se laver comme ça. Je frottais toujours bien derrière tes oreilles et ton dos, parce que tu me disais qu’avant moi t’avais jamais frotté là. Avant moi ? Avant moi t’étais où A ? Avec qui ? Pourquoi ? Comment ça marche quand je suis pas là moi ? Quand on n’est pas collés l’un à l’autre comme des siamois ? Hein ? Y avait quoi avant tout ça ? Je vaux ça moi ? Et maintenant A ?

Mon bras est vide, gris, immobile. Lui aussi j’ai envie de le couper. Y a plus ta tête dessus, y’a plus ton bras autour, ni ton ventre, ton dos tout contre. Alors comme ultime moyen de survie, je t’ai tendu la main. Elle était moite, plus encore que la première fois.

Cette main-là elle en avait vu du pays, elle en avait caressé des courbes à A, elle en avait savouré des délices, touché, pincé, serré… Elle était plus vierge, plus du tout ! Elle en avait vu assez pour une vie entière, même deux, même trois !

Peut-être que tu la connaissais trop bien ma main, peut-être que tu t’étais lassée de toutes ces caresses, de tout ce mièvre, de tout ce doux. Bon sang, moi j’en aurais pris encore pour des siècles !

Alors t’as regardé ma main en crachant ton chewing-gum sur mes godasses comme tu le faisais souvent. Normalement, ça me faisait marrer. Je le ramassais et le balançais dans tes nœuds. C’était notre rituel. Mais là, ma gorge s’est serrée. J’ai pensé que c’était peut-être le dernier chewing- gum que tu me balançais dessus. Ça m’a tué. J’ai hésité à le ramasser et à le garder, mais j’ai pas osé. J’ai pas bougé. J’ai gardé les yeux rivés sur ma main vide, infiniment vide et mal à l’aise. Je la trouvais trop rouge, trop pleine de chair. J’ai pas osé lever les yeux. J’ai fixé cette foutue main et j’ai attendu le cœur battant. T’as pas bronché.

Tout se répétait : si tu prenais ma main on était bon, j’étais bon pour plusieurs millénaires et si tu la laissais comme ça, vide à jamais, j’étais fichu.

T’es restée silencieuse. Tellement que j’ai pensé que t’étais partie, sans mot, sans bruit. Puis il s’est mis à pleuvoir, une goutte, deux gouttes, trois gouttes. Le creux de ma main se remplissait peu à peu. Elle commençait à virer au violet. Le froid s’imposait doucement, comme la nuit d’ailleurs. Ma casquette m’empêchait de voir ton corps, tes pieds. Tout petits tes pieds. Je voyais rien, je savais pas si t’étais là, A. T’étais peut-être partie depuis de longues minutes déjà.

Les voitures s’animaient autour de moi, les gens avançaient vite, plus vite, ils voulaient rentrer pour retrouver leur A.

Et moi j’étais là, au bord de cette route, avec la main tendue, paume vers le ciel. J’avais tellement peur de relever la tête et de voir le poteau gris et triste à ta place. Tu devais être là, tu devais me sourire avec tes dents détestables. Il le fallait A, il le fallait pour la planète je te rappelle !

Ça m’a paru durer des plombes… Des heures… Des jours…  Une fois qu’il a fait nuit, assez nuit pour que les phares des voitures m’éblouissent, j’ai plus eu le choix. J’allais pas passer ma vie là quand même. Alors j’ai relevé la tête. Les yeux fermés tout d’abord, puis je les ai ouverts.

Le poteau. Gris le poteau. Triste. Pas de A. Plus de A.

J’ai regardé ma main et je l’ai refermée, comme un poing. Pourtant je savais pas sur qui ou quoi cogner. J’aime pas cogner de toute façon. Une femme en talons m’a bousculé et j’ai dégueulé, là, au bord de la route, dans la flaque qui naissait devant mes pieds. Parce que j’ai beau chercher mais y a pas deux A comme Toi. Nan, ça y a pas.

Mais soudain, je t’ai vue, sur le trottoir d’en face, assise dans une flaque, tu bouchais le passage. Ceux qui devaient t’éviter râlaient pour que tu dégages. Pfff… Les pauvres, ils savaient pas à qui ils avaient à faire. Ils savaient pas que même trempée jusqu’aux oreilles tu resterais là, au milieu du trottoir.

Tu m’as souri et j’ai su que c’était mon dégeulon qui te faisait marrer, rien d’autre.

A, y a que Toi pour rire de ça. Y a que Toi.

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Entre écriture, lecture et pots de confiture, Nathalie Wyss vit dans la campagne vaudoise. Libraire, elle est également auteure de livres pour la jeunesse.

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