Oui, sans doute.

Plisse sourire d’évocation, « (…) dans le silence du cœur (…) ».

Morte crevée petite mère dans tes plus beaux atours.

Chemise crème, naphtaline, finement brodée que je t’avais un jour donnée et que tu ne portais jamais.

Trop délicate pour ta sueur acide, noire.

« G…, le 8 novembre 20… »

Noire et austère la jupe de ta tenue en bière, bas chair, pas chers, opaques.

– Délivrée sur ordonnance.

Rien ne peut plus gommer mes ombrages, les tumescences bleutées de tes jambes, ces horribles varices qui te faisaient tant honte.

« Très chère enfant »

Membres-troncs, poteaux raidis gonflent, gonflent…

– Impossible de garantir le résultat.

Que peut-il bien subsister ? Une brindille tibiale dans un escarpin poussière, le chemisier sale, quelques touffes de cheveux blancs et peut-être une trace de rouge à lèvres sur une dent.

En grande pompe jusqu’au bout des vers.

– En cas d’échec, les séquelles peuvent être très graves et irréversibles.

Mes mains sont tièdes, presque toujours, encore rouges, rougies sans rougir de ta besogneuse vie, crissante sous la soie.

Maman n’est plus, ne sait plus. Je n’en saurai davantage.

Ce soir.

« Tu subiras un choc que je ne peux t’épargner. » Tu courras aux toilettes et ça te soulagera, peut-être…

– Minimisez les risques de vomissement !

…peut-être pas. Certainement pas, captive d’infâmes relents, par-delà le palier que le chien de la voisine, inquiet, perçoit. Il gémit, puis gronde, jappe, la queue basse, glapit, pisse sur le tapis pis hurle et la voisine glissera l’œil par le judas, entrouvrira, curieuse, et reniflera ce qui pue comme son vieux clébard, une subtile fétidité et brusquement l’insoutenable pestilence.

Allô police : ça a crevé en face, la vieille pourrit pour sûr !

Mmmmmm… « (…)comme une grande œuvre d’art. »

– La quantité fatale est estimée pour un être bien portant, réagissant d’une manière physiologique normale, d’un poids moyen et non habitué au produit.

« Ne me juge pas trop sévèrement. » Ma décision est irrévocable.

La tête que tu feras ; on a besoin de vous, votre mère sur le carrelage, oui, oui, les temps sont durs, courage mademoiselle.

Ça ne sera pas jojo à voir.

Je suis si morte.

Toi aussi, un jour, ma fille…

Jamais, m’entends-tu, jamais on ne m’enverra dans la boîte à grimaces, l’hospice des rebuts de viandes anémiées semblables aux avortons tardifs, retardés, retardataires grouillant dans les poubelles des hôpitaux neufs.

« Lorsque tu es née, ma chérie, j’ai ri, pleuré d’une joie incrédule et miraculeuse face au miracle. » Je pleure encore aux miracles, mirages, aux cauchemars qui ne me laissent pas tranquille.

La ferme, sale bâtarde, méchante, sale, salope ! Retourne dans ta chambre, sois une gentille fille et prends le cachet que le docteur t’a prescrit. Tu feras un bon somme, un bon bonbon pour un gros dodo, allons, ouvre la bouche, regarde, fais comme maman aaaaah conne maman ooooooh la vilaine vile haine pas bien c’est très méchant de penser, mal penser. Souillure…

La seule façon de mourir vivante.

Tu oscilleras, tangueras et te répandras dans les sanitaires.

– Prévoir tous les aspects techniques une semaine avant le passage à l’acte. Comptez un minimum de huit heures avant que…

Enlace-moi, une fois encore embrasse ta mère, fille de ma mère, aïeule de ma fille, petite fille de maman, fille de ton arrière grand-mère, mère d’une fille-mère, femme morte d’une femme forte d’une fille morte née d’une maman-fille, grand-mère d’une mère mortelle, née de toi, d’étoile, d’ailes arrachées, d’une toile, d’elles, d’araignées, d’étaux, tantôt folles ou…

Trop tard, c’est ce soir ou jamais.

– Une méthode sûre, indolore, simple, à la portée de tous.

« Du cœur », mon cul !

– Le médecin ne vous prescrira pas en une seule fois la dose mortelle. Renouvelez périodiquement la prescription et stockez les médicaments.

Tu as répondu à la sonnerie stridente du téléphone et j’ai entendu ta voix douce de plus en plus hésitante sourdre en moi. Silence. Tu t’es approchée et murmure c’est pour toi, maman, de là-bas. Il y a dix ans, ta grand-mère a succombé à une crise cardiaque.

« Je te souhaite beaucoup de bonheur. »

Tu étais très attentionnée et je t’ai laissée faire.

Tu as rapidement préparé un sac de voyage et nous sommes allées à la gare. Nous avions un peu de temps avant le départ du train et tu en as profité pour acheter un en-cas en prévision du voyage.

Sur le quai, tu m’as embrassée et je suis montée dans le wagon.

Attente, cahot, départ. J’ai dormi durant tout le trajet.

« Le suicide se prépare (…) »

À l’arrivée, ma sœur m’attendait. Je l’ai étreinte. Nous avons pris un taxi pour nous rendre directement à l’appartement de notre mère. Sur place, nous avons pleuré. Ma sœur a ouvert la grande armoire de la chambre à coucher et l’odeur douceâtre des habits nous a saisies. J’ai caressé la soie écrue, la laine vierge. Elle a sorti le nylon de peau et les vernis plantaires.

Je ne me laisserai pas faire…

À Bel-Air belle idée mon repos surgira jaillira fusillera baïonnette tu es tue et à tu et à toi tuée eue et têtue turlututu chapeau pointu t’en fus s’en fout s’en fit une écharpe, un fétu d’une écharde plantée comme une dent cariée contre toi contre moi envers contre ta bouche dégoût violée et pire encore.

« Je t’embrasse très fort. »

Action sur les centres nerveux supérieurs. Respiration faible, troubles du rythme cardiaque avec chute de tension. Somnolence, vertiges possibles. Sueurs abondantes, sécheresse buccale. Fourmillement des extrémités et du visage, légère nausée, bouffée de chaleur. Manque progressif de réflexe, respiration de plus en plus superficielle. Signes de coma, légères convulsions, arrêt cardiaque.

N.T.B.R.

« Je t’aime,

maman »

« Le suicide se prépare dans le silence du cœur comme une grande œuvre d’art. »
– Albert Camus