Nous n’avons plus rendez-vous

Je te regarde rentrer, prendre ta douche, mettre ton survêtement bleu clair, t’attabler, tendre ton assiette, manger, boire ton verre de vin, débarrasser mais ne pas ranger dans le lave-vaisselle que je vide pour rien depuis dix-sept ans.

J’attends que tu me voies.

Après, je te regarde allumer une cigarette, te verser un verre de scotch, soupirer, t’affaler dans le fauteuil, brancher la télévision. Je te regarde regarder les informations, faire semblant de t’y intéresser alors que tu n’en retiendras rien, soupirer encore ou éclater de rire me faisant sursauter, pendant que je mets les plats dans le lave-vaisselle.

J’attends que tu m’offres ton aide.

Lorsque vient le générique, tu vides ton verre d’un trait, pars aux toilettes, reviens, consultes le programme, maugrées de n’y rien trouver d’intéressant et finis par dénicher un match de football sur une chaîne câblée.

Parfois, tu me parles. Tu me dis que tu travailles, que tu es fatigué. Tu me poses rarement des questions et je ne prends même plus la peine de te demander si tu avais remarqué que j’ai changé les draps du lit.

Tu regardes à peu près ton match pendant que je range la cuisine. Les soirs où tu es très fatigué, tu t’endors avant la fin du premier quart d’heure. Ça m’arrange.

Ces soirs-là tu ne chercheras pas à me faire l’amour en vitesse pour te soulager.

Si je change de chaîne, tu te réveilles et me reproches de faire les choses dans ton dos.

Jour après jour, je te regarde vieillir. Nuit après nuit, j’écoute ronfler ton embonpoint et tes petits apéros d’après le travail, que tu appelles afterwork, par pudeur pour ton alcoolisme naissant.

Tu n’aimes pas ta vie et tu me le fais payer. Je me suis souvent dit que j’étais une idiote de t’aimer encore. Mais si les sentiments se pensaient, ça ferait longtemps que plus personne n’en aurait.

Tu n’as jamais voulu d’enfant et sur ce point, nous nous sommes entendus. Tu ne voulais pas avoir à partager ton salaire, la sueur de ton front, ni ton temps, ni ta prédominance de mâle.

Nous aurions pu avoir un garçon.

Je pense qu’au fond de toi, tu regrettes que je n’aie pas insisté. C’est peut-être pour cela que j’accepte de payer un peu plus. Tu es l’adolescent ingrat que j’aurais dû te donner. Ta lignée s’éteindra avec toi. Tu dois le sentir. J’ai parfois même l’impression de te comprendre.

Je t’en parle mais tu n’écoutes pas.

J’ai plusieurs fois désiré avoir un amant. Moins pour le sexe qu’afin d’exister pour un homme.

J’attends un mot, un regard, une attention, un geste de tendresse. J’en trouve parfois dans les livres qui me conviendraient parfaitement. Je les laisse couler en moi, m’en fais la destinataire.

Lorsque tu me rejoins dans la chambre, tu fixes mon livre avec dédain. Je sais que la lumière t’empêche de t’endormir. J’éteins et tire la couverture sous le menton. J’attends que vienne le sommeil en évitant les pensées tristes.

Tes ronflements finissent par briser ma fatigue. Je vais à la cuisine, prépare le repas du lendemain qu’il n’y aura plus qu’à réchauffer. Tu ne remarqueras rien.

Après, je vais chercher mon livre dans la chambre et m’assieds sur le canapé. J’attends. Je me relève, vais porter à la poubelle les deux bières que tu as bues en mon absence. J’installe le coussin confortablement, je lis. De tout, du moderne et de l’ancien. Dès que les mots se mélangent, je pose l’ouvrage sur la table basse et vais te rejoindre.

Tu n’es plus capable d’improvisation.

Si tu te lèves dix minutes en retard, ta journée est gâchée. Tu m’en racontes toutes les conséquences catastrophiques pendant la publicité. Tu n’auras pas pu lire ton journal, tu auras dû abréger ta pause-café et cette séance à laquelle tu n’as pas bien pu te préparer t’aura presque coûté un ulcère.

J’attends que tu voies le parquet ciré, la poussière disparue, le bouquet de tulipes sur la table du salon.

Tu ne m’as plus offert de fleurs depuis trois ans et sept mois.

Pour mes anniversaires, tu commandes un traiteur, pensant m’impressionner. Ce jour-là, tu me parles plus que d’habitude, de toi. De tes « guerres » comme Cro-Magnon, rentrant de la chasse, expliquait son combat avec l’aurochs. Il est bien clair que tu es ce héros-là. Je regarde tes gestes, tes mimiques copiées sur les gens que tu rencontres et qui doivent t’impressionner. Après, tu me remets le bon d’achat C&A. On mange le gâteau que tu as acheté au supermarché puis on ouvre une bouteille de champagne. Je vais ranger le chèque cadeau avec les autres pendant que tu finis la bouteille puis je reste un long moment sur le balcon. Je regarde les étoiles dans le ciel. Un jour, du même lieu, d’autres en verront d’autres.

J’aimerais te demander si tu m’aimes toujours.

Je sais que tu diras oui comme tu dis non quand je te demande si je suis grosse.

Je voudrais partir mais il me semble que c’est partout la même chose. Je n’ose pas émettre l’idée qu’on pourrait changer quoi que ce soit.

Je ne suis pas maltraitée. Je suis ignorée. Est-ce de la maltraitance ?

Peut-être.

Quand il nous arrive de rencontrer des gens dans la rue, tu me présentes avec un entrain qui ne me trompe plus. La plupart du temps, je me tais. Je sais que cela t’arrange que je me taise. Je ne dis rien et te regarde jouer les hommes publics. Peut-être es-tu d’ailleurs vraiment content. Je ne fais pas toujours le distinguo. Tu fais tellement bien semblant quand tu es à l’extérieur.

Je ne sais pas lequel des deux est vraiment toi. Celui d’avant ou d’après la porte ? Tu pourrais me considérer comme une cliente ou l’une de ces connaissances pour lesquelles tu épuises toute ta bonne humeur.

J’aime voir ton visage s’allumer. Ça me souvient des promesses originelles.

Je ne suis pas plus malheureuse qu’une autre spectatrice.

Le week-end, nous sortons marcher un peu. Ou nous prenons la voiture pour aller boire un café dans une autre ville. L’été, nous privilégions le bord du lac. Nous longeons les rives. Tu fumes cigarette sur cigarette; nous parlons du choix des coupes de glace puis nous regardons les gens passer. Tu toises les jeunes filles; moi les familles. Les enfants courant, les parents leur courant après en les invectivant. Je ne comprends pas que l’on puisse aimer ça, mais je me dis que ça occupe. Les mères ont presque toujours l’air fatiguées, résignées et les pères essaient souvent de se défiler. Quand nous avons fini nos coupes, nous payons, nous rentrons. Tu mets ton survêtement bleu clair, zappe en recherche d’un match et moi, je m’occupe du repassage que je laisse exprès de côté la semaine.

Ces derniers temps, tu me parais essoufflé.

Tu dors mal, tu te réveilles souvent.

Tu te verses un verre, fumes une cigarette, reviens dans le lit avant d’à nouveau te lever.

Tu dors mal et moi aussi. Je récupère l’après-midi, quand tu es loin.

Aucun risque d’être dérangée, tu ne m’appelles jamais depuis le travail. Ton chef te le reprocherait. Je ne sais d’ailleurs pas ce que nous nous dirions et parler du temps nous lasserait vite.

Il m’arrive néanmoins d’espérer de loin en loin que tu me téléphones, que tu me dises avoir envie d’une pizza.

Nous n’avons plus rendez-vous. C’est peut-être ça notre problème.

En juin, nous passons une semaine à Majorque. Toujours le même hôtel. Nous allons à la plage et nous mangeons chinois tous les soirs. Cette année, regardant l’horizon, tu m’as dis vouloir traverser la mer en bateau. Tu as rajouté : seul. Seul, il m’a semblé que tu l’étais déjà. Quelques mètres plus tard, des jeunes ont voulu nous entourlouper en prétextant que nous avions gagné des vacances gratuites. Tu t’es énervé. On ne reviendra pas. Cela fait des années que tu n’aimes pas venir dans cette île.

Si seulement tu voulais dire les choses.

Tu préfères t’ennuyer que découvrir au risque d’être déçu.

En septembre, nous nous rendons en Forêt Noire.

En septembre, tu es fatigué. Tu restes sur la terrasse de l’hôtel à feuilleter des journaux et à boire des bières. Je te regarde depuis la fenêtre, j’attends que tu montes et je finis par te rejoindre aux repas que nous mangeons sans appétit et dans le plus grand silence. S’il arrive qu’un groupe de folklore local vienne faire une prestation, tu montes dans la chambre pour regarder la télévision. Tu prétextes de ne pas trouver de chaîne en français pour pouvoir mettre un match de football.

Le ballon parle toutes les langues.

S’il t’arrive de comprendre une phrase du commentateur, tu le critiques pour me montrer que l’allemand n’a plus de secret pour toi, alors que tu n’y entends rien.

Tu n’as rien à me prouver.

Lorsque tu me réveilles en rentrant plus tôt, je me sens coupable. Je me lève du canapé en espérant que tu n’aies rien vu.

Tu te déchausses rapidement, passe devant moi dans un murmure :

− Mal foutu.

Tu aurais dû m’appeler. Je t’aurais préparé un thé. Je range les coussins sur le canapé pendant que tu enfiles ton survêtement bleu clair. Tu allumes une cigarette, te sers un scotch.

Tu as l’air, en effet, d’aller mal.

Je te pose la question.

Au lieu de me répondre, tes yeux s’écarquillent, ta main se pose sur ton bras, puis sur ta poitrine.

Tu aspires mais l’air ne semble plus vouloir entrer en toi.

Par peur ou réflexe, je ne sais pas, je suis mon programme.

Je te regarde mourir et j’attends que tu sois froid pour appeler l’ambulance.

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Né en 1970, à Martigny en Valais, David Charles habite depuis 17 ans en Suisse allemande, dans le Canton de Zurich. Écrire ? Bien sûr, toujours, partout. Depuis très longtemps et le plus longtemps possible. Rester vivant, tout est là. Il a créé en septembre 2007 un atelier d’écriture francophone à Zurich.

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