De la globalisation diversatoire et autres considérations internationales

Je vois déjà, sur vos lèvres tendues, gercées, closes ou pulpeuses, se dessiner les contours mondiaux de ce que vous considérez comme la diversité globalisante au sens large du terme.

La diversité c’est mondialement world et enrichissant, Marcel me le disait hier encore à la buvette de son échoppe de vents en boîte : C’est inévitable et c’est sain.

Bien longtemps avant la découverte du Salève par Morace Benediste, nous vivions reclus au sein d’une communauté composée de cousins et de cousines consanguins et renfrognés. Nous étions comme l’aveugle muni d’une canne trop courte, comme le myope dépourvu de lunettes, comme des Carougeois sobres. L’existence n’avait pas de sens parce que les distances n’étaient pas suffisantes pour qu’il y ait besoin d’un sens à quoi que ce soit. La vie se résumait à d’innombrables allers et retours entre les marais des plaines et les collines avoisinantes à portée de râteau ou presque.

La peur du migou, de l’arrivée massive des vins vaudois, du loup, de la carpe à deux têtes, du Zurichois vindicatifs et autres chimères effrayantes nous poussaient à ne pas sortir des alentours de ce bosquet rachitique entouré de murailles élevées qui préservait nos habitations des hiboux, des frontaliers, des suisses-allemands, de la bise noire et autres catastrophes naturelles survenant au hasard de la modestie des offrandes et sacrifices que nous consentions au divinités grotesques de notre passé encore récent.

Parfois, lorsque le brouillard se levait, que le vin se faisait rare et que nous apercevions le bosquet entouré de murailles élevées de l’autre, l’étranger d’en face qui se trouvait juste un peu plus loin que notre imagination, nous nous contentions de faire donner du trébuchet à gousses d’ail et de vociférer des insanités pour calmer nos craintes et nos angoisses. La vie s’écoulait ainsi, ponctuée d’envoi de gousses d’ail, d’ivresse, de réclusion et d’ignorance, et de peurs diverses. Le monde n’existait pas : il n’était que des marais nauséabonds plantés de petits bosquets entourés de murailles minuscules cernés de brouillard et d’effluves.

L’existence fangeuse de nos petits mondes aurait pu perdurer éternellement, contents de soi, de peu ; nous aurions pu rester analphabètes et béats, épris d’aucun sentiment, dépourvus de doutes et ratatinés sans en souffrir le moins du monde.

Oui, tout aurait pu continuer si Josiane Poutre n’avait eu son petit caractère. Le 12 février au matin, la belle rouspétait pour n’avoir, une fois de plus, pas connu les joies de gousses et de fond auxquelles elle aspirait depuis ses noces vieilles de dix ans. Son aviné époux s’était une fois de plus effondré au cœur de ses renvois nauséabonds, le cuir sur les sandales, en ignorant le décolleté généreusement garni que la belle en chair lui promettait à la lueur des chandelles.

S’en était trop. Il y a des limites à l’ignorance et au mépris. C’est fulminante, décidée, ivre de rage et courageuse qu’elle franchit les limites du bosquet muré pour aller voir si le monde de ces petites tours n’était composé que d’ivrognes. Son désespoir lui permettait d’affronter sans peur et sans craintes l’idée d’être dévorée par quelque bête de l’apocalypse en chemin ; à défaut d’avoir connu l’extase, que lui importait de connaître le démon, et même si c’était celui du midi ?

La malle en osier chargée sur l’âne familial, elle franchit en silence l’entrée jamais ouverte et gardée avec discrétion par deux épaves imbibées à souhait dont les ronflements couvraient sans peine les grincements du monumental portail.

Et c’est ainsi que le monde se trouva élargi d’un seul coup, Josiane Poutre porta la bonne parole du voyage initiatique sans trop le savoir. À force d’oser et de se rendre de petit bosquet en petit bosquet : elle fit vaciller chaque portail rencontré, provoquant mixité, éveil, partage, jets de gousses d’ail, adultère, bubons et bonheur aux quatre coins du monde.

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Jérôme Rosset n’est pas un écrivain sérieux. Il habite Genève où il est né en 1963. Il lui arrive parfois de finir des nouvelles, malgré ce qu’en pense Cousu Mouche. Jérôme Rosset a assumé avec brio et loyauté la fonction de konopsoproctotrype du Comité Cousu Mouche. Il a donné sa démission en août 2006 pour se vouer corps et âmes à l’écriture de loufoqueries. En 2009, il publie aux éditions cousu mouche son premier recueil de nouvelles : Nobles Causes.

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