Détournement

– Il ne vous aura pas échappé, soupira l’homme assis face à moi, qu’ici à Berne, nous sommes entre nous…

Hein? D’abord, curieusement le chef du SCOSCI[1] n’avait jamais été informaticien, et ensuite la veille encore, je n’avais jamais vu ce type – à peine entendu parler de sa fonction. Alors même en mentionnant l’UCLA au début de l’entretien – où j’avais moi aussi étudié –, même si nous parlions Switzerdutsch, et même si, encore, nous nous trouvions au calme dans un bureau enfin fermé – le défilé avait été incessant depuis des heures –, UCLA ou non, aucun « entre nous » n’existait…

– Tout va maintenant s’accélérer. Ceux de la SEC[2], décollés de Kennedy à midi, sont dans une rage noire. La crise d’abord, Kerviel ensuite, vous êtes l’incident de trop…

– Je ne suis rien du tout. On m’a manipulé, soupirai-je.

L’étrange voix de cet interlocuteur trop poli, au visage presque figé, démentait le moindre sentiment exprimé dans ce qu’il disait…

– La BNS[3] constituait le dernier bastion de la confiance publique, ajouta-t-il. Et la SEC n’a que vous sous la main…

– Oui, ou eux-mêmes.

– Pouvez-vous préciser cette remarque?

– Le dollar vacille et si la crise repart, notre monnaie a la même fonction que l’or : oncle Sam ne peut le supporter. Alors ils torpillent le franc…

– Qui ça, « ils »?

La question était rhétorique, nous en avions déjà parlé.

– Vous vous trompez, dit le chef de la cybercriminalité helvétique. Aucun service secret étranger ne monterait une opération contre une Banque nationale.

– Ben voyons! Jamais les services secrets ne monteraient une opération contre le World Trade Center.

Il ne prit pas la peine de répondre, il se leva pour vérifier le matériel de prise de vues installé autour de nous l’heure précédente. Jeté en pâture à différents spécialistes depuis le matin, je m’étais déjà plié à une version minutée, puis à une autre analytique, et enfin une troisième dite circonstanciée Mais eu égards à mes droits ultérieurs en tant que citoyen helvétique, on avait décidé de l’enregistrement d’une version simplement factuelle, chronologique, de ce qui m’était arrivé depuis la veille…

Retourné s’asseoir, le chef du SCOSCI regarda dans ma direction, l’air de dire :

– Balancez le off maintenant. Dans quelques secondes, il sera trop tard.

J’en avais vraiment marre qu’on ne me croit pas. Il conclut :

– Comme vous voudrez. Si vous avez menti, notre défaillance est catastrophique. Et dans le cas contraire, c’est pire encore.

– Je n’ai pas menti.

– À l’heure qu’il est, la fraude a dépassé les 600 millions de dollars. Je crois que je préférerais découvrir que vous êtes un malin, réfléchit-il à voix haute.

Un « malin », ce mot…

Après un dernier regard sur la partie du bureau dans le champ des deux caméras, il lança un gobelet qui traînait dans le premier tiroir venu, puis il ajusta sa veste.

– Vous êtes prêt?

Comme je restais immobile, il leva une main en montrant que de l’autre, il enclenchait la vidéo, suite à quoi, et passé à l’anglais, il précisa dans quels locaux nous nous trouvions, la date et heure, puis il me présenta par mes noms et prénoms…

* * *

– Le téléphone a sonné. Il était 22 h 30, et je dormais. Depuis ma séparation, je me couche systématiquement de bonne heure, et en rentrant hier, je m’étais écroulé, lessivé par le rapport d’activité semestriel…

– Pourquoi?

– Sept versions s’étaient succédé. Ce n’est que vers 19 heures que mon service avait touché celle définitive, dans les trois langues, et il m’avait encore fallu procéder aux vérifications concernant le départ des données. À 00 h 01, comme toujours…

– Pourquoi cet horaire?

C’est énervant quand on ne vous laisse pas parler…

– C’est ainsi qu’on procède.

– Sauriez-vous décrire devant la caméra la répartition des compétences dans le service qui vous emploie?

– Oui. À la BNS le numéro 1 de l’informatique s’occupe de ce qui concerne les virements et transferts. Transferts nationaux et internationaux. Une très grosse responsabilité, ce sont des tonnes d’or, des milliards de dollars, de francs ou d’euros, qui lui passent entre les mains tout au long de l’année. Les numéros 2 et 3 occupent eux aussi des fonctions stratégiques, assurant la sécurité et l’efficience de toutes les procédures. Le numéro 4 gère l’Intranet, les liaisons entre nos différents sites, principalement Berne et Zurich, et nos presque deux cents informaticiens. Pour ma part, modeste numéro 5, je m’occupe de ce qui a attrait au personnel, des pages Internet, des publications, etc. – du reste, quoi.

– Vous êtes super administrateur réseau à la BNS depuis…

– Depuis sept ans. Mais dites-moi une chose : vous aviez expliqué que cette déclaration filmée serait la dernière, et qu’on ne m’interromprait pas…

– En ce qui concerne la Confédération, cette déclaration sera la dernière. Et toutes mes interventions, qui ont pour objet de recadrer les choses, sont enregistrées au même titre que les vôtres, au fur et à mesure de nos échanges…

Comme je ne me remettais pas à parler, le cyberpolicier plaça :

– Un homme de loi a certifié devant nous ce matériel de vidéo, garantissant l’impossibilité de faire des pauses, grâce au déclenchement des caméras en fonction de nos deux micros. Est-ce que vous en convenez?

– J’en conviens. Mais je tiens aussi à signaler que vos collègues ont cherché toute la journée à m’affaiblir psychologiquement. Ils ont refusé de me dire clairement quels étaient mes droits. Je n’ai vu aucun conseil, et nous parlons dans un cadre juridique flou, que j’ai toutefois tenu à définir : je ne suis pas entendu en tant que suspect. Voulez-vous le répéter?

Et l’homme face à moi n’exprimait absolument rien en disant :

– Je répète que du point de vue de la loi, et à ce niveau de nos investigations, vous avez davantage les apparences d’une victime que celles d’un coupable.

Ce type avait l’art de la formule. De la baise, aussi. Seulement à ce stade, mieux valait poursuivre…

– Bon, hier soir dans le téléphone, une voix que je ne connaissais pas a déclaré…

– Quel genre de voix?

Il m’interrompait à nouveau.

– Je ne saurais pas dire. Nasillarde?

– Est-ce qu’on vous parlait en anglais?

Je haussais les épaules d’évidence.

– Vous avez dans la journée parlé d’un accent. Était-il sud-américain, moyen-oriental…  De l’Est?

– Je ne sais pas. Je poursuis. J’étais mal réveillé et mon interlocuteur disait que 17,85 francs pour trois caleçons, c’était cher – j’étais effectivement passé ce midi acheter des sous-vêtements au Globus. C’était surréaliste! Redressé, un coude contre le matelas qui me sert de lit depuis que je vis seul, j’avais la désagréable impression de ne pas fixer la focale entre le réel et l’imaginaire : ce genre de détail ridicule, je veux dire, cette intimité caleçon ne pouvait appartenir qu’à ma femme, or c’était un homme qui me parlait…

– T’affole pas Toto, continua la voix. J’appelle à cause des failles informatiques.

Intérieurement, je me mis alors à souffler : c’était saugrenu, mais l’appel provenait d’un hacker bienveillant – j’ai autrefois passé des dizaines d’appels de ce genre. Par exemple en découvrant qu’un hôpital ou une institution ne protège pas son réseau. La nouvelle génération s’amusait à signaler les failles de nuit…

– Mais pourquoi signaler à vous, ce genre de faille?

– Je n’ai pas réfléchi à cette question sur le moment. Je vous l’ai dit, j’étais mal réveillé. Ok, répondis-je alors au type dans le téléphone. Le Globus protège mal ses données. On s’en fout, non?

– Nan nan, Toto, dit la drôle de voix, on ne s’en fout pas. Parce que ce n’est pas le magasin qui déconne. C’est ta banque!

Or ma banque, c’est la BNS, où seuls les employés ont un compte. Je commençais à tiquer plus sérieusement, sauf que de m’entendre appeler Toto parasitait ma concentration…

– Je pensais que la sécurité du domaine bancaire t’intéresserait, poursuivit la voix.

– J’aimerais surtout dormir…

Je niais encore toute relation entre un hacker et mon travail…

– Pas de soucis, Toto, tu peux dormir. Le numéro 5 de l’informatique à la BNS se fait tripoter la carte de crédit. Je vais dire ça à tes chefs ; c’est quand, vos primes?

– Bon sang, mais ce n’est pas vrai! sursautai-je, en m’asseyant cette fois carrément sur mon matelas.

– Et si c’est vrai, Toto…

Toto… Mon père m’appelait ainsi autrefois, et ses dernières lettres utilisaient ironiquement ce vieux sobriquet – mais j’étais encore loin de réaliser qu’on avait pu fouiller mes malles dans le garage et lire ses vieux courriers. D’autant qu’à ce moment-là, amplifiée par l’écho des pièces vides – ma femme et les filles sont parties avec le mobilier – la sonnerie de la porte d’entrée a retenti… Il se passait quoi, encore?

– Oreillette! cria la voix en se marrant.

Elle avait deviné que j’aurais ce réflexe professionnel d’aller ouvrir en continuant la conversation. Agaçant. Oreillette en place, je coupai le micro en déverrouillant la porte d’entrée.

– Tout est payé, me lança un jeune homme guilleret, qui me tendait un stylo pour une signature.

Quatre pizzas, mes préférées.

Et j’étais en train de me gratter la tête quand le livreur et moi entendîmes le cyclomoteur d’une société concurrente… livrant la même chose. Je me suis frotté les yeux, j’ai fait le nécessaire avec les deux types un peu étonnés, j’ai mis au congélateur ces putains de pizzas, et j’ai rebranché le micro…

– Attendez, une question! dit le chef du SCOSCI assis face à moi. Est-ce que cet interlocuteur mystérieux ne méritait pas, d’ores et déjà, le déclenchement de la procédure d’urgence?

– Pour huit pizzas?

– Vous pensez que non.

– Bien sûr que non. C’est un processus lourd, qui mobilise beaucoup de gens. Quelqu’un à l’autre bout de la planète avait piraté ma carte de crédit. Ça peut arriver à tout un chacun. Et de par mes fonctions à la BNS, le gars bichait.

Il m’a dit de vérifier mes mails et j’ai découvert que mon parking à la ville avait été réglé pour les trois prochaines années. Et qu’il m’avait abonné à six revues turques – je ne lis pas le turc. Pour un responsable informatique, ça la foutait mal. Il devait être content.

– Pourquoi turques? demanda le chef du SCOSCI, dont la question n’était pas posée au hasard.

Je secouai la tête. Mes collègues de la BNS avaient-ils été entendus au cours de la journée? Au vu des répercussions de l’affaire, c’était vraisemblable…

– J’ai en effet eu une histoire avec une collaboratrice, pendant un voyage à Istanbul…

– Une stagiaire. D’où le départ de votre femme?

– Non, et non dans les deux cas! sursautai-je. Elle n’est pas stagiaire…

– Si vous le dites. L’homme connaissait donc votre vie professionnelle…

– Je ne le conteste pas.

– Il laissait entendre que son appel était lié à votre travail ?

– Oui, et là un tournant s’est opéré pour moi. Je me suis même attendu à ce qu’il réclame un branchement de la caméra de mon iPhone, et que je reste ensuite visible…

– Mais il n’en fit rien?

– Non, il a demandé de ne plus couper le micro, et que notre communication ne soit pas interrompue.

L’homme face à moi fit un cercle dans l’espace avec son index, et j’enchaînai :

– J’ai alors tapé le code alarme sur mon autre portable, celui sécurisé BNS. Théoriquement, la police et vous auriez dû être alertés…

– En théorie. Mais nous n’avons jamais reçu un tel signal, sourit le chef du SCOSCI.

– Je tiens à dire ici que je fais un stage sécurité par an et que je n’ai failli à aucune instruction. J’ai immédiatement appelé Thomas, mon supérieur hiérarchique…

C’était le SCOSCI qui organisait lesdits stages… Face à moi, son chef me demanda à quelle heure j’avais déclenché le code alarme, et pour la millième fois depuis le matin je répétai qu’il était 23 h 04 – la procédure conseille de garder en mémoire ces détails.

Tôt dans la matinée, un des cyberflics m’avait expliqué – quand ils expliquaient encore des choses –, qu’ils avaient vérifié et qu’à l’heure en question, un appel avait bien été émis de mon portable. Mais en direction de celui de mon ex-femme. Laquelle avait dû leur dire qu’elle n’avait reçu aucun appel… – et le nom de son alibi à ce moment-là n’avait pas dû les faire rire, mais moi, pour ce qui me concernait, je trouvais  tordante l’idée de ma chère moitié cuisinée par les flics…

– Et à 23 h 04, quand vous auriez contacté le docteur Thomas, rien ne vous a semblé anormal dans ses propos, ou dans sa façon de s’exprimer? demanda le chef du SCOSCI.

La conversation étant enregistrée, il disait « le docteur Thomas »…

La conversation étant enregistrée, de mon côté je ne répondis pas : « Non, ce connard réussit parfaitement à séparer sa vie professionnelle et sa vie privée. Depuis que je suis séparé de ma femme, et lui de la sienne, il me parle normalement… »

– La voix du « docteur » était tout à fait normale, répondis-je en essayant de sourire.

– Vous pensez encore que vous avez parlé au docteur Thomas?

Autre question rhétorique.

– Non. Mais pour compléter ma réponse à votre dernière question, je précise que Thomas utilisait exactement les mêmes mots que d’ordinaire. À la BNS nous sommes 700 employés ; 184 collaborateurs appartiennent au service informatique et tous connaissent sa… truculence.

– Pouvez-vous répéter ses propos, mot pour mot?

– Non, je ne le peux pas. Mais mon impression était que le Thomas tardait à apercevoir le signal d’alerte silencieuse sur l’écran de son portable. Je l’ai d’ailleurs ensuite entendu murmurer « Oh, merde! ». Il a demandé si je pouvais parler. Je lui ai expliqué ma situation et il a répété le même juron.

– Pour quelle raison?

– Parce que nous étions à douze heures d’un appel d’offre en achats de dollars, prévu pour le lendemain matin…

– Pouvez-vous préciser à la caméra à combien se monte ordinairement un appel d’offres?

– Celui là? 1,2 milliard. Thomas a dit qu’il valait mieux se trouver sur place quand « la cavalerie débarquerait » – là ce sont exactement ses termes. Il m’a demandé si mon interlocuteur m’avait interdit de me déplacer, je lui ai dit que je n’avais reçu aucune instruction en ce sens. Alors, si je n’y voyais pas de danger immédiat, pouvais-je le retrouver à l’adresse de la banque, Börsenstrasse?

– Pour quelle raison?

– La procédure. Et j’ai précisé à Thomas que la communication dans l’oreillette n’avait pas été interrompue.

– Et vous avez ensuite raccroché. Mais dites-moi, votre interlocuteur mystérieux n’a pas réagi, en vous entendant parler au docteur Thomas.

– Si.

– Pouvez-vous préciser comment?

– Il a dit : « T’es le meilleur, Toto!»

(…)

– J’avais le sentiment d’avoir été choisi parce que la sécurité est plus relâchée à partir du numéro 5 – même si chacun ignore comment ça se passe pour les autres ; question sécurité, il est des secrets auxquels seule la personne concernée a accès. Pour ce qui me concerne, j’ai chez moi plusieurs caméras qui étaient censées se mettre en marche discrètement. Ça signifiait que quelqu’un suivrait désormais mes gestes. Un parachute s’ouvrait, vous comprenez?

– Je crois.

– Je me suis habillé.

– Et ensuite?

– Quand j’ai voulu sortir, l’histoire s’est précipitée. Un individu cagoulé attendait dans mon garage.

– Armé?

– Je ne sais pas.

– Avez-vous vu une arme?

Ce ton froid, et ses soupçons toujours en embuscade…

– Vous me parlez comme à un coupable, soupirais-je. Non, Monsieur, je n’ai rien vu. Mais je n’avais pas allumé.

– Poursuivez…

On m’a sauté dessus, on m’a plaqué au sol et on m’a attaché les mains avec une sorte de lien en plastique. Mon pull a ensuite été soulevé afin de dissimuler dessous une ceinture.

– Décrivez-la.

– Ce sera au moins la cinquième fois… Vingt centimètres de large. Kaki. Une armature comme celles que portent les déménageurs pour leur dos. Parcourue de câblage, avec des plaquettes, enroulées de chatterton, contenant une sorte de pâte qui avait la consistance de la pâte à modeler. Le tout était relié à un dispositif électronique.

– Poursuivez.

– Quand je me suis relevé, je me suis épousseté et la voix dans l’oreillette a ricané : « ça va, Toto? Je t’explique. Toute l’opération Appel d’offre est liée à deux choses. Le software, qui est sous contrôle, et le hardware, qui me pose encore soucis… »

Le hardware, c’était moi.

– Il a distinctement dit « opération Appel d’offre »?

– Oui, avant d’ajouter : « À partir de maintenant, Toto trimballe de quoi détruire la moitié du bâtiment de la BNS. Ce sont des explosifs dernier cri – si je puis dire. » Le type à la cagoule a aussitôt disparu, et dans l’oreillette on m’a donné différentes consignes de discrétion.

(…)

* * *

– De mon poste de responsable système, j’ai accès à pas mal de choses, mais je ne dispose pas des codes stratégiques de la BNS – pour cette raison la sécurité me concernant n’est pas maximale. (…) Les connexions externes ne donnant accès qu’à un petit nombre de fonctionnalités, mon interlocuteur voulait que je branche mon poste de l’intérieur.

– Mais à ce moment-là, vous ne pensiez pas au décalage entre un appel d’offres à un milliard de dollars, et les pizzas du début?

– Bien sûr que si, et c’est ce qui me rassurait. C’était pitoyable qu’il ait voulu me montrer les pizzas, mais pas très étonnant. Ça prouvait qu’il était mauvais. Sans doute un petit génie des exécutions croisées de code, mais rien de plus. Je tiens à préciser que si j’étais inquiet pour moi – très inquiet –, je ne l’étais pas pour la banque.

– Expliquez à la caméra.

(…)

– J’étais sûr des contrôles d’accès en entrée et en sortie de réseau. Sûr et certain du cloisonnement. (…) Toutes nos lignes de défense sont pensées pour que la sécurité du périmètre système n’ait rien à redouter d’une armée d’informaticiens militaires chinois ou iraniens. Nos équipes contrôlent les slammers, les blasters les plus élaborés que l’on trouve sur la planète informatique, or j’avais affaire à un fanfaron qui m’avait bricolé une bombe avec du chatterton et un copain en cagoule. C’était là une disproportion totale avec la procédure d’alerte qui allait terrasser sa petite injonction de code, ou son encapsulation dans HTTPS – si efficaces soient-elles.

– Pouvez-vous ne pas être aussi technique? Ce n’est pas le but de cet enregistrement…

– Oui. Pour avoir la moindre chance, il aurait fallu des semaines de calculs à une centaine d’ordinateurs reliés entre eux. Et encore! Lui et ses potes pouvaient prendre le contrôle d’un serveur de société, même d’une très grosse société, mais là ils s’attaquaient à la place forte de la défense bancaire suisse. Des fous!

– Parlez-moi de votre état d’esprit…

– Je rencontrai un dingue moitié hacker, moitié terroriste. Cela faisait partie des risques de mon travail. (…) Je vous l’ai dit, jusqu’à la ceinture de plastic, je ne me sentais pas en danger. Et même après, curieusement… Sans doute que je ne réalisais pas? L’ensemble était pénible mais la voix s’exprimait en disant « je » et jamais « nous »…

– Et alors?

– Alors l’idée d’une vraie organisation ne prenait pas. J’imaginais un type isolé avec un complice dans mon garage. Une petite structure présomptueuse…

– Je dois vous rappeler que nous avons fait des prélèvements et qu’aucune microtrace d’explosifs…

Putain, à la longue c’était fatigant…

– Je sais que vous n’avez rien trouvé. Mais à ce moment-là, moi, j’avais peur d’avoir une ceinture de plastic – et s’il s’agissait de pâte à gâteau sous le chatterton, je n’ai reçu aucune formation me permettant de le découvrir!

– Ne vous énervez pas, je comprends.

(…)

– Pendant que je roulais jusqu’à mon bureau, il m’a fait mémoriser une adresse sur laquelle connecter mon poste. Je me suis parqué assez loin de la banque, comme il l’avait demandé…

– Il était quelle heure à ce moment-là?

– Je suis arrivé à 23 h 19.

– À quelle heure partait la décision concernant l’appel d’offre?

– Je l’ai déjà dit, le prioritaire part à 00 h 01.

– L’aspect du bâtiment ne vous a pas étonné…

– Vous voulez dire, pas de voiture de police, personne. Pas de docteur Thomas?

– Exactement.

– Non, j’ai cru avoir affaire à une alarme silencieuse. Ce qui m’arrivait justifiait qu’on évite un déploiement policier susceptible de précipiter le déclenchement de la bombe…

Mouvement circulaire de l’index.

– J’ai salué les veilleurs de nuit. J’avais peur qu’ils remarquent la ceinture. Et je suis arrivé à mon bureau…

– Avez-vous été soulagé que l’équipe de nuit ne remarque rien, et ne s’étonne pas de votre présence à cette heure?

– Ne formulez pas les choses de cette façon! Il m’était déjà arrivé de passer beaucoup plus tard la nuit.

– Et l’absence du docteur Thomas sur place?

– J’ai oublié de préciser que l’autre ligne téléphonique, celle sécurisée, s’était mise à sonner au feu du Général Guizan quai. C’était Thomas…

– Nous avons aussi la trace d’un appel à ce moment-là.

– Après quelques mots pour me remonter le moral, il m’avait précisé qu’il restait en compagnie de l’équipe d’intervention et que, pour gagner du temps, Peter Deller était passé le prendre chez lui.

– Précisez qui est Peter Deller.

– Peter Deller est notre référent Melani[4]. Nous avons toujours affaire à lui.

– Où se rendaient-ils?

– Il aurait été imprudent de le demander, mais dans un endroit où prendre à distance les commandes. Chez vous ? J’imaginais qu’une équipe s’occupait de moi, et qu’une autre avait rejoint Thomas pour s’occuper de la banque…

– Poursuivez.

– Au moment où je me suis assis à mon bureau, j’ai à nouveau entendu la voix de Thomas. Mais là quelque chose a déconné…

– Qu’est ce qui n’allait pas?

– La ligne. Il parlait dans mon oreillette! Les deux voix ont d’ailleurs rapidement fusionné et Thomas s’est mis à m’appeler Toto. Les choses se corsaient. En comprenant que la procédure d’urgence avait été court-circuitée, qu’ils pouvaient bidouiller les voix et qu’ils avaient imité depuis le début celle de Thomas, je me retrouvais seul. Mon interlocuteur a d’ailleurs quitté le ton ironique et voyou, pour devenir extrêmement précis. Et avant toute chose, il a indiqué que j’avais trois minutes pour me connecter et obéir à ses ordres.

– Trois minutes. Expliquez pourquoi.

– Les connexions extranet sont sous surveillance, mais quand ils interviennent sur le serveur central, les cinq premiers administrateurs réseaux disposent de trois minutes de décalage avec l’enregistrement des données – pour des raisons de commodité informatique qu’il serait laborieux de décrire…

– Donc vous avez fait ce qu’il demandait.

– Ce qu’il exigeait. Oui. Il venait de régler à distance le minuteur de la bombe également sur trois minutes.

– Ce qui a ajouté à la pression, on s’en doute. Nous avons à partir de ce moment l’enregistrement exact de tout ce qui s’est passé sur votre poste.

– Je le sais.

– Et vous savez également que nous pensons que ce qui a défilé sur votre écran a pu être fabriqué, pour quelques milliers de francs, par quelque hacker ami à vous. Certains de mes collaborateurs, qui vous ont entendu aujourd’hui, sont catégoriques.

Bon sang, un type est pris dans un incendie, il s’en sort mais au nom de statistiques à la con – et surtout parce qu’on a personne d’autre sous la main – on l’accuse d’être le pyromane…

– Et comment aurais-je effacé les données sur les lignes téléphoniques?

– Mais vous n’avez pas eu à le faire : ces conversations n’ont jamais existé.

– Un service secret ne laisse aucune trace, vous le savez bien.

– On laisse toujours des traces. Poursuivez…

– Je poursuis. J’ai donc établi le switch en me connectant, et quelques secondes plus tard en regardant un de mes moniteurs, j’ai vu se transférer un énorme fichier.

– Vous l’avez vu?

– Je viens de dire ça, en effet.

– Vous parlez d’une fenêtre ouverte sur l’écran?

– Oui. Et vous m’avez précisé aujourd’hui qu’il ne s’agissait que d’images. Mais moi hier soir, ce que j’ai vu s’ouvrir correspondait à des pages qui se chargeaient.

– Un leurre imitant une importation de programme codée.

C’était facile à dire maintenant.

En baissant la tête, j’aperçus sur mon pantalon l’énorme tache qui s’était formée quand on m’avait agressé dans le garage. Grosse lassitude de tout ça, d’eux tous.

* * *

– Je voudrais en terminer. Puisque tout s’était déroulé dans le temps prévu, l’oreillette m’a invité à retourner à la voiture en prétextant à l’équipe de nuit une sortie cigarette.

– Vous ne fumez pas.

– Les gars en bas ignoraient ce détail. Une camionnette se trouvait parquée derrière ma voiture et on m’a fait signe. Je suis monté à l’arrière, où l’homme du garage a enlevé la ceinture.

– Toujours cagoulé, et toujours sans un mot?

– Je sens l’ironie de vos propos. Mais oui.

(…)

– Aucune trace de plastic. Donc si c’était de la pâte à modeler, pourquoi récupérerait-il la ceinture?

On me prenait vraiment pour un con:

– La ceinture a été fabriquée à partir de composants dont vous auriez retrouvé les fournisseurs. (…)Puisque j’avais compris que Thomas ne m’avait jamais parlé, et qu’aucune procédure de SOS n’avait été enclenchée, dès qu’on m’aurait retiré ce truc, je pourrais enfin donner l’alarme et cette fois vraiment appeler au secours. Il était peut-être encore temps d’agir. N’oubliez pas que pour moi, un faux résultat de procédure d’appel d’offre venait d’être très officiellement annoncé au monde entier…

– Quelle heure était-il?

– Je suis sorti de la banque à 00 h 19.

– Et ça ne vous a pas mis la puce à l’oreille? Il y avait autre chose qui partait à 00 h 01…

– Oui. Le rapport semestriel, qui partait à la fois à l’imprimerie, sur notre site, vers différentes agences de presse et journaux économiques. Mais pour moi le rapport semestriel était dans les tuyaux. Plus sous ma responsabilité. Et puis c’était, comme d’habitude, secondaire. Seuls comptait l’appel d’offre.

– Et les marchés asiatiques?

– Je n’ai pas pensé à eux. Je continue l’histoire. J’ai d’abord marché pour m’éloigner de la camionnette, qui a aussitôt démarré, puis je me suis mis à courir jusqu’à la Börsenstrasse où j’ai déclenché le vrai code alarme… Les postes se sont retrouvés en stand-by, et le site de la BNS hors service…

– Oui, un black-out total. Le gel de toutes vos activités informatiques. Les échanges de données ainsi interrompus, ils avaient une autoroute. La procédure d’urgence est lourde, vous l’avez dit…

– Elle manque de souplesse. C’est vous, personnellement, qui l’avez mise au point?

– Non, pas moi exactement, dit-il sans relever mon sarcasme. Les agences de Presse avaient accès depuis dix-huit minutes à la version anglaise du rapport semestriel…

– Sauf que ce n’était pas le rapport semestriel.

– Et non! Une photo de votre forteresse informatique venait de se coller à l’adresse de la BNS. Une sorte de site miroir, plutôt malin dans sa conception. C’est l’opérateur qui a été manipulé, et pas le serveur de la BNS.

– La forteresse est imprenable, mais pas les routes qui donnent accès à elle…

– Exact, à condition que la forteresse soit fermée de l’intérieur… Et la photo était fidèle à deux lignes près. Seul un traducteur aurait pu les détecter. Ce n’était pas sous votre pull qu’il y avait une ceinture d’explosifs…

– Depuis ce matin, personne ne m’a détaillé les lignes en question, est-ce que vous pourriez être plus précis?

(…)

– Les lignes en question concernaient les intentions d’investissement de la BNS, dit-il en tournant vers moi l’écran du mac devant lui.

J’avais deux pages en anglais ouvertes côte à côte, et avec sur celle de droite, quelques lignes supplémentaires surlignées en jaune…

– Résultat, pendant cinq heures, toutes les bourses asiatiques se sont enflammées autour du titre Nestlé, dit le chef du SCOSCI. L’envolée de l’action a été incroyable… On ne chiffre pas encore l’étendue de cette vague spéculative. Qui continue…

– Mais quel rapport entre la BNS et ce titre en particulier? demandais-je.

Il m’a fixé droit dans les yeux, puis il s’est levé pour prendre une conversation dans son Natel. Il dit que non, il ne savait pas. Qu’il accueillerait au bout du couloir et non pas en bas ceux que nous attendions. Qu’on les laisse monter…

Il a ensuite ouvert une fenêtre, puis il m’a regardé encore, avant de dire, une main sur la poignée de porte :

– À cause de votre rapport semestriel.

* * *

ARTICLE DU RAPPORT SEMESTRIEL. LES PERSPECTIVES BNS POUR LES MOIS À VENIR

Les mesures prises au cours des années précédentes afin de stabiliser le système financier ont été poursuivies et complétées. Mais si la Banque nationale a pour mission de conduire la politique monétaire dans l’intérêt général du pays, elle se doit aussi de respecter les positions issues des directives émises par les membres du Conseil fédéral nommé à Berne.

Sachant qu’élaborant la prévision d’inflation, le premier département définit la stratégie à l’intention de la Direction générale, l’UO Affaires économiques fournissant les informations nécessaires en vue des décisions de politique monétaire, suite à son analyse pour les prochains semestres des conjonctures suisse comme étrangère, le Conseil de banque a décidé de donner une orientation claire, voire une préférence à toute transaction, effectuée sur chacune des bourses où il est présent, à des groupes nationaux ayant affiché des orientations dites « éthiques » en correspondance avec l’orientation…

* * *

SUISSE: Nestlé s’engage

AFP | 30-04-20**

Par l’intermédiaire de sa fondation Nestlé Bioworld, la société alimentaire la plus importante au monde communique aujourd’hui le plus grand programme d’engagement bio et de protection de l’environnement jamais projeté par une multinationale. À savoir une augmentation par dix de ses investissements en direction du commerce équitable et d’une agriculture respectueuse de l’environnement. Au total, plus d’un milliard d’euros seront consacrés dans les cinq ans à venir, au développement et à la protection de l’environnement.

Créée en 1998, la Fondation Nestlé Bioworld est présente sur les cinq continents. L’engagement de la Fondation Nestlé Bioworld en direction d’une évolution éthique de sa maison mère risque de signifier un resserrement du crédit pour des milliers d’associations – sauf en cas de soutien actif à des causes environnementales –, ainsi qu’une révolution dans les circuits des fournisseurs de la firme helvétique. Et un tournant majeur dans le domaine de l’agriculture biologique.

Un mois plus tard, Gefängnis Zürich, Rotwandstrasse 21, Zurich

 

– « À Washington »…

Pourquoi tu souris? demanda celui de la cellule juste à côté de la mienne.

– Je souris parce qu’un détournement d’attention en vaut un autre. Tu sais, ces poupées russes.

– Des putes?

– Mais non, pas des putes.

– T’as vraiment monté un business à un milliard de dollars à la bourse, toi?

– Je pense à un renard. À un renard qu’on nommerait chef du poulailler…

– Pourquoi tu voudrais qu’on nomme un renard chef du poulailler?

– À cause de moi. Lis ça…

* * *

Le 8 avril 2011, le Conseil fédéral a nommé comme nouveau président de la Direction générale, sur proposition du Conseil de banque, Sébastien Couture, alors membre de la Direction générale et administrateur pour le groupe de pays représenté par la Suisse auprès du Fonds monétaire international, à Washington.

Marc Olivier Droz, vice-président de la Direction générale, reste à son poste.

Le 8 avril 2011, le Conseil fédéral a nommé, sur proposition du Conseil de banque, le Professeur Michaël Perruchoud, alors dirigeant le Département économie et finance de l’Université de Lausanne, membre de la Direction générale.

Le 8 avril 2011, le Conseil fédéral a nommé Isabelle Flükiger suppléante de la Direction générale.

Les prises de fonction auront eu lieu le 1er janvier 2012. À cette date […]


[1] Service de coordination de la lutte contre la criminalité Internet

[2] SEC. Securities Exchange Commission, les gendarmes américains de la bourse.

[3] Banque Nationale Suisse.

[4] Centrale d’enregistrement et d’analyse pour la sûreté de l’information.

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Après des études de lettres en Sorbonne, Laurent Trousselle est parti pour un tour du monde dont il n’est jamais tout à fait revenu. Après des années au Brésil, au Japon, en Californie, en Allemagne, il vit et travaille en Suisse alémanique. Ses textes mêlent à la fiction tout ce que l’œil occidental est habitué à lire sur divers supports – articles de presse, étiquettes, mails, courrier, forums Internet, etc. Son sens de l’intrigue et du coup de théâtre font le reste. Après un premier roman explosif (Marche, arrêt. Point mort), Trousselle revient avec Graine de Sabbat, où il prête sa plume à un narrateur qui ne sait pas écrire, et plonge le lecteur dans cette conscience non épanouie qui l’entraînera dans une succession de montagnes russes, vaines justifications de l’horreur.

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